‹ L'empire libéralChapitre 6 sur 99 · DU POUVOIR PERSONNEL LE SËNATUS-C0N8ULTE DU 8 SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

DU POUVOIR PERSONNEL LE SËNATUS-C0N8ULTE DU 8 SEPTEMBRE

Le règne de Rouher était teriuiiié. Son éloigaement nécessaire fut regrettable, car l'Etat eût gagné à profiter encore de son intelligence des atraires et de la puissance d'élucidation d'un cerveau qui, comme un filtre, quelle que fût la matière bourbeuse qu'on lui confiât, la rendait limpide. Du moins, en se retirant, il parut comprendre ce qu'on perd aux tergiversations et aux demi-mesures. Il se rendit à Saint-Cloud avec Vuitry, et, donnant à l'Empereur le conseil qui l'eût grandi s'il se Tétait donné à lui-même, il l'engagea, puisqu'il était décidé aux concessions, à les faire complètes tout de suilr, et accepter sans marchander leur conséquence nécessaire^ la responsabilité des ministres. L'Empereur objecta qu'on ne pouvait formuler cette conséquence dans un texte écrit sans altérer la Constitution au delà de ce que le Sénat avait le pouvoir d'autoriser. « 11 faudrait reetau ir à un plébiscite, et j'entends me le réserver

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comme la ressource suprême des mauvais jours^ le dernier moven de salut. Je ne veux mainteliant procéder que par sénatus-con suite pour pouvoir retirer de même les réformes si l'expérience démontre leur danger. C'est en ce ca5 seulement que je demanderais à un plébiscite de ratifier cette reprise du pouvoir K »

Sans recourir au plébiscite et établir théoriquement la responsabilité mijiislérielle, l'Empereur pouvait, dès qu'il avait la faculté de prendre ses ministres parmi les députés, Tintroduire pratiquement en choisissant un ministère parmi les 116. L'opinion publique, indifférente aux exigences constitutionnelles, n'en demandait pas davantage. Elle ne comprendrait pas que le maniement du régime libéral fût confié à ceux qui avaient été ses adversaires et qu'avec Rouher ne disparussent pas tous ses collaborateurs ; tant qu'elle verrait parader sur la scène les hommes usés, compromis, qui s'étaient faits les serviteurs ou les apologistes des fautes passées, elle resterait incrédule. Mais, quoique cette nécessité découlftt fatalement de tout ce qu'il avait accordé, l'Empereur se cramponnait à ce dernier radeau du navire autoritaire fra* cassé. Il ne s'adressa pas à ceux que le bon sens indiquait comme devant être les rédacteurs du sénatus-consulte dù à leur interpellation ; il chargea Forcade, le ministre de l'Intérieur qui

1. Ce fait important m'a été raconté par M. Henry Darcy,. ie neveu de Vuitry, homme distingué, en qui la plus charmante urbanité s'uoit aux dons supérieurs de resprit.

venait de faire les élections, de consliiuer un ministère nouveau avec quelques débris du ministère ancien: Magne, Grossier, Niel, RigauU. Il associa à cette tâche Fuu des acteurs principaux de la dernière crise, Schneider. Celui-ci était autorisé à m'offrîr un ministère, ainsi qu'à Talhouëtet Segris. Tbiers nous pressa beaucoup d'accepter : « Il est toujours honorable d'avoir fait le ministère Martigaac », me disait-îl. — « Quand je formerai un ministère, ce sera un ministère Casimir Perier », répondis-je.

Si TEmpereur avait tenu à ce moment à m'avoir dans ses conseils, ce n'est point par un intermédiaire qu'il m'eût adressé ses offres. Le prince Napoléon lui en fit l'observation : « Je n'ai pas appelé M. Ollivier, répondit-il, parce que je savais ce qu'il m'aurait demandé ; il aurait fallu me livrer à lui, ou me brouiller. Je n'ai voulu ni l'un ni l'autre. S il avait accepté, après la manière dont je lui avais transmis ma propu^itiou, celan'eiUpaseula même conséquence. Duvergier est vieux; il prendra le ministère de la Justice quand il voudra. » Je priai le prince Napoléon de répéter à rEmpereur, que j< n'avais pas le moindre désir de devenir ministre, mais que si jamais j'y consentais, ce ne serait que dans un ministère formé par moi, sur son appel direct* Talhouët déclina également l'oiFre de Schneider, et Segris, appelé à Saint-Cloud, celle de l'Empereur lui-même : il n'entrait |)iis <dans ses convenances de devenir ministre; <;ependant il passerait outre si on lui assurait la

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prépondérance en introilnisanl avec Ini quatre de ses amis : BuU^t, ïaUiouël, Louvel et Emile OlUvier. n Voyez, monsieur Forcade », lui dit froidement 11 jnpereur. Foicade trouva la prétentiuu outrecuidaDiei et les négociatious furent rompues.

Je voulus que l'Empereur n'attribuât pas à mou refus un caractère d hostilité et je lui écrivis : « Sire, je ne veux plus tarder à envoyer à Voire Majesté mon utihesioji pleine de gratitude pour son message. Avancez résolument dans cette voie, Sire, et personne ne mettra plus d'ardeur que moi à soutenir et à défendre votre gouvernement. Je souffrais des dissentiments (|ui m'éloignaient de Votre Majesté. Aussi je suis heureux du grand acte qui m'en rapproche. Veuillez agréez. Sire, l'assurance de mon respectueux dévouement. (15 juillet 1869.) » Le IG, TËmpereur me répondit : « Je vous remercie, Monsieur, de votre lettre et je me félicite de penser que les derniers événements me rapproelient d un homme dont j'ai toujours apprécié les hautes qualités et le caractère. Croyez âmes sentiments distingués. »

La mission de Forcade et de Schneider ayant échoué, l'Empereur se confia à Chasseloup-Laubat à rinsu de Schneider, qui pendant ce temps-là coutinuait à négocier avec le tiers parti. Pourquoi ce choix? Chasseloup était un hoiiiin(; dislini^ué, non un homme indiqué. Los éieclious de i avaient éclaué et il écrivait : « C'en est fait du gouvernement personneL**

Une monarciiie eoBstilutionnelle est tout cequ ou pourra avoir et si on n'y travaille pas sincère* ment, c'est la république qui sortira de tout ce mouvement. » Mais il n'avait iiianiresté par aucun acte public cette conviction intime« Qui donc Tavait désigné au souverain? Le liasard. Après le message il était allé à Saint-Gloud. L'Empereur en ce moment causait volontiers avec tout le monde : — « Ah ! vous voilà ! 11 y a longtemps qu'on ne vous a vu. Que pensez-vous de ce qui se passe? — Je l'approuve. — Avezvous des idées sur tout cela? — Je n ai pas pensé aux détails» mais je crois qu'on peut réaliser le progrès que demande l'opinion, sans rien brusquer, surtout sans que TEmpereur ait l'air de capituler. Votre Majesté le sait, je n'ai jamais été partisan des transitions brusques. » L'idée qui travaillait l'esprit de l'Empereur était précisément de ne point paraître capituler et de ne pas brusquer l'évolution : il avait trouvé son homme. On fut très vite d'accord, et le samedi 17 le ministère fut constitué ainsi qu'il suit : A la Justice, Duver*2;ier ; aux AlTaires étrangères, Latour d'Auvergne ; à riulérieur, Forcade de la Roquette; aux Finances, Magne; à la Guerre, le laai échal Niel ; à la Marine, l ainii al Rigault de Geuouilly; à l'iDstruction publique, Bourbeau; aux Travaux publics, Gressier; à TAgriculture et au Commerce, Alfred Leroux: à la Maison de l'Empereur et aux Beaux-Arts, le maréchal Vaillant. Le ministère d'État était supprimé, ses attributions partagées : le contre-

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seing des décrets portant nomination des ministres, des membres du Conseil privé et du Sénat fut placé dans les attributions du garde des Sceaux ; le contre-seing des nominations des membres du Conseil d État dans celles du président du Conseil d'État. Le Journal Offidel passa aux mains du ministre de Tlntérieiu , et pour bien marquer Tintention de tout ce mouvement, le chef politique du nouveau cabinet, Chasseloup-Lauliat, nommé président du Conseil d'État, allait s'installer dans les appartements de Rouher.

Grossier avait insisté pour que Duruy fût maiiili nu, mais 1 Empereur, qui en avait été d'abord engoué, lui était devenu moins favo rable parce qu'il lui faisait trop d'affaires. Gressler alla porter à son ancien collègue ses compliments de condoléance. 11 le trouva à Villeneuve - Saint - Georges philosophiquement couché sur le gazon^ fumant un cigare. 11 n'exprima aucun regret et laissa seulement échapper : (( Quatre laille lianes de rentes et quatre enfants 1 » Gressier rapporta cette interjection à l'Empereur en lui disant : « Il y a des places de sénateur vacantes. » L'Empereur se tourna vers Duvergier : « Nommez-le. )> Vuitry fut investi de la même dignité, La Valette envoyé comme ambassadeur à Londres et Rouher nommé président du Sénat (20 juillet).

Les liummes compris dans ce ministère avaient une valeur éprouvée. iNous les connaissions déjà presque tous. Leur seule infériorité était d'avoir déployé leur mérite sons un n i:inio dont on ne voulait plus. Ceux d'entre eux qui n'avaient pas encore paru dans la poli tique avaient acquis une renommée spéciale : La Tour d'Auvergne dans la diplomatie par la mesure, la droiture et la iinesse persuasive de son esprit; liuvergier au barreau et au Conseil d'État par l'étendue de sa science juridique ; Bourbeau dans l'enseignement par la solidité et Téclat de ses leçons. Les miiiislres destinés au rôle prépuudérant et qui devaient couvrir les autres de leur importance étaient Magneet Chasseloup-Laubat. Magne, Gascon avisé, coilnai^bant à fond les routines de Tavocasserie, de Tadministration et du budget, n'avait pas dans son caractère la vigueur de sa remarquable parole; il ne se piquait pas de bravoure et ne concevait pas qu'on pùt se dévouera quoi que ce soit et à qui que ce soit, si ce n*est à soi-même. Il n inspirait.qu une confiance limitée à ses meilleurs camarades. Dans un moment d'effusion Schneider me disait : « C'est mon ami intime depuis dix ans, cependant si mes intérêts n'étaient pas d'accord avec les siens je ne m'en rapporterais pas à lui pour les défendre. »>

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Tout autre était Chasseloup-Laubat. Aimable, fin, sachant plaire et convaincre par la bonne grâce des manières, il était cependant ferme, droit et sur. Il possédait une grande expérience des aflaires politiques, administratives, et, sauf le don de l'éloquence, toutes les qualités de rhomme d'Etat parlementaire. Il avait parcouru avec honneur une belle carrière : son long ministère de la Marine (1859-1867) avait encore ajouté à sa renommée d'administrateur, mais un peu fait oublier la campagne courageuse de libéralisme qu'il poursuivit à côté de Montalembert, dans le premier Corps législatif de l'Empire et son vote contre la loi de sûreté générale au Sénat. Sa nomination eût dû inspirer aux libéraux plus de confiance. II désira causer avec moi du sénatus-consulte. Je me rendis au ministère d'Ëtat et lui expliquai comment j'en comprenais la rédaction.

Chasseloup'Laubat, sans s'arrêter aux critiques et aux incrédulités, se mit vigoureusement au travail, et le 31 juillet dans un conseil tenu à Saint-Cloud, auquel assistaient l'Impératrice, Houher, Schneider, Persigny, La Valette, Baroche, donna lecture de Texposé dos motifs et du texte du sénatus-consulte. Cet exposé, d'une rédaction ferme et claire, obtint l'approbation générale. A l'inverse de ce qui avait été fuit par Rouher après le 19 janvier, il élargissait les réformes promises, en y ajoutant le droit d'initiative dont il n'était pas fait mention dans le message impérial.

Le Sénat se réunit le 2 aoûl pour recevoir ce projet. Rouher inaugura sa présidence par des paroles indiquant qu'il se ralliait aux nouvelles institutions : « Sans doute, quelques-uns jettent en arrière, sur le ctiemin parcouru, un regard attristé et inquiet ; d'autres, au contraire, trop impatients, accusent de lenteur cette marche vers le progrès. Les impatiences et les regrets sont empreints d'une égale injustice. Vouloir que la France restât stationnaire, pendant que les doctrines libérales prenaient possession de l'Europe entière, aurait été méconnaître la loi nécessaire de notre influence dans le monde^ et affaiblir, au préjudice de l'avenir, les liens sacrés qui unissent la dynastie napoléonienne h la nation française. De tels intérêts permettaient-ils de tenir compte des préoccupations que pouvait causer l'usage toujours ardent, souvent trop audacieux, qui est fait des libertés publiques? Selon une parole auguste, l'Empire est assez populaire pour s'entendre avec la liberté et assez fort pour préserver la liberté de Tanarehie. » Aussitôt iiprès, Duvergier lut Texposé et le texte au milieu d'une attention intense, mais froide. Il fut renvoyé à lexamen d une commission de dix membres.

Chasseloup, satisfait du succès obtenu par son exposé des motifs, voulut assurera l'œuvre de l'Empereur la popularité, et proposa, à Foccasion du centenaire de Napoléon ^% une amnistie plénière. Duvergier et Forcade se montrèrent hésitants, Rigault de Genouilly,

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Leroux, Bourbeau conlraires, Magne, La Tour d'Auvergne, Gressîer, ainsi que Pîetri, le préfet de police mandé pour roecasion, favorables, et i'Ëmpereur accorda ramnistie pleine et entière. Rigauli, Leroux et Bourbeau étaient dans le vrai. Toute amnistie est en général d'une mauvaise politique. La grftce, tant qu'on voudra, car elle implique un acquiescement de la part de celui qui la reçoit et, dans une certaine mesure, la promesse d'en savoir gré. Mais amnistier un adversaire déclaré est d'une imprudence capitale; sa haine, loin d'être éteinte par la clémence, en est accrue ; Tennemi hait deux fois, pour la condamnation qu'il a subie, et pour Tamnislie (jiii Thuiuilie ; à la haine s'ajouiu ie mépris qu inspire quiconque, en matière d'État, cède à un mobile généreux. Les gouvernements légitimes doivent hésiter longlcnips avant de sévir : quand on les y contraint, il faut que celui qu'ils frappent, comme l'arbre sillonné parla foudre, ne reverdisse plus. En août 1869, à la suite de la recrudescence d'hostilités furieuses par laquelle les révolutionnaires avaient répoiula aux plus larges concessions, une amnistie était faiblesse et non générosité. On l'interpréta de la sorte. Son seul effet fut d'introduire de nouvelles recrues dans le rang des Irréconciliables. La valeur de l acté était d'ailleurs amoindrie par le refus de l'appliquer à Lcdru-Hollin, sous le prétexte juridique contestable qu'il avait été condamné pour un crime de droit commun : complot contre la vie de

TEmpereur. Ce qui manquait à ramnistie attira les censures de la presse plus que ce qu elle contenait n'obtint son approbation.

Lorsqu'on présenta le sénatus-consulte, on n'avait pas vu au banc des minisires un de ceux qui jouissaient le plus de la faveur publique, le maréchal jNiel. Il était alors très gravement malade. Pendant son commandement à Toulouse, il avait fait une chute de voiture; la voiture avait passé sur son corps, compromis une côte: il en était resté une infirmité chronique, une difliculté d'avaler et surtout de boire. Fendant quelque temps il fut obligé de se servir d'un chalumeau. Il continua Pressentir des oppressions qui le faliguaient beaucoup. Les émotions de la parole accrurent son malaise; chaque fois qu'il montait à la tribune, ses mains étaient glacées. Néaunnuns son affabilité ne se démentait pas et s'il avait parfois des impétuosités quand il était mal servi , elles étaient aussitôt calmées par le général Colson, homme d'imperturbable sang-froid. La formation d'une pierre acheva de détruire sa santé. L'opération, faite le dimanche matin (12 aoati avait réussi ; le

Nélaton alla à la campagne. Dans la soirée une hémorragie se déclara, on courut toute la ville pour trouver un médecin. Nélaton n'arriva que le lendemain matin, trop tard.

L'Ëmpereur, le pays et Tarmée avaient placé dans le maréchal une confiance sans limites ; il

leur avait inspiré la foi en nos soldats qui l'animait lui-même; il sembla qu'il emportait dans sa tombe une partie de la force nationale. Plus d'une fois depuis Ton a dit : « Que n'était-il là en 1870! » S'il y eût été, aurait-il fait mieux que son successeur ? 11 serait puéril de discuter cette question insoluble. Ce qu'il aurait affirmé avec plus d'énergie que son successeur, c'est que nous étions prêts et que notre armée n'avait pas à redouter les conséquences d'une lutte contre la Prusse.

Pendant sa maladie, l'Empereur était venu le visiter; il lui avait dit que, même s'il guérissait, il ne pourrait plus reprendre la direction du ministère de la Guerre et qu'il le priait de le » remplacer par le gênerai Le liœuf. L'Empereur s'adressa en effet par dépêche à Le liœuf, dès le lendemain de la mort du maréchal. Le général, qui commandait alors à Toulouse, s'excusa en alléguant ses répugnances et son peu d'aptitude aux luttes parlementaires. En arrivant sans hûte à Saint-Cloud le 20 août, il trouva l'Empereur ébranlé par sa lettre ; il renouvela ses objections^ et le souverain le congédia en lui disant qu'il consulterait son conseil. Le lendemain, dans l'après-midi, une lettre de l'amiral Rigault le prévint que l'Empereur, après avoir pris Tavis de ses ministres, persistait dans son choix. A la suite de cette nomination, la maréchale Niel écrivait à M""" Le Bœuf : « La no-

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mînation de votre mari a été pour moi une

consolation, c'est encore un dernier hoianiagt^ rendu à sa connaissance des hommes, car c'était toujours aux mains du générai Le Bœuf qu'il désirait pouvoir remettre son portefeuille quand rËmpereur lui aurait permis de le déposer \ » Grand, le corps rol>uste et cependant alerte, les yeux bleus intelligents, la physionomie ouverte, iière et néanmoins non rébarbative malgré les fortes moustaches et la barbiche au vent, le képi crânement posé sur la léte, le général Le Bœuf présentait en lui» toute palpitante, r&me offensive de notre grande France miliLdire. Dans ses moindres mouvements, même dans l'immobilité du repos, on sentait sa constante disposition à se jeter en avant. Toutefois il n'était ni vantard ni fanfaron. La première fois que je vis Canrobert, à peine assis, il me conta ses prouesses, me lut des lettres flatteuses du prince Frédéric-Charles, etc. ; j'ai passé de longues heures avec Le Bœuf, et il ne m'a jamais entretenu d un seul de ses hauts faits. Niel était plus réfléchi, mais les résolutions prime-sautières de Le Bœuf concluaient immanquablement à Taudace. Celles plus lentes de Niel inclinaient à la prudence, ce qui eût

1. LeUre de la maréchale Niel ù la générale Le Bœuf, 27 septembre 1869. Ceci pour répondre à la légende d'un propos attribué faussement à la maréchale iNiel : « Je viens de faire une grande perte, mais la France et l'Empereur en font une plus grande encore. Pourvu que le générai Le Bœuf ne soit pas son successeur l »

L'EMPIRB LIBÉRAL

été une infériorité dans une guerre contre la

Prusse ou le su(xès dépendait de roffensive poussée aux limites extrêmes de la hardiesse. Par contre, autant que soldat, Niel était un di- {doiaale expert : il savait parler à l'Empereur, le coiilredire, lui résister, le ramener à son opinion. Le Bœuf au contraire était surtout un soldat, soldai d ubpril cultivé, de langage distingué, eu qui ne se retrouvait nulle trace du jargon de la caserne, mais soldat soumis à son suuvtraiu, comme le troupier à sou capitaine, ne se croyant pas autorisé à le contredire : ce qui devait être une infériorité dans une guerre conduite par un empereur affaibli, qu'il fallait dominer et non suivre.

Élève de TÉcole polytechnique (1828) où il contracta avec Ciiarras une amitié qui, malgré la diversité des destinées, ne se rompit pas, Le Bœuf sortit dans un rang lui permettant de choisir parmi les carrières civiles. Il entra en i 830 à TËcole de Metz avec le n"" 1 . En Afrique il «avait servi sous le général ^*alée, soldat de la Vieille école, et avait été nommé chevalier de la Légion d'honneur pour être allé reconnaître, sous le feu de rennrnii, remplacement à donner à la batterie de brèche devant Constantine. En Crimée (février 1854), il avait été fait colonel, chef d'état-niîijor général de Tartillerie de l'armée, général de brigade (novembre 1854). Il avait commandé Tartillerie du 1"^ corps et les attaques de gauche de\aut Sébastopol. 11 était nommé général de division en 1857, membre du

Comité d'artillerie, puis inspecteur général de Tarmée (1858). Après raitental d Orsiui, l'Empereur, rayant invité à dîner seul avec sa femme, remmena dans son cabinet et lui dit : n Je veux placer un militaire au ministère de l'Intérieur, je vous demande d'accepter ce ministère. — Sire, c'est iiii|><jssible, le civil le phi^ dur y froissera moins 1 opinion que le militaire le plus doux. » Et il refusa. L'Empereur se leva, le congédia sans rien dire. flIuKjue fois qu'il le rencontrait depuis, il ailectait de ne plus lui adresser la parole. Mais quelque temps après il vînt vers lui, lui prit la main,etliii dit: <c Vous aviez raison, je suis obligé de renvoyer Ëspinasse. » Et il lui rendit ses bonnes grâces. En Italie (1839), Le Bœuf coinmaudait en chel l artillerie ; il contribua puissamment à la vic< toire de Soiferino, fut fait grand officier, devint aide de cainp de l'Empereur, pIL'^ident du Comité d'artillerie (1864). Envoyé à Venise, pour opérer la cession de la Vénélie aux Italiens, il s*était, par la rigueur de son aUitude, attiré le mécontentement du prince Napoléon et des Italianissimes, et, sur leurs faux rapports, avait encouru une nouvelle petite disgrâce, courte. Ses hautes distinctions furent toujours conquises par son intrépidité hors ligne, par la solidité de ses connaissances techniques^ son dévouement au devoir, toujours sanctionnées

par Tapprobation de ses camarades. 11 quittait mal volontiers ses fonctions purement militairesi pour entrer dans la vie politique. Gepen-

L'EMPIRE UBiRAU

dant il ne tarda pas k acquérir une renommée

de plus, car, quoique parfois bouilluiil et bouffant sous le coup de l'émotion, il déploya un talent d'exposer vivement et clairement les détails les plus abstraits, qui le lit d'une certaine façon régal de son bien disant prédécesseur.

A peine installé, il fit appeler Trocliu avec lequel il avait de bonnes relations. 11 le pria de lui redire les objections qu'il faisait dans son livre sur lorganisation militaire et d'en préciser la conclusion. A ce mol de conclusion, Trochu se trouva court : il avait su critiquer, mais quand il s'agissait de donner des conseils prati(|ues, il perdait toute compétence. Le ministre continua donc, dans les divers services, les errements de

son prédécesseur, et il n'écarta de lui aucun des collaborateurs éprouvés de iSiei. Les travaux se poursuivirent dans les ateliers et dans les arsenaux, eu raison, naturellement, d( ^ allocatioiis budgétaires. Le Bœuf lit surtout activer avec sollicitude la fabrication des chassepots; il en arrêta le modèlr pom la cavalerie. Le personnel de la garde mobile avait été entièrement organisé par iNiel dans les 1*% 2* et 3*" corps d'armée terriloriaux. Daus les trois autres, les circonscriptions de bataillons, de compagnies, de sections de la garde mobile étaient délimitées, les contrôles éttiblis étaient tenus à jour par un capitaine-major assisté de secrétaires pour chaque département. Un certain nombre de candidats s'étaient présentés, surtout pour les grades de chef de bataillon et de capitaine^ mais

Niel avait dû ajourner celle forjnalion de cadres faute de fonds. On a donc reproclié à tort à Le Bœuf une interruption qui était le fait de son prédécesseur. Il ne prit d'initiative qu'en un point particulier, dans les circonstances suivantes : les conditions restrictives, imposées par le Corps législatif, pour le luude d'instruction de la garde mobile rendaient cette instruction absolument illusoire. Niel avait voulu en faire Texpérience sur les dix-huit bataillons de la garde mobile de Paris. Les rassemblements hebdomadaires de cette garde donnèrent lieu à des désordres; dès la neuvième séance les mobiles demandèrent tumultueusement à emporter leurs armes, qui, par exception, étaient des chassepots; l'indiscipline prit un caractère si grave que le général soumit la question au Conseil des ministres et suspendit les séances d'instruction sur Tavis de tous ses collègues.

Le ministère compriL que conihallre les libéraux n était pas la meilleure manière de prouver qu'on entrait dans un régime de liberté : il me lit offrir la présidence du Conseil général du Var. Je l'acceptai, quoique partisan en principe de Télection par le conseil lui-même. J y trouvais le moyen de marquer publiquement mon adhésion à Tacte de TEmpereur pt à la loyauté avec laquelle ses ministres l'exécutaient. Je dis

L'EMPlUE LiBhUAL.

en effet dans mon discours d'ouverture : « Ce que Turgot avant la Révolution et Mirabeau après n'avaient pu obtenir de Louis XVI ; ce que De** ca/es et Martignac n'obtinrent qu'un instant de Louis XVIll et de Charles X; ce que ni Lamartine, ni Tocqueville, ce que ni Thiers, Odiion Barrot et Dufaure ne purent arracher à Louis- Philippe, les 116 viennent de l'obtenir de la sagesse de TEmpereur. Au lieu de répondre aux réclamations de 1 ttpiiiioii publique })ar une résistance fatale, l Empereur y a répondu par ce sénatus-consulte intelligent, libéral, courageux, qui constitue la modification la plus radicale qu'un gouvernement ait opérée sur lui-même volontairement et en pleine force. »

Cette présidence m amena à reprendre avec rimpératrice des relations interrompues dedepuis 1867. Ëlle était venue à Toulon s'embarquer avec son fils pour la Corse. Je proposai au Conseii général d'aller la saluer* bon accueil fut gracieux : « Je suis heureuse, dit-elle, de recevoir ces messieurs et surtout leur président que je connais déjà. » Elle m mvita à dîner le soir de son départ à bord de son yacht. Les convives étaient peu nombreux. Lorsqu on fut sorti de table et remonté sur le pont, rimpératrice vint vers moi. Nous nous retournons vers la mer, et appuyés sur le bastingage, nous commençons une longue conversation. Je lui demande si elle est devenue mon ennemie. Ëlle s'en défend très fort. Je lui raconte qu'on Taccuse d'être réactionnaire, et qu'elle ne doit pas

accepter cette situation, a Que voulez-vous que

je fasse? dit-elle. — Empêcher vos amis de vous faire parler. » Elle affirma avec insistance qu'elle ne se mêlait pas de politique, qu'elle restait dans son rôle de femme et ne voulait se lier avec aucun parti , pour être libre de se concerter avec tous. Elle me parla de la santé de rEmpcreur : a II souffre beaucoup sans que cela ait rien dlnquiétant; ce sont de simples rhumatismes : s'il était vraiment malade, je ne

I aurais pas quitté. »

Le rapport sur le sénatus-consulte fut confié au premier président Devienne, esprit sagace, pénétrant, sachant donner aux vues du bon sens et aux leçons de l'expérience la saillie incisive d'un trait lestement décoclié. 11 avait assisté à l'écroulement de 1848 et n'avait pas, comme tant d'autres, oublié les menaces de l'année 4851 .

II en gardait une certaine terreur des institutions Ubérales et du septicisme sur leur succès. 11 l'exprima dans son rapport le 25 août : « L'appel à votre action constituante se renouvelle souvent. Ces modifications si fréquemment répétées de la loi fondamentale donnent à nos institutions un air d'incertitude et à notre nation, dont la réputation de mobilité n'est pas récente, une apparence d'instabilité qui n'est pas sans dommage. L'expérience démontre que les peuples qui s'occupent plus de respecter leurs lois que de les changer, sont les plus grands et les plus prospères. » Sa pointe lancée, il se rap-

L'EMPlHfi: LIBÉRAL.

peilequ'il est cependant obligé de louer le projet impérial : « Le régime politique de 4852 était

une nécessité, mais une nécessité pabsagère. Le sénatus-consulte est la conséquence nécessaire du progrès politique. Nous ne pouvons dire quelle sera l'issue de cette entreprise, mais, heureuse ou non, si Tbistoire conserve quelque vérité, elle dira que Napoléon III inaugura seul le mouvement libéral, sans contrainte, au milieu de résistances considérables et de cette ingratidide décoiiraj^eaiite, qui accueille dès le premier jour chez nous les actes généreux du pouvoir vivant. »

Quelque circonspect que fut ce rapport, la majorité le trouva trop optimiste et l un des sénateurs s'écria : a Ce n'est pas le couronnement de l'édifice I c'en est la démolition: il parait que le meilleur moyen de ne pas être renversé, c'est de se renverser soi-même. » Le prince Napoléon, au contraire, jugeait le rapport trop réactionnaire. 11 dit : « Je liens, avant tout, à affirmer mon dévouement entier, non seulement à TEmperenr. mais à son fils. Ce sentiment, je le possède autant et mieux que personne, et je déclare que je comprends combitii mes intérêts aussi bien que mes affections sont indissolublement liés à l'Ëmpire. » U per^ sifla l'incrédulité du rapporteur sur l'heureuse issue des réformes : « Permettez-moi de vous dire que ce que Je regrette d'entrevoir dans le •sentiment du Sénat et de sa Commission, c'est rexpression d'une certaine absence de conliance.

On accepte, on approuve, mais doucement, du

bout des lèvres, avec des reslrirlions, comme s'il s'agissait d'une expérience. Pour moi, j'ac* cepte ces réformes avec un sentiment de confiance entière et sans aucune n^striction. Ne vous y trompez pas, cette expérience, il faut qu'elle réussisse. La liberté peut avoir ses éclip^es momentanées, mais, quoi (lu'un en ait dit, c'est un phare vers lequel se dirigent tous les peuples civilisés; cette lumière vous ne réteindrez pas. Je voudrais que l'Kmpire aul»»ritaire brùlàt ses vaisseaux sans espoir de retour; alors l'Empire libéral se fera. » Il conclut : a Tout ce qui se trouve dans le scnalusconsulte est bon, très bon, mais tout ce qui est bon ne s'y trouve pas. La première lacune est relative à la responsabilité ministérielle, on déclare les ministres responsables, mais on ne dit pas devant qui. » Qumt au Sénat, il voulait qu il fût pouvoir législatif, c'est-à-dire seconde Chambre, et qu'il n'eût pas seul le pouvoir constituant : ce pouvoir devait appartenir à l'Empereur, au Sénat, au Corps législatif; le Sénat devrait être recruté par le suffrage universel à deux degrés: il faudrait abroger le sénatusconsulte qui interdit la discussion de la Constitution, et dont l'interpellation des 116 avait été la violation autorisée par le gouvernement. Il y avait lieu aussi d'opérer lu reforme municipale des maires et de donner leur nomination aux conseils niuiiicipaux. Les attributions gouvernementales conférées actuellement aux

maires seraient attribués à des agents cantonaux du pouvoir central. « L'Empire libéral, a été le rêve de toute ma vie. Je vous dirai en finissant : Ne vous laissez pas effrayer par ces arguments usés de spectre rouge, de danger, de révolution. 11 y a toujours des menaces de révolutions. Mais le moven de les éviter, c^est de leur prendre ce qu'elles ont de bon. C'est ce moyen, qui n'avait pas été employé jusqu'à présent, que le gouvernement commence à prendre et dans lequel je voudrais le voir persévérer avec une grande vigueur, sans s'inquiéter des agitations. Si des agitations se produisent, des agitations illégales, des appels à la violence, il faut les réduire à l'impuissance. » — « Une certaine agitation, disait le compte rendu, succède à ce discours. » C'était un euphémisme. L'agitation fut profonde. On en retrouve le frémissement dans la réponse de Forcade : Il ne serait pas le défenseur de la politique proposée par le prince; il repoussait ses idées sur le Sénat, sur 1 élection des maires et ne pensait pas que la Constitution de 52 méritât la réprobation dont l'orateur impérial la stigmatisait, mais il partageait sa confiance dans la transformation constitutionnelle qui s'opérait : a La liberté n'est pas incompatible avec l'Empire; au contraire, plus que tout autre gouvernement, celui de l'Empereur peut l'établir sur de larges bases. Oui, l'œuvre réussira; elle est digne d'un Napoléon ! Permettez-moi de le dire. Messieurs, cette noble et courageuse entreprise est peut-être la seule

qui puisse ajouler quelque chose à la grandeur de ce nom dans rbistoire. » (Marques irèn vives approbation^ applaudij^semenUK) La séance suivante, commença par une sortie de bégur d'Aguesseau. Violant toutes les convenances que, malgré son intempérance, le prince avait respectées, il dit qu'il avait entendu le triste, TaUligeant, le scandaleux discours, la provocation à la désobéissance faite à la tribune par le prince du sang. (Protestations sur vu (jrand noniùre ilt* //unes.) Devienne se défendit spirituellement de tiédeur envers le sénatusconsulte, puisqu'il Tavait loué sans réserves, tandis que roraleur impérial Tavait trouvé insuffisant. « Le prince se prévaut d*un de ces mots spirituels qui se répandenl |>récisénu iit parce qu ils contiennent un paradoxe : a Défendez moi de mes amis, je me défendrai de mes ennemis! »> Il en résulterait que le gouvernement qui n'aurait que des ennemis serait le plus solide de tous. (Hilarité sur tous les bancs.) Je dis : Je compte sur mes amis et je compte avec mes ennemis. » (Très bien, très bien!) Je crois qu'on peut se tromper quelquefois en suivant les conseils de ses amis, mais qu'on se trompe toujours quand on suit ceux de ses ennemis. » (Mouvement prolongé d'approbation. — Applaudissements). Le président Bonjean formula, sous forme d'amendement, le système du prince Y de faire du Sénat une seconde Chambre

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