CHAPITRE VII
La publication de notre programme, n'avait pas eu seulement pour résultat de dérouter le Centre gauche; elle avait rendu impossible la situation de 1 oiciide, qui, libéral en thèse générale, était très prononcé contre la plupart des réformes spécifiées.
Le 27 décembre, au moment où j'allais sortir de chez moi, je reçus la lettre suivante de l'Empereur : « Monsieur le député, les ministres m'ayant donné leur démission, je m'adresse avec confiance à votre patriotisme pour vous prier de me désigner les personnes qui peuvent former, avec vous, un Cabinet homogène, représentant iîdèlement la majorité du Corps législatif, et résolues à appliquer dans sa lettre comme dans son esprit le sonatus-consulte du 8 septembre. Je compte sur le dévouement du Corps législatif aux grands intérêts du pays, comme sur le vôtre, pjiir m'aider dans la tache que j'ai entreprise Je iiire fonctionner réguliè-
rement le régime constitutionnel. Croyez, Monsieur, à mes sentiments. »
Je n'avais jamais souhaité plus et mieux. Le soir même, mes amis du Centre droit se réunissant au Grand-Hôtel, je crus convenable d'aller leur donner communication de la lettre que je venais de recevoir. Je commis une erreur assez divertissante. Le Centre gauche lui aussi se réunissait au Grand-Hôtel. J'entrai chez lui, par mégarde, au lieu d'entrer chez mes amis. On m'entoura avec empressement et, de bonne grâce, je donnai la primeur d'une nouvelle que je comptais ne pas leur communiquer du tout. Bien des visages s'allongèrent. Mes amis, au contraire, vers lescjuels je me rendis aussitôt, n'eurent que de la joie et décidèrent d'aller en masse s'inscrire aux Tuileries. Le lendemain 28, la lettre était au Jouraal Officiel, et le pays Taccueiliail par une véritable acclamation. Le jappement railleur des intransigeants s'y perdit et on entendit encore moins le petit j^iinchement hargneux que le Centre gauche déposa dans le coin d'un de ses journaux, le FranmU: <( La Couronne s est trompée en choibi>.sanL M. OUivier comme organisateur exclusif du Cabinet. On peut procéder ainsi quand on s'adresse à un chel de parti reconnu. M. Ollivier n'est pas le chef de M. Segris et de M. de Talhouët, de M. Buffet et de M. Daru. II fallait au moins corriger ce défaut de situation en réunissant ces personnages, en partageant en quelque sorte avec eux le soin que la faveur impériale avait
■attribué à un seul, en les consultant sur la
composition du Cabinet. » Dans le monde de la nuance du Français était un homme qui, par la hauteur du caractère, la supériorité du talent littéraire, un don spécial d'éloquence incisive et forte, la connaissance approfondie de la science politique et la sereine impartialité avec laquelle il jugea même ses adversaires les plus prononcés, restera une des ligures les plus illustres du xix"* siècle, le duc Albert ie Broglie. Il a rendu à mon œuvre un témoignage dont je demeure si touché que, quoiqu'il y ait quelque air de présomption à m'en parer, je n'hésite pas à le reproduire parce qu'il est la réponse à la plainte aigre de ses amis : u Unelle que fût l'autorité légitime et chaque jour croissante de M. Buffet, ce n'est pourtant ni lui ni le groupe formé autour de lui qui auraient pu, k eux seuls, convertir au régime constitutionnel soit le Corps législatif, soit l'Empereur luimême. Pour décider tout à fait le mouvement, il fallut que, des rangs d'une opposition plus avancée, se levât un brillant auxiliaire dont une rare éloquence ne tarda pas à faire un directeur et bientôt un chef. On sait le rôle principal que M. Émile Ollivîerprit à cette heure critique, et avec quelle souplesse de talent et d'intelligence, élevé dans la fraction extrême du parti républicain, il sut se dégager de toute prévention étroite et sectaire. On sait aussi avec quel art, profitant des relations personnelles établies ^ntre l'Empereur et lui à propos de la loi sur
LA FORMATION DU MINISTÈRE DU 2 JANVIER. 20t
les coalitions ouvrières, il sut acquérir sur cet esprit indécis un véritable ascendant. Lorsque enfin, sous la pression chaque jour plus forte de Topinion publique, les qiiarante'deux étant devenus cent seize dans la Chambre encore une fois renouvelée, il fallut franchir le pas décisif, ce fut ce républicain de la veille (pii fut chargé d'opérer la transformation de TEmpire autoritaire en monarchie libérale ^ »
Je fus assailli [inr les conseils. Ceux de P< rsigny surtout furent nombreux. Je cite les plu& intéressants : — Voici ce que j'écris à l'Empereur : « Si Votre ^hijesté me permet de lui dire mon avis, je lui dirai : « Gardez les ministres de la Guerre et de la Marine et M. Magne pour donner plus de gravité à votre nouveau ministère. Mais repoussez les Daru, les Buffet et autres caractères équivoques ; ne prenez que de jeunes hommes. Dans les temps difficiles, la jeunesse et le courage sont préférables à tout. Les anciens sont d'ailleurs impopulaires et ne disent rien à l'esprit de la nouvelle génération; la jeunesse au contraire, c'est l'inconnu, c'est l'espérance. Votre haute raison, votre sagesse dirigeront aisément de jeunes ministres et leur ardeur, leur audace rétablira cette crainte salutaire sans laquelle il n'y a pas d'autorité possible. Mille amitiés dévouées. » (28 décembre 1869.)
« Croyez-moi, formez un ministère vigoureux avec une idée économique qui puisse saisir les in-