T. VI
Digiiiztxi by
L'BMPIRB LIBÉRAL
permettrait pas la réalisation de cette promesse*
Gramont ignorait ces dispositions d'Andrassy, qui, ne voulant pas faire éclater avant le temps sa rivalité sourde avec Beust, s'en tenait à des relations de courtoisie et évitait toute conver* sation politique avec notre ambassadeur ; celuici en concluait que Beust était le seul directeur des Affaires étrangères et que, assurés de lui, nous pouvions compter sur l'Autriche. L'Empereur, se fiant absolument à la loyauté de François-Joseph, en était encore plus persuadé que son ambassadeur.
VU
Pendant que son complot Hohenzolleru s'acheminait du côté des princes^ Bismarck, n'y prenant encore qu*une part préparatoire et tout à fait insaisissable, se reposait à Yarzin d'où il dirigeait les affaires. Il y eut comme visiteur Stoffel, notre attaché militaire. Un jour (12 septembre) il lui dit : « Je vais causer un peu politique avec vous. Voilà longtemps que notre représentation à Paris n'est pas régulière, nous ne devons pas rester davantage sans y avoir un ambassadeur. Le choix a été difticile. Solms est trop jeune pour occuper ce poste; il est trop impressionnable; je m'en aperçois aux rapports qu'il m'adresse depuis quelque temps, à l'importance qu'il attache à certains articles de journaux. 11 n'est pas assez bonapartiste. Bernstorff
Ojgitized by
BILAN EXTÉRIEUR
ne conviendrait nullement. Il est maladroit, manque tous les jours de nous brouiller avec l'Angleterre. A Paris, il ne ferait que plus de sottises encore. Reuss aurait pu convenir, si Tempereur de Hussie ne tenait pas tant à le conserver. 11 a eu. autrefois » une très bonne pocitioii à Paris, a surtout été très en faveur auprès de l'Impératrice. Je l'ai lait v^uiir dernièrement. J'ai constaté qu'il irait volontiers, mais Tempereur Alexandre le verrait parlir avec peine. 11 a fait savoir au lioi que Heuss était devenu son ami personnel et il a insisté pour le conserver, en termes tels, qu'il fait du changement, ou du maintien de Ueuss une question de mauvais ou de bons rapports. D'ailleurs, j'ai dit h Houss ceci : « Vous ave/ été « accueilli à Paris, avec une faveur particu** <c Hère, mais prenez garde. Quand on a dû « quitlerun plal et qu'on y revient, on le trouve <i refroidi ou réchauU'é, et ne valant plus rien. « D'ailleurs, je n'aimerais pas à avoir un repré- « sentant qui ferait de la politique avec des « femmes ». Nous avons à Pétersbourg un homme remarquable sous tous les rapports, c'est le colonel Schweinitz, attache militaire. Si j'étais le maître absolu, je le nommerais d'emblée ambassadeur à Paris. J'en ai parlé au Koi, mais cette nomination, qui serait en dehors de notre routine, effrayerait tout le monde. Schweinitz est du bois dont on fait les hommes d'État, je le garde en réserve pour les grandes occusious. iieste Werther. C'est encore le meilleur choix .
DigitizcHJ by
Werther n'est pas un aigle, mais il est consciencieux, a le sentiment du devoir, est incapable
d'une intriguo, sobre de rapports, nullement fantaisiste ; il est comme un scarabée qui veut tout sentir avec ses antennes, et qui ne nous dira jamais que ce dont il est sûr. Sa nomination satisfera son ambition; il n'en a pas d'autre que de mourir ambassadeur à Paris^. Vous êtes la première personne à qui je parle sur ce sujet: c'est parce que je voudrais que M. Benedetti connût cette conversation, et les motifs qui ont déterminé notre choix. » Stollel dit à Bismarck : « Est-ce une indiscrétion de vous demander par qui vous remplacerez Werther à Vienne? — Nullement, nous y envoyons le colonel Schweinitz. Gomme je vous Tai dit, c'est un homme supérieur, et s'ils s'offusquent, à Vienne, qu'on leur envoie pour ambassadeur un simple colonel, tant pis pour eux! Schweinitz les vaut tous, et si Dieu me prèle vie, j'en ferai noire futur ambassadeur à Paris. Je passe à un autre sujet. Le vice-roi d'Égypte est venu inviter le Roi à assister à l'inauguration du canal. Le Roi est trop âgé pour voyager, et cependant, il voudrait répondre à la visite de Coblence, Le prince royal a le plus grand désir d'allerà Suez. C'est une envie de jeune homme qui veut faire parler de lui, et qui veut s'émanciper de la tutelle de son père» Comme je vous l'ai dit ce matin mes relations avec le prince sont meilleures depuis dix-huit mois, et, comme il est de mon intérêt de les rendre aussi bonnes que possible, je favorise
BILAN EXTÉRIEUR
la première tentative d'opposition à sa femme, car elle s'oppose de toutes ses forces à ce que
son époux fasse le voyage. L Impératrice irat-elle en Egypte, et si elle y va, quelle sera son escorte? Je Tîgnore, mais il serait ridicule que nous paraissions dans la Méditerranée, et dans les eaux françaises, avec un appareil supérieur à celui de l'Impératrice. La France est une grande puissance maritime ; on nous accuserait de vouloir péter plus haut que le c, aussi voudrais-je (|ue le prince fît ce voyage modestement; mais il lient à ses trois navires. Pour moi, je tiens à satisfaire le prince par les raisons que je vous ai données, mais, entre nous, je ferai mon possible pour que le troisième navire ne puisse être préparé à temps, et ne fasse point pal lie de Teseorte.
En effet, Wertlier fut envoyé à Paris ot Shweinitz, à Vienne, où, comme Pavait prédit le chancelier, sa nujaination lit un mauvais effet.
En ce moment ce n'étaient pas les affaires
diplomatiques ([iii absoibaient Tactivité du Hoi, de Bismarck, des ministres du royaume de Prusse. Ils étaient surtout occupés de leurs embarras budgétaires. Dans le discours d'ouverture des Chambres (6 oclobrej le Koi dit : « Le tableau complet de Pexercice financier de 186S vous montrera que, par suilc de circonstances
DigitizcHJ
L'EMPIRE LlBl.RAL.
inévitables, d'une pari les recettes sont restées au-dessous des évaluations, d'autre part les dépenses ont été dépassées et n'ont pu être complètement couvertes avec les ressources existantes. En conséquence, il a été impossible d'établir, dans le budget de Tan prochain, Téquilibre entre les recettes et les dépenses, bien que celles-ci aient été réduites autant qu'il était possible, sans compromettre les plus grands intérêts du pays. Mon gouvernement se voit donc dans la nécessité, pour couvrir les dépenses budgétaires, de demander une surélévation de Timpôt. »
11 ne manquait pas de gens qui voulaient que Ton remédiât au déficit en aliénant les domaines de rÉtal ; Heydt repoussa cet expédient et lit observer à la Chambre, non seulement que les domaines étaient, dans les traditions financières de la Prusse, la garantie de la Dette publique, mais encore que leur prospérité augmentait tous les jours. 11 proposa de combler le déficit au moyen d'un supplément de 25 p. 100 aux trois impôts suivants : du revenu des classes, — de mouture et d'abatage. — Il estimait que ce supplément fournirait à peu près la somme nécessaire, soit 400 000 thalers, La seconde Chambre reçut en même temps communication d'un projet de loi tendant à consolider, par la voie d'un emprunt, une dette iiottante de 13 millions, représentés par des bons du Trésor, dont le remboursement était reconnu délinitivement impossible si Ton n'avait recours à un emprunt.
BILAN EXTÉRIEUR
La Chambre reçut une autre communication qui ne lui plut guère davantage. £n parlant de la destination qu'il donnerait aux biens sé« questrés des princes dépossédés, Bismarcli avait dit : a Ne parlez pas d*espionnage 1 Je ne suis pas né pour le métier d'espion, ce n'est point là ma nature. Mais nous méritons, je crois, vos remerciements quand nous nous chargeons de poursuivre de méchants reptiles jusque dans leurs repaires pour observer ce qu ils y font*. » Le fonds des reptiles était devenu le terme par lequel on désignait les revenus séquestrés dont Bismarck disposait. Lasker demanda si le gouvernement se croyait dégagé de Tobligation de rendre compte à la Chambre de son emploi. Le Commissaire du gouvernement réserva sa réponse, et le 10 décembre» par une lettre adressée au Président de la Chambre et signée de tous les ministres, le gouvernement se déclara prêt à rendre compte, en les faisant figurer au budget, des sommes dont la caisse de l'État a le maniement et qui proviennent d un excédent de la liste civile de rÉlecteur de Hesse, perçu depuis la loi de séquestre par les agents préposés à ladministration de ses biens. Quant aux revenus proprement dits, provenant du séquestre des biens du roi de Hanovre, et de l'Électeur, le gouvernement ne se crut pas obligé d'en justifier remploi, les dépenses et les leceLtes n'étaal pas portées au compte de l'Etat
K Discours do 30 janvier 1865.
Oigitized
3Q( L'BMPIRE LIBÉRAL.
mais à celui des princes dépossédés. « Us sont affectés à la surveillance des intrigues hostiles dirigées contre la Prusse, et cette destination doit, dans resprit du Ministère, les soustraire à toute espèce de publicité; les manœuvres quU a eu à surveiller et à déjouer, dans les provinces annexées, ont absorbé les revenus dont il avait la disposition, et ne lui ont pas permis d'en capitaliser les intérêts- » Personne ne crut que les muiiées, dirigées par les deux princes dépossédés contre Tétat de choses établi dans 1 Allemagne du Nord, contraignit à employer integrah^ment des ressources qui s'élevaient au chitire annuel de 7000UO thalers (2G25 000 fr.^, et qui s'accroissaient encore des fonds seciets du ministère de Flntérieuret du ministère de la Guerre.
Elles trouvaient un emploi plus utile, en Espagne d'abord, pour préparer le guet-apens contre nous, puis en Autriche et en France pour acheter des journalistes. Le système de liisniarck était des plus ingénieux : le gouvernement français avait eu parfois à Tétranger un journal à sa solde; il en avait tiré peu de profit; on ne tardait pas à savoir la vénalité de la feuille achetée, et on n allachait plus d'importance à ce qui y était contenu. Bismarck n'achetait pas journal, mais il achetait un ou des journcUistes dans chaque journal important, le rédacteur en chef lorsque c'était possible, ou, à défaut, un simple rédacteur dont nul ne soupçonnait les attaches. Ce vendu se signalait par le caractère farouche
BILAN EXTÉRIEUR
de son patriotisme; très opportunément, suivant qu'il convenait à la politique prussienne, ilcaU mail ou excitait l'opinion : le système était beaucoup plus efticace et beaucoup plus économique . En France c'était Bamberg, ancien correspondant de journal devenu consul prussien, répandu dans toutes les classes du journalisme, de la diplomatie, du monde officiel et du inonde révolutionnaire, qui enrégimtulait et conduisaif la phalange des coôpérateurs soldés. 11 était secondé par un autre correspondant étranger attaché à la rédaclion d un journal français important, Bethmann. Ces deux hommes, et surtout le premier, ont rendu à la cause prussienne plus de services que les umba^sadeurs. Je connais le nom des malheureux employés par eux, je préfère ne pas les divulguer.
Dans le Sud, on ne discutait pas linances; l'activité politique y était arrivée à Tétat aigu. En Bavière les élections législatives de mai 1869, au scrutin à deux degrés, n'avaient pas produit le même résultat que celles au Parlement douanier faites par le suffrage universel : le parti autonome et le parti prussien se trouvaient en nombre égal, et, dès le lendemain de la réunion des Chambres apparut l'impossibilité de
i. 21 septembre 1869.
Oigitized
constituer une majorité. Sept tours de scrutin pour la nomination <1u président avaient donné l'égalité des voix (171 à 171). La Chambre fut dissoute (6 octobre). Le ministre de l'Intérieur Uarman et le ministre des Cuites Geser firent des élections à poigne. Ils coupèrent arbitrairement les circonscriptions électorales et, unis aux progressistes avancés, ils ne reculèrent devant aucune manœuvre contre les conservateurs ultramontains, ennemis déclarés de la Prusse. Les élections du premier et du second degré (16 et 25 novembre) consacrèrent la défaite de ces deux ministres. Le mouvement de l'opinion publique bavaroise déjoua tous les obstacles, et les conservateurs patriotes obtinrent la majorité. A Munich les S( pl députés prussiens ne remportaient qu'à une seule voix. Il en était de même à Gunzbourg et dans quelques autres villes. Les Conservaleui s pouvaient compter, dans la nouvelle Chambre, sur une majorité de six voix. Cette majorité eût été plus considérable sans les modifications apportées à la délimitation des circonscriptions électorales, et le succès du parti conservateur ne devait pas être évalué simplement, d'après la différence entre le nombre de ses candidats élus et celui de ses adversaires.
A ne considérer que les mouvements de l'opinion telle que les élections et la presse la révélaient, il n'y avait aucun doute sur la volonté de la masse du peuple Ijavaruis, de résister à la politique envahissante de la Prusse. Mais Bis-
BILAN EXTÉRIEUR. 301
marck comptait, en dehors et au-dessus des populations, ua auxiliaire précieux, le roi Louis. Absorbé dans ses rêveries musicales, plus préoccupé d'organiser le llicàlre sur lequel on chanterait le Rheingold que de conduire son royaume, léger, ignorant, superficiel, bercé par de coutiauelles hallucinations, cet étrange souverain vivait dans une complète solitude, ne recevant ses ministres que très exceptionnellement et ne connaissant des affaires que ce que lui en communiquait son chef de cabinet, bien plus puissant que les ministres, dont les conseils ne pouvaient arriver que par lui, et dans lame< sure où cela lui convenait ; de telle sorte qu'en ayant à soi le chef de cabinet, on était le mattre de l'esprit du Koi et de sa politique. Aussi le parti prussien n'avait négligé aucun moyen pour écarter de cet emploi le patriote Lipowski et le remplacer par Eisenhart qui lui était complètement acquis. En outre Bismarck, en toute • occasion, envoyait au rui Louis des paroles complimenteuses, exaltant son orgueil et lui montrant la perspective d'un rôle glorieux à jouer de concert avec la Prusse duiib les Klats du Sud soumis à sa direction. Qnnnd le Uoi prenait la peine de réfléchir il désirait sans doute la conservation de son autunuinie, mais d'une façon vague, sans suite, sans espoir, et il s'était laissé persuader que les véritables partisans de l'autonuniie, les conservateurs étaient ses ennemis. Il les rebutait, alleclait de ne prendre en considération ni leurs conseils, ni
Digitiztxi by <oUO^ic
L'EMPliiE LIBÉRAL.
leurs votes, et il gardait aux affaires Hohenluhe, précisément parce qu'il leur était odieux*
Le roi de Wurtemberg et Varnbûbler, préoccupcii de ces tendances fùcheuses et du péril qui, à un moment donné, pouvait en résulter pour eux-mêmes, s'efforcèrent de l'arracher à riiillueuce de Bismarck, de combattre ses antipathies irréfléchies et de lui montrer où étaient ses véritables amis. Varnbûhler vint à Munich exprès. Il eut les plus grandes difficultés à obtenir un entretien : tantôt le Roi était souffrant, tantôt il ne voulait voir personne, tout son temps était absorbé par la difficulté que rencontrait la représentation du HAeingold. Au bout de trois jours d'attente, et au moment où Varnbûhler lassé allait quitter la Bavière, il le lit enfin demander et s'efforça^ par la grâce de son accueil, d'effacer ses procédés, fl parla longuement des soucis que lui causait son théâtre, exprima le regret qu'ils lui eussent fait négliger ses autres devoirs, puis, abordant brusquement les affaires politiques, il dit: «Depuis Tentrevue de Nordlingen, vous exercez sur mon ministre une action heureuse, et vous le maintenez dans une voie qui me satisfait, car elle est conforme aux intérêts de ma couronne. Vous l'avez aussi affermi dans une bonne ligne, quand vous vous êtes trouvé avec lui à Berlin, lors de la dernière session du Parlement douanier; j'espère qu'il continuera à en être ainsi. » Sans paraître s'apercevou' de 1 élonnement produit chez Varnbtibler par ces contre-vérités, il lui adressa
BILAN EXTÉRIEUR
plusieurs questions insidieuses : « Quelle opinion avez-Yous de la capacité du prince Hohenlohe^ de son aptitude aux affaires ? Que pensezvous des sentiments prussiens qu'on lui attribue? » Les réponses réservées, Fembarras de Varnbuhler, ne Tarrêtèrent pas. il continua & interroger, passant en revue tous les ministres et les principaux hommes politiques de Bavière. L'entretien dura plus d'une heure sur ce ton créchappatoire, et Varnbùliler s'en alla découragé. Le roi de Wurtemberg vint à son tour (28 octobre), il conseilla plus vivement au roi Louis de se rapprocher du parti conservateur, de vivre moins isolé, de se rendre populaire, de se séparer de Hoheniohe, et manifesta ouvertement sa répugnance pour ce ministre en refusant d'assister à une de ses fêtes. Tout fut en pure perte.
Malgré le peu de succès de ces démarches, Varnbiihler essaya encore une tentative après la défaite du ministère aux élections et pressa le minisire bavarois, à Stuttgart^, de travailler au renvoi deilohenlohe, « ce faible jouet des partis, ignorant, infatué, trattre à son Roi, parjure à ses engagements ; il faut absolument précipiter la chute de cet homme néfaste; chaque jour perdu est une nouvelle blessure à Fautonomie du Sud^ ». II ne î éussit pas plus que précédemment* Hohenlohe, il est vrai, donna sa démission (27 novembre), mais le Roi, malgré les incita-