Duc OE Broglie. Af. Baffei^ p
téréts et VOUS réussirez, ce que je souhaite de tout
mon cœur. Si vous ne le faites pas, vous échouerez avant deux mois et vous perdrez la plus belle occasion de soustraire TEmpire à la domination des intrigants. — Car je ne m'abuse pas : après vous, ce serait moi qui serais appelé pour donner le coup de collier de Taudace, et après moi, très vite après moi, une fois la réaction faite, les lâches intrigants qui ont déshonoré l'Empire reprendront le pouvoir, et, par Tlmpératrice, s'empareront de nouveau de l'Rmpereur. — Ke voyez dans toute mon action qu un désir, celui d'être utile à un chevalier sans peur et sans reproclie de la politique. Voilà pourquoi je vous aime. Tout avons. »
Brame ne m'eût pas déplu,mais je dusTécarter sur sa déclaration qu'il n'entrerait ()as aux ^ affaires sans Pouyer-ljuerlier, deux lois battu aux élections et dont je ne voulais pas endosser les théories protectionnistes à outrance. Il ne m'était pas davantage possible d'unir ensemble Magne, Buffet et Daru. Celui-ci ne serait pas entré sans Buffet, et Buffet m'avait déclaré qu'il ne se prêterait à aucun rapprochement avec un personnage quelconque du régime autoritaire. Je n'avais donc qu'un parti à prendre : choisir entre Magne, Chasseloup et Buffet. Là du moins, j'étais libre de mon choix. L'Empereur ne tenait nullement ù conserver Magne et Chasseloup; au contraire, il eût été plutôt satisfait de leur éloignement à cause de leur insistance à pousser ForcaJe dehors.
• Il avait quelque goût pouF Daru, et il avait
consenti, tant était grand son désir de ma réussite, à sacrifier ses préventions contre BulFet. Personnellement je ressentais plutôt de Téloi* gnement pour cette nature de Magne trop différente de la mienne; Daru m'était inconnu, mais j'avais une véritable affection, une haute estime pour BulVet dont le robuste tulenl m'avait toujours été très précieux, que j'avais toujours trouvé bon, loyal, sans aucune pensée de jalousie. Mais il m'eût semblé injuste de ne pas faire une place dans mon ministère à ceux qui m'en avaient offert une dans le leur et qui avaient si fidèlement mis dans le sénalusconsulte le Message du 11 juillet. Je me considérais d'ailleurs comme implicitement lié à leur égard parles longs pourparlers des semaines précédentes. Âu contraire je n'avais pris jamais aucun engagement, même moral, vis-à-vis de Buffet, et, si cet engagement eût existé, il aurait été rompu depuis que Buffet avait consenti à couvrir de son autorité les mesquineries du Centre gauche. De plus, je craignais, par une exclusion trop systématique des anciens serviteurs de l'Empire, de mécontenter le Centre droit, ma véritable armée. Je priai donc d'abord Magne etChasseloup dem'accorder leur concours et de conserver les ministères dont ils étaient les titulaires. Je nVus pas à m'uccuper des ministères de la Guerre et de la Marine. J'aurais voulu y placer le général Trochu et Tamiral Jurien de la Gravière. L'Empereur exigea le
L*BHPIRE LIBÉRAL.
maintien du général Le Bœuf et de Tamiral Rigauil de Genouilly, ofRciers de sa coailauce, parce qu'il entendait demeurer le maître res*
pensable des affaires militaires.
Quel ministère prendrais -je moi-même?
GirardÎD me conseillait les Affaires étrangères, TEmpcreur m'en détournait. « Je tiens à vous garder longtemps, me dit-il, et aux Alfaires étrangères il faut changer souvent, i» Je ne pensais pas ainsi : c'est aux Affaires étrangères surtout qu'il est utile de nuiintenir longtemps le même ministre. Mais d'autres considérations me déterminèrent. Ma volonté dominante était de me placer au poste où se trouveraient les difficultés les plus graves et les plus instantes. Or je ne croyais pas qu'elles fussent à l'extérieur. Convaincu que notre politique paciliquo de non-intervention partout nous assurait la tranquillité, je croyais sage de me eonscicrer aux affaires intérieures, où tout était an ébuilition. Un peuple occupé à s'arranger est con-» daiMiié il l'immobilité. Plus tard, l'œuvie libérale terminée, j'aurais pris la direction de la politique extérieure et essayé de rétablir sur des principes sérieux en accord avec nos nouvelles institutions. Jusque-là il me paraissait suffisant de mettre aux Affaires étrangères un honniK.» prudent, de belles manières, sachant jiaradtir avec les ambassadeurs, et leur offrant bien à dîner. Le ministère de Tlntérieur ne me convenait pas davantage, parce que, là au>si, j'eusse été absorbé par des détails spéciaux et
LA FORMATION DU MINISTÈRE DU i JANVIER. 20$
d'interminables audiences. Je choisis le ministère de la Justice dont le personnel et la spé* cialité m'étaient si familiers, que je pourrais les conduire sans peine. J'y joignis los (uiUes à cause du Concile. Je donnai rintériour à Cheyandier de Valdrome mon allié fidèle, qui avait été avec moi le véritable directeur de la campagne des 116 et Torganisateur de la majorité ministérielle. Louvet accepta immédiatement le Commerce, Maurice Richard lesTravuux publics ; il ne restait à pourvoir que l'insf ruction publique et les Affaires étrangères. J'offris rinslruction publique à Segris, les Allaircs étrangères à Talhouët. Taihouët me répondit : a Vous ne doutez pas de mes sentiments pour vous et combien je serais heureux d'être associé à vos généreux efforts, mais j'ai regretté trop la séparation qui s'est produite entre nous et plusieurs de nos amis et j'ai tiojj déclaré que je n'iu cepterais rien tant que nous ne serions pas d'accord ; je ne puis revenir sur un pareil engagement. » — « Puisque Talhoui't n'accepte pas, dit à sou tour Segris, je Timite. » — « Puisque Segris n*entre pas, dit Mège, auquel j(» propo^ai la place de Segris, je reste dehors. »
Je me trouvais en présence d'une coalition nouée par le Centre gauche et certains membres du Centre droit dans le dessein d'excbii e Magne et Chasseloup» Dans cette impasse, je pensai à Duvernois. Il avait, pendant cette crise, montré une intelligence remarquable, une dextérité active et utile ; malgré mon expérience de ses •
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revirements^ je voulus l'élever du sous-secré-
tai ial d'Etat auquel TEmpereur l'avait accc|ité, au ministère du Commerce. Magne se récria : — H 11 serait peu parlementaire d'enrôler un
député uovice n'ayant encore parlé que pour défendre son élection, validée par 12 voix à peine. » Je tins bon ; Magne aussi. — « Déclarez, me conseilla (iirardiii, ([ue vous ne ferez pas de ministère si Duveruois n est pas agréé. » Duvernois ne méritait pas d'être estimé à ce prix. Je proposai à Magne de nous en rapporter à l'opinion de l'Empereur, que je supposais favorable à mon projet. Nous voilà aux Tuileries, nous exposons le fait.L lhn[)ereur, d'ordinaire si doux et si peu tranchant, avait parfois un ton tellement décisif qu'il excluait même Fidée d'une objection. Il eut ce ton ce jour-là. « Duvernois, ministre! Olil non, lit-il avec un mouvement indéfinissable. — Vous entendez », dit Magne. Me voyant étonné, rEnipereur reprit : « Je porte beaucoup d intérêt à M. Duvernois, je le crois capable ; mais il est jeune, il a le temps d'at-tendre, et c'est dans votre intérêt que je le refuse ; on dirait que je i ai imposé pour vous surveiller et que c'est une manière de retenir mon pouvoir personnel. )> Duvernois ne comprit pas que je n'eusse pas suivi le conseil de Girardin et renoncé à constituer un ministère sans son concours. « Vous-m^me, m'écrivait-il, (ju allezvous faire dans cette galère? il n'est pas pratique de coudre ensemble du drap neuf et du drap vieux. » (Jue m avait-il donc proposé pendant
tant de semaines, lorsqu'il me conjurait d entrer seul dans le ministère du 17 juillet et qu'il s'écriait lyriquement : « Quel quadrilatère ce serait que OUivier, Magne , Forcade et Chasseloup ! »
Dans Taucien ministère il y avait un homme modeste, libéral, instruit, éloquent, Bourbeau.
Je lui demandai son concours, il me le promit à l'Instruction publique. Il ne restait à trouver que le ministre des Affaires étrangères. Je prèssai La Tuur d'Auvergne de conserver son portcieuiile. 11 se retrancha derrière son état de santé et nous ne pûmes triompher de ses refus. L'Empereur me proposa alors Gandin, député, gendre de UelaDgie. Comme je n'accueillais pas cette ouverture avec beaucoup d'entrain, l'Empereur m'écrivit : « Si la combinaison douL nous sommes convenus ne réussit pas ; il y aurait un grand avantage à avoir pour garde des Sceaux M. Odiloii Barrot qu'un me dit très bien disposé. Uu«^i^t au ministère des Alîaires étrangères^ je crois vraiment que M. Gandin conviendrait bien. II n'a pas grande autorité dans la Chambre mais il était très estimé au Conseil d'Etat. 11 est très honorable, très riche, ancien ministre plé* nipotentiairo, et enfin parle avec la plus grande facilité. Si i on veut des hommes nouveaux, il faut bien essayer ceux qui n'ont pas acquis de célébrité. »
J'allai voir Odilon Barrot. Il se montra fort touché, mais n'accepta point, invoquant son
grand âge. Le prince Napoléon me parla d'un
jeune ministre plénipotentiaire plein de talent et de l'acceptation duquel il me répondait, Ber-
Cs.!»^ teiiiy. Le jeudi 30 novembre à neuf heures du soir, j'écrivis à l'Empereur pour lui proposer le ministère suivant : Justice et Cultes^ Émile OUivier: Affaires étrangères, Bertemy; Intérieur^ -Chevandier; lr<waux publics y Maurice Richard ; Commerce^ Gaudin ou Louvet; Instruction publique, Bourbeau; Conseil cVElal, Chasseloup; Finances^ Magne. Le lendemain dans la matinée Conti Tint me dire que l'Empereur acceptait tous ces noms, demandant seulement de mettre <jaudin à rintérieur, et Cbevandier au Com* merce. Il m'attendait à quatre heures pour terminer. Ma réponse fut : « Sire, je me considère comme impuissant à former un ministère autre que celui que j'ai proposé à Votre Majesté. Gaudin àTlntérieur produirait un mauvais eflFet, tandis que (Cbevandier inspirera conliance et rsera un ministre remarquable. Si je prenais l'Intérieur au lieu de hi Justice, rien ne serait terminé. Il resterait à choisir un ministre de la Justice, et ni dans la Chambre, ni au dehors , je ne connais personne qui m'inspirerait à la Justice la confiance que Cbevandier m'inspirera à l'Intérieur. Je n'attends pas quatre heures pour communiquer à Votre Majesté mes réflexions, parce que le temps presse et que, ne concevant plus aucune combinaison en dehors de celles que j'ai proposées, je désire donner tout de suite à Votre Majesté la possibilité de nommer nne autre personne. Je suis avec respect votre
bien affectueusement dévoué. > L'Empereur me
fît répondre qu'il m'attendait à quatre heures, «t qu'il acceptait toute ma liste. Je n'avais pas «ncore vu Bertemy. Je Tavais proposé sur les afliniiatioHS (lu prince Napoléon, et je devais le rencontrer au Palais-Uoyal, avant de me rendre svnc Tuileries. Je trouve un homme troublé, indécis, qui, au lieu de me dire un oui net, conclut, après beaucoup de circonlocutions : <c Si FEmpereur me donne un ordre, j'accepte; s'il n'exprime qu un désir, je refuse. »
— « Je n'ai pas d'ordre à donner, me dit l'Empereur, lorsque peu d'instants après je lui rapportai cette réponse; je n'ai qu a accepter ou repousser la liste que vous me présentez sous votre responsabilité. » Nous effaçâmes donc Bertemy, lui substituâmes Gaudin et replaçâmes Louvet au Commerce. L'Empereur signa ma nomination de garde des Sceaux. Les autres décrets n'étant pas préparés, la signature fut remise au lendemain.
Au sortir des Tuileries je vais chez Chevaniiier, et ensemble nous nous rendons successivement chez nos futurs collègues. Nous ne trouvons pas Magne ; nous lui laissons le billet suivant : « Mon cher collègue, Tout est terminé. M. Bertemy hésitant & accepter, nous avons pris Gaudin, et à la place de Gaudin, Louvet. Le ministère est ainsi composé... (suivait la liste). Maintenant, Dieu veuille que le flot nous porte haut et loin ; du moins nous sommes âûrs que nous pourrons tomber la tète haute et
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en hommes de cœur. Ce qui m'encourage beaucoup plus que tout, c'est de penser que nous serons soutenus par votre admirable parole et par votre expérience. Il a été convenu que Tinsertion au Moniteur oxkv^^ lieu le 2 janvier. Votre tout dévoué. — Émule Ollivier.
« Mon salut bien amical. — Chevândiëh de Vajldromë. »
A peine rentré chez moi, Cochin, mon ami de ^ rÉcoîe de droit, très lié avec Daru, survint. Il me dit ; u il est bien fàclieux que vous ne vous soyez pas entendu avec vos collègues du Centre gauche. Voulez-vous que je négocie avec eux? — C'est inutile, lui répondis-je, tout est fini. » Il devint pàle, et ne dissimula pas son désappointement. Ses amis avaient cru me paralyser par leur abstention; voyant que je pouvais me passer d'eux, ils comprenaient qu'ils ne feraient pas bonne figure en ne prenant point leur part dans i accomplissement d une réforme à laquelle la faveur publique était assurée.
A peine Cochin tout déconcerté était-il parti qu'on m'apporte une lettre de Magne : « Mon cher monsieur OUivier, J'ai été très touché de votre aimable billet, je vous en remercie. La fondation de rKmpire libérai est dans les vœux du pays ; j'y ai travaillé avec conviction et dévouement, je suis disposé à m'y consacrer encore de tout cœur. Mais c'est une œuvre considérable, son succès est le point capital, rien ne doit être négligé pour y attirer les meilleures iniluences. Or, j'ai appris que des conférences
LA FORMATION DU MINISTÈRE DU 2 JANVIER. Sil
avaient été tenues hier entre les principaux membres du Centre droit et du Centre gauche, qu'un plus grand nombre de portefeuilles disponil)l<'S, notamment relui des fiminf^ps, auraient laciiite les arrangements. Rélléciiibscz bien tant que rien n'est encore définitivement engagé.
La considéi dliou des persouneï^ et des situations n'est que secondaire, le moindre sacriiice que je puisse faire à la cause commune est de laisser le champ libre. De près comme de loin, on me trouvera au nombre de ses partisans les plus convaincus et les plus zélés. Votre tout dévoué. »
(1" janvier.)
Cbevandier arrivait en ce moment. Nousallons tous deux chez Magne ; nous le remercions
de son iihiit'gatiou et lui déclarons (jue nous ne 1 acceptons pas : « Votre portefeuille est celui que nous voulons le moins rendre vacant. » Alors il se répand en récriuiinalions imprévues ; on a mal négocié ; on est resté dans Téqui- Toque ; il faut recommencer plus sérieusement les pourparlers, réunir ces messieurs, leur faire des offres nouvelles. » Je répondis, vexé : « Il n'y a pas eu d'équivoque, Monsieur. » Magne, sans me laisser continuer, quittant son accent mielleux, me dit sèchement : « Je refuse de rentrer au Ministère si vous ne faites pas une nouvelle dénuirche auprès du Centre gauche. » — Et moi d'un toa encore plus sec : « Vous l'exigez? Je la ferai. » Je me levai, le saluai de la tête et sortis.
Depuis huit jours je m ingéniais de toute»
manières afin que Magne gardât sa situation; je m'étais séparé du Centre gauche, presque brouillé avec Girardin, et, au dernier moment, par une retraite inattendue, il faisait crouler <;e que j'avais eu tant de peine à édifier! Cette conduite m'eût paru stupéfiante si TEm* pereur ne m'en avait donnt le sens la veille en me racontant, qu'au moment où il allait me charger de former le Cabinet, Magne et Chasseloup lui avaient conseille de confier plutôt cette mission à Schneider, pendant que Schneider lui donnait l'avis de s'en remettre à Magne. Et comme l'Empereur avait déclaré que c'était moi seul qu'il appellerait, Schneider avait observé : « Du reste, OUivier ne réussira pas et alors Magne se trouvera là. » Cette confidence m expliquait Fattitude de Magne : tant qu'il m'avait vu aux prises avec les difficultés, il avait eu l'air de me seconder ; dès que j'en étais sorti, <^omme il fallait que je ne réussisse pas, il se retirait, convaincu que je ne pourrais pas reprendre de nouveaux arrangements avec le Centre gauche. Et alors il serait là. Je ne délibérai pas une minute. Je dis à Chevandier dans l'escalier : « Ah ! le bonhomme veut nous mettre 4edans ; nous le mettrons dehors ; dans quelques heures j'aurai mon ministère et il n'en sera pas ! »
Du même pas je me rendis chez Cochin : a Vous avez paru hier au soir aiiecté de la rupture de mes négociations avec vos amis ; ayez la bonté d'aller les trouver, et de leur déclarer
de ma part que je suis disposé à les reprendre et à tout terminer avec eux ; j'abandonne Magne et Chasseloup ; dès lors leur moiif de ne pas entrer dans ma combinaison disparaît. S'ils refusent, je renoncerai au mandat que m'a donné l'Empereur en expliquant mes motifs dans une lettre publique. » Je lui racontai en même temps sans réticence ce qui venait de se passer entre Magne et moi. Cochin joyeux se rendit chez Daru, à qui de mon côté j'écrivis : « Mon cher collègue, il me revient que vos amis se plaignent de n'avoir pas été suiiisamment mis en demeure d'entrer dans le Cabinet que je suis chargé de constituer. Il importe à tous qu'aucun doute ne subsiste sur notre situation réciproque, afin que i^hacun supporte devant le pays la responsabilité qui lui incombe. Je suspends donc mon œuvre ; je vous prie de réunir vos amis, de déterminer avec eux les conditions de personnes et de choses auxquelles vous subordonnez l'entrée dans un Cabinet. Je vous prie de vouloir bien me faire eonnaitre votre détermination collective le plus tôt quHl sera possible, par un mot de billet. Croyez à mon affectueuse considération et à mon dévouement, n
Du même coup, résolu à ne plus avoir aucune relation avec Magne, quoi qu'il arrivât de ma nouvelle tentative^ je lui expédiai le billet suivant : « Samedi trois heures et demie, l"*^ janvier 1870. — Monsieur le ministre, je vous prie <le m'excuser si je ne me rends pas chez vous, je suis impérieusement réclamé chez moi, jus-
L'£MFiRË LlfiÈRAL.
qu^au moment d'aller chez l'Empereur. Croyez
à mon sentiment respectueux. »
Sur ces entrefaites, le prince iNapoléon vient causer avec moi. Il me raconte .les paroles pleines de sérénité que renipereur avait adressées au Corps législatif à sa réception officielle du jour de Tan : et En partageant la responsabilité avec les grands corps de TÉtal, je me sens plus de confiance pour surmonter les difficultés de Tavenir. — Quand un voyageur a parcouru une longue carrière et qu'il se décharge d'une partie de son fardeau, il reprend de nouvelles forces pour continuer sa marche. i>
La journée approchait de sa fin lorsque Daru et Talhouët vinrent m^apporter leurs réponses. Ils acceptaient aux conditions sui* vantes : aucun nom ancien, à rexccplion des deux militaires du maintien desquels l'Empereur faisait une condition sine çua non. Quatre portefeuilles pour Daru, l^nfl'et, Segris, Talhuuct, pas de chef de Cabinet : « Il n'y aura ni premier ni dernier » ; admission des deux programmes, celui des 37 aussi bien que celui des 133. Seulement, en ce qui concerne la réserve des 37 sur le pouvoir constituant, elle s'entendrait ainsi : Nuus déconstitutioiuialiseronsy c'est-à-dire nous ferons passer du domaine inaccessible de la Constitution dans le domaine accessible de la loi, toutes les prescriptions constitutionnelles qui ne seront pas fondamentales. La question des maires fut déclarée ouverte, c'est-à-dire que chaque ministre cou-
serverait sa liberté d'opinion. Enfin Daru exigea
une entrevue avec l'Empereur, afin, disait-il, de protester contre l'accusation d'orléanisme qu'on lui adressait, mais, en réalité, afin de paraître recevoir son inandat directement du souverain, et non d'Emile OUivier.
Aucune de ces conditions n'était contraire à mes opiuions ni aux actes que j'avais accomplis sauf une^ celle qui interdisait l'institution d'un premier ministre. Quelques semaines auparavant, Daru et Buffet avaient répondu âmes premières ouvertures : c( Sans un chef de Cabinet il ne peut y avoir de ministère parlementaire. » Et, en eflet, dans tous les pays constitutionnels il a été considéré comme indispensable qu'il y eût un premier ministre représentant et défenseur de la pensée commune, non seulement vis-à-vis du souverain, mais contre les initiatives personnelles de chaque ministre. L'Empereur, de son côté, était disposé à me coniérer le titre, non de premier ministre, mais de viceprésident du Conseil. Ce furent les parlementaires qui s opposereut à l'inauguration du régime parlementaire complet. Néanmoins, comme cette surprenante restriction était dirif^ée contre moi persouneilemenl et ([ue je ne voulais pas faire échouer la création du premier ministère responsable par une exigence qui eût paru dictée par une infatuation personnelle, j'acceptai sans mot dire toutes les conditions et j'écrivis à TEmperenr : « Sire, malgré des critiques inévitables, notre ministère était bien
accueilli et, commenté par les charmantes
paroles de Votre Majesté, il eût étr iiiie fin très heureuse de la crise. La lettre que j'écris à M. Magne et que je joins à celle-ci indique le résultai de l'ouverture qui m'a été imposée... Me Yoilà donc obligé de tenter une combinai^ son avec ces messieurs ou de m'unir de nouveau à un lioiniui^ qui ne m'inspire plus aucune confiance et qui ne doit avoir que de mauvais sentiments pour moi. Je conseille à Votre Majesté de m'autoriser à prendre le premier parti et à m'adresser à MM. Daru, Taihouët^ Segris, Bufiet ; les deux premiers sont vice-présidents cl. j)ar conséquent, appartiennent constitutionneliement à la majorité de la Chambre* Un ministère ainsi composé enlèverait Topinion et ne rencontrerait aucune résistance redoutable dans la (Uiambre. Ces messieurs accepteront-ils? OuiySi Votre Majesté consent à recevoir M . Daru avec moi, et à lui affirmer qu'elle ne le croit pas un orléaniste, qualification contre laquelle il proteste avec indignation. Si cette dernière tentative échoue, il n'y a plus qu'à composer un ministère quelconque, car il faut que tout soit fait lundi matin; Topinion commence à s'impatienter. Si Votre Majesté approuve ces idées, elle n'a qu'à me le faire savoir. A dix heures, demain, j'entrerai d'abord seul, puis j'introduirai M. Daru. » (1" janvier.)
L'Empereur n'eut pas en ce qui me concernait la même abnégation que moi-même. 11 ne consentit pas à ce qu'un autre parût bénéficier de
Tautorité qu'il n'ayait entendu donner qu'à moi seul. A la tentative que Daru, pour la seconde fois, faisait pour se tailler un rôle à mes dépens^ il répondit un refus plus catégorique encore que le premier : « Mon cher monsieur Émile OUivier, Je reçois votre lettre de 9 heures et demie et je m'empresse d'y répondre. Vous savez que ma confiance en vous est entière et que j'accepterai tous les hommes qui voudront marcher avec vous; mais je crois inutile de recevoir le comte Dnru. Je n'ai jamais douté de ses sentiments d'honneur^ et ce serait en douter que de croire qu'il accepterait d'être un de mes ministres, s'il rêvait le retour d'une autre dynastie. Qu'il soit d'accord avec vous sur les hommes et sur les choses, je l'accepterai comme j'ai accepté hier la liste que vous m'avez présentée. Croyez & mes sentiments d'estime et d'amitié. »
Le 2 janvier je commençai ma journée en communiquant à Daru la réponse de l'Empereur, et il dut se résignera recevoir son ministère de ma main. A midi nous nous réunîmes chez lui. Mes futurs collègues s'étaient déjà partagé les ministères. Chevandier à l'Intérieur leur déplaisait, et ils eussent voulu se passer de Maurice Richard, mais je n'admis pas qu'on sacriiiàt les amis qui, dès le premier jour,
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s'étaient associés à mon œuvre. J'exigeai que Clievandier restât à Tlntérieur et, puisque le ministère des Travaux publics avait été donné à Talliouët, un ministère des Beaux-Arls fut créé au profit de Maurice Richard. Alors Buffet s'assit devant un bureau et, de sa grande écriture, écrivit la liste du ministère du 2 janvier.
Les ministères distribues, il y eut une conversation plus qu'une discussion sur le programme lui-même. Les points relatifs à la politique intérieure avaient été déterminés par des déclarations publiques; il n'y avait pas lieu d'y revenir. Notre politique extérieure au contraire avait été indiquée par un mot vague : Paâ*. La paix dépendait de notre politique en Allemagne et sur ce point je crus devoir échanger quelques explications. Je me gardai bien d'exposer les idées que j'avais soumises à l'Empereur sur la nécessité de ne pas s'opposer à l'unité allemande, sauf, par le jeu habile des alliances, à en faire un stimulant et non un péril. Tous étaient imbus des idées de Thîers, de Rouher^ de notre dipluiuulie, de no pas permettre un nouvel agrandissement de la Prusse par le passage du Mein. Le programme ministériel fut donc réduit à ces termes : accepter sans arrièrepensée les faits accomplis en 1866; n'intervenir ni par des actes ni par des paroles dans ce qui se passerait en Allnuagiie, soit dans le Sleswîg, soit au delà du Mein; ne pas sortir d'une com* plète abstention tant que ne se produirait pas un événement nouveau sur lequel chacun gar-
dait sa liberté d'opinion. Ainsi le présent était réglé et Taveuir réservé. Et aliii d'être sûr que cette politique officielle ne serait pas contrariée par raction personiH^lle de TEmpereur, il fut convenu que nous le prierions, s'il avait des correspondances particulières avec nos ambassadeurs, de vouloir bien les interrompre. Rentré chez moi, j'écris à 1 Empereur : « Dimanche 2 janvier, 4 heures après-midi. — Sire, les puurparlers que j ai eus ce malin, après l'exigence de M. Magne, ont abouti au ministère suivant que je soumets à lagrément de Votre Majesté : « Sceaux, Justice et Cultes : Émile Oilivier. — Araires rirangères : Daru. — Intérieur : Chevandier de Valdrome. — Finances : Buffet. — Gffcrre : Général Le Bœuf. — Mâtine: Rigault de Uenouiiiy. — Instruction publique : Segris. — Beaux^Arts : Maurice Richard. — Agriculture et Cor/unc/re : Louvet. — Prési^ dence du Conseil d'État : Parieu. Voici les raisons qui militent en faveur de cette combinaison : 1^ Elle est dans les vœux Je lopinion à laquelle elle donnera satisfaction entière. 2*" Elle est constitutionnelle, puisqu'elle contient trois des vice-présidents de la Chauihie (Daru, Chevandier^ Taihouët). 3"" Elle supprime le principal argument des révolutionnaires contre Aulre gouvernement : le Coup d'Etat. Ce n'est pas un petit triomphe pour vous, Sire, après dix-huit ans de règne, d'avoir amené le viceprésident de rAss( niblée législalivo do 1851 à s'asseoir dans vos conseils. Cette preuve de force
L'BMPIRB UBfiRAL.
produira un effet considérable ; ceux qui ne songent qu'à vous renverser Tont si bien compris
qu'ils 11 ont reculé devant aucun moyen pour retenir Daru. 4"" Les hommes inscrits sur cette liste sont des hommes de cœur et d'honneur dont aucun n'est capable d'une trahison. « Le maréchal Vaillant ne fait point partie du mi* nistère nouveau. Un ministère inamovible, et en quelque sorte privé, dans un Cabinet mobile et constitutionnel a paru à juste titre un ana* chronisme. La création du ministère des Beaux- Arts, réclamée depuis longtemps, acceptée déjà en juillet par Votre Majesté, aura l'avantage de donner un poste à mon ami Maurice Richard. Plus tard elle vous permettra d'introduire aux affaires certaines individualités considérables qui ne pourraient y avoir accès autrement. <i Au lieu de vous communiquer ces résultats de vive voix, je préfère, Sire, vous les transmettre par écrit, afin que vous ayez le temps de rétléchir avant de vous prononcer. Mais je vous donne avec force, avec insistance, avec conviction, avec certitude, le conseil respectueux d'accepter ce ministère. L'essentiel en ce moment est de rassurer et de ramener à vous les classes intelligentes et moyennes : un tel ministère me paraît adapté à cette tache. Il ne supprimera pas de votre route toutes les difficultés et tous les ennuis ; il en supprime les périls actuels. Je prie Votre Majesté de m'excuser si mon œuvre n'est pas conforme à ses désirs, je n'ai été mû que par le sentiment d'un
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bien loyal dévouement dont je vous donne une nouvelle assurance. »
A 4 heures et demie je reçus de TËtupereur ce billet : « Venez causer avec moi. » Je n'entrai pas aux Tuileries par la porte oflicieile, sous le pavillon de THorloge, je passai selon mon habitude par l'intérieur du Cabinet. J'y trouvai Conti : « Eh bien! me dit-il, le ministère est fait? — Oui. — Avec le Centre gauche ? — Oui. — Il ne durera pas trois semaines. — Nous verrons. » L'Empereur m'accueillit avec de moins lugubres augures. Je m'attendais à le trouver soucieux. Il me tendit la main en souriant, et me dit : « Eh bienl c'est terminé; j'accepte votre liste, seulement je désirerais que le maréchal Vaillant conservât son entrée au Conseil; tachez de i obtenir. » Puis il appela Conti et Franceschini Pietri. Alin d'être sûrs que les décrets paraîtraient le lendemain, nous nous mîmes tous les trois à les rédiger. A mesure qu'il y en avait un de terminé, l'Empereur le signait et je le contresignais. Un moment il se prit à rire, et tirant le bout de sa moustache, il dit : « Je ris en songeant à Chasseloup, il voulait renvoyer les autres et le voilà dehors. » Le dernier décret signé, je me levai, et, appuyant la main sur les nominations : ce Sire, si demain ces décrets ne sont pas accueillis par une satisfaction générale, je n'ai qu'un conseil à donner à Votre Majesté, c'est de tirer Tépée et de se préparer au combat. » Et comme TEmpereur me remerciait : « Non, Sire, c'est à moi de vous
222 L*EMPIRB LIBÉRAL.
remercier de m'avoir associé à quelque chose de grand. »
J'avais écarté de ma maison les amis et les
journalistes qui l'encombraient en leur disant que rien ne serait encore terminé ce soir-là. — Je ne trouvai en rentrant chez moi que ma femme et plusieurs de mes futurs collègues; je leur annonçai la conclusion. Puis je regardai tristement en moi-même, le passé de joie, de douleur, de paix, d'étude, dont avait été témoin ce petit appartement, devenu presque une place publique, et je n'eus nulle envie de me réjouir. A dix heures du soir, Talhouët et Parieu viennent m'apprendre qu'ils avaient transmis à nos collègues le désir de l'Ëmpereur relatif au maréchal Vaillant et qu'ils ne croyaient pas devoir y acquiescer. Du reste personne ne s'opposait à ce que le titre de ministre de la Maison de l'Empereur fût conservé au maréchal. J'en instruisis aussitôt l'Empereur. 11 ne suspendit pas pour cela la publication des décrets. Mais il ne fut point convaincu et me le prouva par la lettre suivante : « Mon cher monsieur Emile OUivicr, Je crois que vos collègues se trompent au sujet du ministère de la Maison impériale. Le maréchal Vaillant n'a pas seulement une position honorifique, il a réellement un portefeuille, car il a dans ses attributions la Lésion d'honneur, les bâtiments avec les liaras. Mais quand il n'aurait pas ces attributions, est-ce qu'en Angleterre même on ne trouve pas utile de donner l'entrée au Conseil à des ministres sans portefeuille?
Les Anglais, au lieu de restreindre le nombre
des hoinnies politiques attachés à nu ( iabinet, cherchent toujours, au contraire^ à Taugmenter. Nous parlerons de cela. Croyez à mes sentiments de haute esliiue et d'amitié. »
Il ne fut plus question du maréchal Vaillant. Mais une autre difficulté faillit encore se produire. Je ne Tai connue que plus tard : Le général LeBœuF; qui n'avait consenti à rester que dans un ministère où il retrouverait ses anciens collègues, ayant appris le premier janvier, à rissue des réceptions oliicielles, que je composais un Cabinet nouveau avec le Centre droit et le Centre gauche, pria FEmpereur de ne plus compter sur lui. « bi vous vous retirez^ lui dit l'Empereur, vous ferez échouer toute la combinaison et l'on voudra m'imposer Trochu ou Bazaine dont je ne veux pas. » Il resta.
Les décrets parurent à V Officiel le 3 janvier. Selon la parole de Mérimée : « Les choses étant ce qu'elles étaient il n'y avait pas moyen de faire autrement » La gloire de TEmpereur n'en était pas diminuée. Reconnaître la nécessité et s'y soumettre, c'est précisémentenquoi consiste le génie d'un chef d'État. Quelle est la réforme que la royauté anglaise n'ait pas accomplie sous le coup d'une contrainte nationale ? « Si vous repoussez l'abolition des dtmes, disait Althorp, le sang coulera. » — « Ne vous exposez pas, disait John Kusseii à propos de la réforme municipale, à