‹ L'empire libéralChapitre 42 sur 99 · Voir L £f»jpir6 libéral, t. I, p · texte numérisé non relu

Voir L £f»jpir6 libéral, t. I, p

L'EBIPIRB UBËRAL.

«ncore sorti d'un rang secondaire au Conseil

d'État, que Tautre reoiplissait de sa forte personnalité les ministères et la Chambre. Cela Favait rendu sombre^ amer, mécontent. Il avait ■eu un jour d'éloquence et quoique ce jour n'eût pas eu de lendemain, Daru, qui en gardait un souvenir ineffaçable, nous Timposa. Parieu était certainement un homme de mérite, très instruit, mais sa parole sourde n'avait aucune prise sur une assemblée. Il avait vu en nous les instruments de sa laiicnne; en réalité il n'éprouvait que de l'éloiguement pour nos idées et peu de bienveillance pour nos persoiuK^s. Il comprenait d ailleurs qu'il ne coucherail pas longtemps dans l'ancien lit de Rouher, au ministère d'Etat. Le Conseil d'État ayant perdu, pai riiistitution d'un ministère responsable et solidaire, son rôle prépondérant dans la préparation et la défense des lois, et n'étant plus (ju im conseil de «louvernement, son cher, logiquement, devait perdre le rang et le rôle de ministre, pour n'être plus qu'un viceprésident administratif sous la juridiction du ministre de la Justice. Parieu le prévoyait et, quoique aucun de nous ne se fût occupé de cette éventualité, il avait les mêmes oml>rages que si nous la préparions.

Chevandier de Vaidrome' se rattachait aussi au passé orléaniste par son père appelé sous Louis-Philippe à la Pairie. 11 avait parcouru

i. Né en ISiO.

successivement avec éclat la carrière scienti fique et la carrière industrielle. Élève éminent de rÉeole centrale, il avait conquis, par des travaux remarqués, I honneur d être correspondant de l'Académie des Sciences et s'était montré administrateur d'élite dans sa direction des manufactures de Cirey et de Mannhcim. Il fut fait chevalier de la Légion d'honneur en 1849, pour le courage et la charité qu'il déploya pendant l'épidémie cholérique, aulant que pour sa science d'ingénieur. Ën 1859 il hésita à accepter le mandat de député dans le collège électoral vacant de la Meurthe. Décidé à n'être ni servile ni hostile, il craignait que son impartia* lité ne parût de la tiédeur et ses critiques de l animosité, et qu'on ne l'accusât d'être un orléaniste déguisé. Son père, homme probe que j'ai connu, le rassura : « Accepte, lui dit-il, et sers l'Empereur avec autant d'indépendance et de loyauté que j'ai servi Louis-Philippe. » 11 fut nommé à l'immense majorité qui ne le quitta jamais. L'administration ne l'avait pas fait son candidat officiel, mais ne lui avait opposé personne. A la Chambre il avait pris tout de suite une situation importante. Envoyé dans la plupart des commissions, écouté avec faveur dans les discussions, en rapports faciles avec les membres de la majorité, en conversation aimable avec ceux de Topposition, cher aux catholiques par son dévouement aux intérêts religieux, il devint vite nn de ces hommes dont les avis influent sur les résolutions d'une assemblée. 11 eut

T* Zll* u

L'EMPXKB LIBÉRAL.

une part capitale à tous les actes par lesquels le parti libéral dynastique signala son existence puis ses progrès. Il m'aida fort à mener à bien l'amendement des 45 puis celui des H 6. Il possédait à un haut degré les qualités d'un homme d'État : dans la préparation, fin, patient, souple, conciliant, abondant en ressources; dans Texécution, ferme, rapide, actif, intraitable, d'une intrépidité qu'aucun obstacle n'étonnait, il savait brusquer les hommes et les caresser, les écouter et leur résister, les servir et s'en servir. Les péripéties les plus imprévues ne le déconcertaient pas. Aussi lucidement imperturbable les jours de malchance, que les jours de iortune heureuse, même quand il marchait où il fallait arriver vite, il ne paraissait pas pressé. Il aimait à s'appesantir sur les détails, à s'étendre en minutieux développements, mais dans ses digressions il ne perdait point de vue Tobjet principal, et lorsqu'on l'en supposait le plus éloigné, il y revenait par une conclusion nette et pratique. Plus d'une fois, ayant saisi dès les premiers mots ce qu'il allait développer, je Tinterrompais : « Marchez I concluez 1 » il hochait alors sa téte lorraine en pensant : « Ces hommes du Midi sont bien impatients! » Et il concluait toutefois sans trop abréger. Les lourdes responsabilités ne le rendaient pas morose ; d'humeur toujoursgaie, prompt à faire une malice, à lancer un propos piquant, à gloser sur son prochain, à fureter, à deviner ce qu'on lui cachait, dès qu'on lui avait témoigné de la confiance et qu on s était mis

d'accord avec lui^ il était très sûr, et quand il avait

dit : Je ferai, — c était faiL Travailleur infatigable, il avait à la tribune 1 habitude de Timprovisatîon familière et lap titube à expliquer toute question avec autant de clarté qu il la concevait lui-même. De tous mes collègues, c'est celui avec lequel j'ai vécu dans la plus constante et intime communauté de pensées, de résolutions, sans Tavis de qui je n'ai rien arrêté, et qui, sans le mien, n'a rien entrepris; celui qui ne ibe mesura jamais son concours, le compagnon de l'anxiété des heures terribles et du contentement des minutes satisfaites, mon véritable frère d'armes, celui qui fut avec moi le moteur toujours agissant du ministère. Notre union ne fut pas troublée un instant. Il aimait à se vanter de me conduire, d'être la véritable tetedu ininistère, et l'on ne manquait pas de me rapporter ces propos afin de me piquer; je répondais en riant : « S'il conduit mes affaires, je ne suis pas tout à fait étranger aux siennes, car il vient me consulter sur toutes. » En écrivant ces lignes, il me semble le voir devant moi, petit, ni f^rèle ni gros, ses cheveux un peu relevés sur l'oreille, le nez fin, les yeux pétillants de malice ou de pénétration, la bouche à la fois aimable et ironique, recouverte d'une petite moustache, ayant dans toute son attitude un air martial qui inspi* rait confiance. Et j'entends sa voix d'autrefois, me disant de son accent décidé : « Puisque vous êtes le dernier survivant d'entre nous, ne vous laissez pas accabler par la fatigue des ans et

rendez témoignage à vos amis devant des générations qui sans vous les connaîtraient mal. »

Pour être absolument conforme au régime parlementaire il manquait au ministère du 2 janvier quatre conditions: — 1<> d'avoir choisi lui-même les minisires de la Guerre et de la Marine; — 2** d'avoir un chef officiel ; — 3*^ de ne pas compter parmi ses membres un président de Conseil d'État n'appartenant à aucune fraction du Parlement et échappant aux conditions de la responsabilité; — 4** de ne contenir aucun membre de la Chambre Haute. La première dérogation avait été imposée par l'Empereur. La deuxième et hi troisième par Daru et ses amis. La quatrième résultait de la situation transitoire où nous nous trouvions. Le Sénat n'avait joué aucun rôle dans la Iraiisformation libérale dont toute linitiative appartenait au Corps législatif. Deux de ses membres, Maupas et La Guéronnière, lialelaient après un ministère, mais ni l'un ni l'autre n'était acceptable. La Guéronnière, homme fort inconsistant, était dans de mauvaises affaires, toujours aux expédients d'argent. Quant à Maupas, quelque sincère que fût sa conversion aux idées libérales, elle n'effaçait pas son passé de préfet du coup d Ëtat, et certes, c'eût été par une clameur d'indignation que l'opinion publique eût accueilli

son entrée dans un ministère composé de yic-

times du coup (rÉtal. Si j'avais dû choisir parmi les autoritaires convertis, je me serais adressé à Persigny , pour qui j'avais un réel attrait et qui m'eût apporté autrement de force que le médiocre sbire du 2 décembre. Maupas ne m'a pas pardonné cette exclusion, et^ dans ses Mémoires dénués d'intérêt, si ce n'est dans la partie relative au coup d'État, il me poursuit de récrimi* nations malveillantes. L'une de celles sur laquelle il insiste, c'est que je ne connaissais pas les hommes; assurément, s'il est un jour où je n'ai pas mérité ce reproche, c^est celui où je me suis privé de ses services.

Au Sénat, en dehors de Persigny, il n'y avait que deux personnes que j'eusse aimé m'adjoindre, Duruy et Bonjean; Duruy vers lequel m'attirait notre communauté d'origine républicaine, la haute estime que m inspirait sa belle vie et la bienveillance alîectueuse qu'eu toute occasion j'avais trouvée; Bonjean, dont personne alors ne savait l'héroïsme, mais dont tous admiraient la forte intelligence, l iniiiiiense érudition et la vie digne en tous points des magistrats historiques. L'un et l'autre m'eussent apporté de la force et du prestige, mais Tun et l'autre, à cause de la largeur de leurs opinions religieuses, n'eussent pas été agréés par Daru et ses amis. Tel qu'il était, néaiuiiuins, ce qu'il y avait de parlementaire dans le cabinet l'emportait sur ce qui manquait, et le Parlement, pouvdiil à tout instant renverser les ministres,

T. SII. 14.

L*EMPIRB UfiÉRAL.

avait véritablement, sur la direction des affaires,

toule rinfluence que les assemblées peuvent raisonnablement revendiquer. Jamais, malgré les défectuosités^ les libéraux n'ont rencontré une occasion plus sûre de doter deliniliveaient notre pays du bienfait des institutions représentatives, ni les bonapartistes, une heure plus propice pour mettre raveuir de leur dynastie hors de toute contestation. Les libéraux n'avaient qu^à accepter sans réticence l'Empire, en retour de la liberté qu ils en recevaient, les bonapartistes qu'à se plier aux exigences de la liberté en retour du dévouement qu'elle leur oll'rait. Nous étions vraiment les imitateurs de ces grands patriotes* qui, entre les fureurs des huguenots et celles des catholiques et les palinodies de ceux qui criaient à la cour : Vive le roi 1 et dans la rue : Vive la ligue ! soutinrent Henri IV et achevèrent l'Unité nationale, les émules de ces politiques prévoyants qui, en Angleterre, entre Tentètement des Tories, les arrogances des Whigs et les folies des Jacobites, restèrent attachés au taciturne Guillaume et fondèrent la liberté britannique.

Une nouveauté de ce Cabinet était la création d'un ministère des Lettres et des Beaux-Arts. Il y avait longtemps que Mérimée Tavait réclamé. L'idée de réunir sous la même direction renseignement, les lettres et les arts, était erronée, Napoléon 1*^ ne Tavait point eue. Mais le second Kmpireen avait eu une encore moins heureuse, en accouplant les Beaux-Ârts au ministère de

rintérieur et laissant les Lettres & Tlnstruction

publique. Les artistes ne peuvent pas être traités comme des préfets^ non plus que les écrivains comme des professeurs ; il y faut une autre allure, une main plus souple, plus délicate, une méthode différente : renseignement n'accorde rien à la fantaisie, à l'originalité, à la nouveauté ; c'est, au contraire, de fantaisie, d'origiruilité et de nouveauté que se nourrit Tesprit littéraire et artistique. L'action du ministre sur l'enseignement est disciplinaire : il prt scrit, réglemente ; cette action sur les lettres et les arts est purement intellectuelle : elle admire les chefsd'œuvre et honore les maîtres. L'Empire, trop exclusivement bureaucratique, avait un peu négligé cette chose légère qu'on appelle l'esprit, et qui, en France, fait à la longue plus de besogne que les bureaucrates. L'esprit s'en était vengé en passant du côté de l'opposition et il faisait rage contre le gouvernement. Le meilleur moyen de le ramener était de lui ouvrir une maison où il fût chez lui, où ses élus pussent se rencontrer, etde lui donner pour maître de cérémonies un personnage considérable dans l'État*

Page 1