Causei'ies politiques
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programme, et un programme si bien arrêté que ni les séductions du pouvoir ni la peur de l inipopularité n^ont pu, depuis dix ans, le faire dévier de sa ligne : pour qu'il parvînt aux affaires, il a fallu que le mouvement de Topinion publique arrivât juste au point où Êmile Ollivier l'attendait. Oue veut-il? On le sait. Fonder la liberté la plus large qu'un grand peuple ait jamais rêvée. Que pourra-t-il? Nous Talions voir, et nous le suivrons dans sa marche avec un intérêt passionné, car il est le grand ouvrier du progrès pacifique, et si quelqu'un peut éteindre le volcan, c'est lui. »
Duruy m'affirmait qu'à l'étranger notre ministère produisait la meilleure impression et j'en recevais la confirmation de Nigra et de Prim. Nigra : « J'applaudis de tout mon cœur à vos succès, à vos belles paroles, plus encore à vos actes. Vous suivez l'exemple des grands ministres, Périer, Cavour. Poursuivez avec persévérance et courage. Les obstacles ne vous manqueront pas, mais ils sont faits pour être vaincus et la popularité finit toujours parvenir à ceux qui savent la mépriser. »
Prim : « Mon cher ami, permettez-moi de TOUS féliciter sincèrement de votre avènement au pouvoir et vous témoigner toute ma satisfaction pour cet heureux événement que je considère comme le plus important de ceux qui, depuis votre glorieuse Révolution, sont venus changer ou modilier les destinées de la France. Je viens donc féliciter en vous Thomme de
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cœur, le profond politique et surtout le courage et l'abnégation civiques dont vous avez donné tant de preuves et qui, ^ràce à ces hautes qualités, voit aujourd hui sou œuvre couronuée de succès. Moi qui^ depuis si longtemps, lutte avec tant d'énergie et de constance pour établir et consolider la liberté en Espagne, moi qui ai éprouvé tant de désillusions et qui encore rencontre des difficultés de toutes sortes pour terminer leditice régénérateur initié par noire Révolution de septembre, j'admire votre œuvre et, je le répète, je la considère comme un des plus grands événements politiques de ce siècle, suffisant pour éterniser à tout jamais Thistoire politique et la gloire de Sa Majesté l'Empereur. Il est, en effet, grand et beau de voir un gouvernement personnel se démettre volontairement après vingt ans de règne et abdiquer en faveur d'un pouvoir parlementaire seul digne de la Grande Nation française. Acceptez donc de nouveau, mon cher ami, mes plus sincères félicitations ainsi que tous les vœux que je fais pour que vous puissiez consolider la nouvelle ère de liberté que, grâce à vos constants efforts, l'Empereur vient d'inaugurer. Je saisis cette occasion pour vous renouveler, avec l'assurance de mes meilleurs sentiments, celle de ma haute considération. »
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J'aurais préféré ne pas citer tous ces témoignages, auxquels je pourrais en ajouter bien d'autres, parce qu ils coulienneut des appréciations trop élogieuses^ si je ne trouvais utile à
la cause do la vérité d'établir que la plus grande partie de Télite intellectuelle de 1 Europe considéra mon avènement au ministère non comme l'heureuse forluno d'un ambitieux qui se donne, mais comme Tacte de courage d'un bon citoyen qui se dévoue à la liberté de son pays. Cepen- Jaiil ([u'oii lie croie pas que j'aie éprouvé la moindre griserie. Ceux qui, dans ce temps-là» m'ont approché m'ont toujours trouvé sombre et préoccupé, nullement abandonné à l'enivrement du succès. Indépendamment du sentiment de Teifroyable difficulté de la tâche, dont, croyant la paix extérieure assurée, je ne voyais pas même tous les dangers, je me rendais compte de la fragilité de l'approbation unanime qui nous accueillait. On n'est jamais plus faible que lorsqu'on paraît soutenu par tout le monde : en réalité on ne l'est par personne; une approbation de ce genre n'est qu'une approbation d'attente, à laquelle succède, presque toujours, un lendemain orageux. Pendant qu'on me congratulait, je voyais déjà les petits nuages en formation de to^^ ^tés.
JUGEMENT SUR LK MINISTÈRE. m
L'hostilité de la Gauche était aussi ouverte qu'ardeiile. Eruest Picard, cédant aux inspirations de sa conscience et de son bon sens, peutêtre au souvenir de notre vieille affection, s était, dans VElecleur liùre^ déclaré prêt à seconder le ministère s'il ôtait aux institutions la précarité que leur donnait l'exercice du pouvoir constituant par le Sénat, s'il établissait un pou^ voir judiciaire indépendant, s'il ne laissait plus la force maîtresse des droits des citoyens. Avant même ces réformes opérées, il se risquait à féliciter les hommes sincères qui, « ne pactisant pas în ( C le pouvoir personnel, avaient consenti à mettre la main aux atlaires. » Ce langage honnête souleva dans le public démocratique une protestation furieuse. « 11 ne peut subsister de doute pour personne, écrivait la J/ay.ye/7/<;/v^, le ministère Ollivier est la dernière carte de TËmpire. La question se réduit donc à ceci : M. Kriiest Picard a-t-il été envoyé au Corps législatif pour soutenir l'Empire? Tout le monde répondra que les électeurs de la Seine, aussi bien que ceux de Montpellier, ont élu M. Picard pour faire à un gouvernement, né dans le sang, criminel dans son principe, humiliaiit dans sa réforme, odieux dans ses moyens, désastreux dans ses résultats, une opposition radicale, irréconciliable et systématique. Quelles que soient les concessions arrachées & ce gouvernement, quels que soient les hommes qu'il appelle aux alïaires, si M. Picard fait un pas, un seul pas , vers lui y il trahit son mandat. »> C'était, en
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mauvaise prose, le dialogue de Cinna et de Maxime :
Maxime : — Jamais la liberté ue cesse d'être aimable. Et c'est toujours pour Rome un bien inestimable.
Cinna : — Ce ne peut être un bien qu'elle daigne estimer Quand il vient d'une main lasse de Topprimer.
Picard se le tînt pour dit. Quoique conservant en lui-mAine les sentiments qui lui avaient diclé son article, il ne les exprima plus. Et, en attendant l'occasion favorable de les manifester de nouveau ou de se les faire pardonner, il rentra dans le rang. La Gauche se retrouva compacte dans sa politique de haine et d'implacable hostilité. L'objet prochain que celte haine se donna à assaillir ne fut pas le Ministère, car il n'avait souci ni de Daru, ni de Buffet, quantité négligeable à leurs yeux, ce ne fut plus même l'Empereur, mais moi seul^ moi la dernière carte de l'Empire, selon la Marseillaise y qui, désormais, le couvrait et qu'il fallait abattre afin de l'atteindre. c< Et pourquoi, disait un de mes amis à l'un d'eux, votre haine contre un homme qui n est sorti de vos rangs que pour assurer la réalisation de vos idées ? — C'est précisément parce qu'il est tel que nous le détestons; nous n'avons nulle crainte des harangues de ses collègues, que les ateliers n'entendent pas. Nous ne redoutons que lui, parce que seul il sait arriver à l'oreille et au cœur du peuple et que, même lorsqu'il exprime des idées modé^
rées, il y met la vibration démocratique de
nature à ébranler les masses. Si nous le laissions faire et dire, il nous enlèverait notre armée et l'amènerait à l'Empire; nous voulons que i Empire périsse, nous anéantirons sa dernière espérance. Contre OUivier, c'est le combat sans merci. »
Les légitimistes n'étaient pas moins tenaces que les républicains dans la politique de haine et d'implacable hostilité. Ou côté orléaniste, la perspective semblait moins sombre. Une partie d'entre eux» impatiente d'action , les Saint-Marc Girardin, les Prévost-Paradol, les Weiss, les Hervé, disaient, deiuiis plusieurs années, que si FËmpire devenait parlementaire ils le sou* tiendraient, et ils étaient (raulaiit |dus disposés à tenir cet eogageinent, que quelques-uns avaient éprouvé, dans de récentes campagnes électorales, les rebuts dédaigneux ou violents du parti révolutionnaire, ils y étaient poussés par de hauts encouragements. Le vénéré duc de Ihoglie, se ra]>prlant avec regret (ju'il n'avait pas soutenu le Ministère Martignac assez complètement ni assez longtemps, qu'il ne lui avait pas tenu assez de compte des obstacles créés par la Cour, demandait instamment « qu'on se gard&t bien d'entraver, par des impatiences et par des prétentions exagérées, la làrlie diflicile que des hommes de bien et de talent entreprenaient avec un courageux dévouement, et ^ju'on ne renouvidàtpasles fautes qui, à d'autres époques, avaient fait échouer d'autres tentatives
plus OU moins analogues^ ». Mais les iatimes de la famille d'Orléans avaient ressenti un profond émoi; ils n'entrevoyaient plus pour leurs princes que la vie errante des Stuarts, loin de leur patrie et du trône. Leur animosilé contre rCmpire devenait d'autant plus ai^në qu'ils se croyaient obligés, pour un temps, de s'associer à la satisfaction générale. Ils savaient mauvais gré à Daru de ce ([u'ils considéraient comme une défection, mais j étais pour eux, de même que pour les républicains, la cible à abattre. Ils ne pensaient pas y arriver par l'injure et la calomnie, procédés indignes de gens bien élevés, mais par Tenguirlandement. Us avaient tant ouï dire que j'étais un vaniteux en adoration de soi-même qu'ils ne doutaient pas, en me prodiguant les flatteries et les hommages délicats, de m'assoupir et me rendre accommodant, et de me faire peu à peu glisser aux faiblesses qui livrent tout. Ainsi avait été entraîné à Naples le ministre libéral de Ferdinand, Liborio Romano^ : ils me destinaient la même gloire.
Dans le parti bonapartiste même nous avions des adversaires implacables, silencieux maintenant, de crainte de déplaire à l'Empereur, mais toujours prêts à nous susciter des embarras ou à profiter de ceux que nous créeraient les ennemis de l'Empire, et comme ce parti avait longtemps tenu en main les affaires, il trouvait dans
\. Viel-Castel sur le tluc de Bioglie. Correspondant de février iSTO.
toutes les branches de radministralion des hommes d'influence prêts à le seconder.
Je savais ces choses, je n'exagérais pas mes
forces personnelles, je n'acceptais [)as le pouvoir pour me tirer d'une impasse en désespéré, mais avec confiance dans le succès. C'est qu'en effet, les sentiments que j'ai signalés dans une partie agissante des politiciens n'existaient pas dans la masse profonde de la nation. Là on n'avait qu'un désir: consolider le gouvernement, faciliter le jeu des nouvelles institutions, rejeter par-dessus bord tous ceux qui, sous prétexte de liberté, viseraient au renversement du trône. Comme d'autre part l'Empereur était aussi résolu que le peuple était fidèle, j'étais certain, pouvant écraser les agitateurs entre ces deux forces, Tune d'en haut, l'autre d'en bas, de les amener à capitulation, de diminuer leur noiiibre, de rendre définitives les adhésions provisoires, sincères les conversions simulées, impuissantes les résistances irréconciliables. Mais pour cela, il nie fallait du temps, de la ténacité et un mélange constant d'audace et de prudence. Aussi j'employais mes heures à dégager les principales règles de conduite que je ne devrais point perdre de vue au milieu des vicissitudes imprévues des événements futurs. Je les formulai par écrit dans un mémento, que j'ai tou-
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344 L'EMPIRE UBâRAL.
jours eu dans l'esprit pendant toute la durée
de mon ministère. Ne lire aucun article de journal sur mes actes, qu'il fût louangeur ou injurieux S à Texception de ceux qull était du devoir de ma charge d'examiner parce qu un y signalait Texistence de quelque délit punissable. La lecture des journaux, si ce n'est dans la partie où sont relatés les faits, ne donne aucune lumière à un homme qui agit ; comme presque tous sont écrits sans sérieux et sous la dictée de passions peu avouables ou étourdies, les consulter est, au moins, une perte de temps, excepté dans les rares occasions où, par leur unanimité, ils révèlent un état impérieux de Topinion publique; même alors d'autres signes non moins sûrs avertissent l'observateur exercé. Me rappeler chaque jour la réponse de William Pitt, auquel on demandait quelle est la qualité la plus essentielle à un ministre : la Patience. Patience envers ses ennemis, les repousser, ne pas les provoquer; les contenir, ne pas les humilier; patience envers mes collègues, ne leur montrer aucune susceptibilité, quelque incorrection dût-elle entrer dans les procédés de quelquesuns, patience envers les événements : accueillir avec la même impassibilité les favorables et les contraires. JN'accepter aucune marque de distinction personnelle; non que je ne fusse persuadé de la nécessité de ces hochets pour
1. Je ci le dans ce travaU qaelques-uns de ces journaux, les ayant couseivés comme documents historiques, mais je viens de les lire pour la première fois.
conduire les hommes, mais parce que je ne
voulais pas que le vulgaire pût croire ([ue c'était pour m'en orner la poitrine et le cou que j'avais accompli mon labeur de douze ans. Etre d'autant plus respectueux envers TEmpereur, d'autant plus empressé à ne point blesser ses susceptibilités, à ne pas heurter ses habitudes et ses senlimeiits que j'avais plus conscience de la nécessité qui m'imposait à lui, et que j'en vou* lais profiter pour réaliser des réformes considérables. Enfin, quant au fond des choses, n'aller aussi loin que possible dans la liberté qu'avec la résolution d'aller dans la répression aussi loin que cela deviendrait nécessaire. Seulement, même dans les circonstances les plus pressantes, ne pas suivre la méthode routinière qui consiste à restreindre la liberté des innocents pour punir la faute des coupables, ne pas imiter M. de Serres qui, après le crime de Louvel, présenta des lois d'exception, ni Thiers qui, après l'attentat de Fieschi, fit voter les lois de septembre, ni les ministres de Napoléon III qui, après le forfait d Orsini, rédigèrent la loi de sûreté générale; réduire, frapper, étouffer la révolte avec la plus inexorable énergie, en main* tenant les concessions réalisées, en les développant et en mettant comme un point d'honneur à rendre un progrès contemporain d'une répression. Si Texpérience me démontrait les périls de cette conduite, ne pas hésiter à la désavouer, et à en conseiller Tabandon à l'Empereur dont le salut était devenu le premier de mes devoirs,
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mais alors me retirer, après avoir expié, par un
aveu formel, mon ormir de jugement, et laisser à d'aulres le soiu d appliquer la mélhode que j'avais crue mauvaise, de manière à mériter
Télofre que Tite-Livc adresse à un ancien : Quu bus oi'Ubus niagtsiratus pelierai iUdem gerebaL
CilAriTUE XI
— LES PREMIERS CONSEILS. — LE PRÉFET DE POLICE ET LE PRÉFET DE LA SEINE. - LA DISSOLUTION. — LES A D M I SS I O NS T EM PO - RAIRES. — L'AMNISTIE D£ LEDRU.ROLLIN
Le lundi 3 janvier à une heure nous prêtions
sernieiil aux Tuileries entre les mains de l'Empereur^ puis nous demandions à présenter nos respects à l'Impératrice. Elle arrive, et après nous avoir salués, elle dit en appuyant sur les mots d'une manière significative : <i Les minis* très qui ont la confiance de tEmperetir sont sûrs de ma bienveillance. » Nous nous relirdmes convaincus que nous n'avions pas sa confiance. La visite d'usage faite aux ambassadeurs, nous prenons possession de nos départements respectifs. A la place Vendôme, dans le vaste cabinet de travail du rez-de-chaussée, je trouve mon prédécesseur Duvergier. 11 me remet avec cordialité le service et m'explique que deux affaires urgentes réclament une solution dont il n'a pas voulu prendre la responsabilité : le pourvoi en grâce d'un condamné à mort et la
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L'EMPIRE UBÉRâL
plainte déposée par un certain Comté contre un
prince iMurat. Ne voulant pas que mon premier acte fut un ordre d exécution, je décidai sans examen de proposer à l'Empereur d'accueillir le pourvoi en {:;ri\ce.
L'affaire Comté m'arrêta davantage. C'était un entrepreneur de travaux publics, qui avait eu des procès avec le prince de Wafîram en sa qualité de maire; il les avait perdus et en demeurait plein de ressentiments. Le 24 août, un incendie ayant éclaté à Marolles, le prince de Wagram, accompagné par son gendre, le prince Murât, était venu avec ses serviteurs se mêler aux habilants qui travaillaient à éteindre le feu et parmi lesquels se trouvait Comté. Des qu'il aperçoit le prince il s'approche et éclate en grossières injures : « Voilà un homme (iiron appelle prince; il est de la race des transfuges, » Le prince Murât intervient pour protéger son beau-père, Comté redouble de fureur et associe le gendre à ses outrages : « Vous êtes deux traîtres, deux Judas, le nom de l'un sera autant que celui de l'autre flétri dans Thistoire. » Poussé à bout, le prince donne à ses gens l'ordre d'appréhender au corps Comté et luimême l'éloigné à coups de pied et à coups de poing, puis il dépose une plainte diffamatoire, & quoi Comté riposte par une plainte en coups et blessures. 11 eût mieux valu que le prince Murât demeurât maître de sa colère, mais les provocations dont il avait été l'objet excusaient son emportement. La justice eût décidé ainsi
ORGAMSAllON iiNTERlEURE DES MINISTÈRES. 349
et toute cette affaire n'eût présenté aucune difliculté, si le prince n'avait pas été un membre de la famille impériale. Or, aux termes des sénatus-consultes (10 juillet 1852 — 4 juin 1858), les crimes et délits commis par les princes de la famille impériale, les ministres, les grands officiers de la couronne, les grands-croix , les ambassadeurs, ne pouvaient être jugés que par la Haute Cour de Justice. Cette Haute Cour était une juridiction spéciale, non une juridiction exceptionnelle ; elle ne supprimait pas les garanties sociales^ elle les augmentait. Elle était une création de la CousLilulion républicaine de Tan m reprise par celle de 1848; les chartes monarchiques de 1815 et de 1830 avaient transporté à la Chambre des Pairs les attributions de la Haute Cour républicaine : à la fm de sa vie Albert de Broglie, éclairé par Texpérience, m'avouait que le jugement par les jurés d'une Haute Cour offrait plus de garanties que le jugement par les membres d'une Chambre politique. Elle n'était pas non plus une juridiction permanente, elle n'existait que virtuellement. Pour qu'elle sortît de l'espèce d'engourdissement légal dans lequel elle soninieillait, un acte de la puissance publique était nécessaire. Cet acte était un décret de l'Empereur Duvergier n'avait
i. L'instraction se fait, comme dans les affaires ordinaires, par un juge d'instruction du tribunal de première instance, à la requête du ministère public. Ce juge d'instruction ou rend une ordonnance de non-lieu et alors tout est terminé^ ou renvoie devant la chambre des mises en accusation àéJifL i l ]
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pu se résoudre à mettre en mouvement ce
mécanisme imposant pour juger une misérable affaire comme celle que je viens d'exposer. Tout en trouvant comme lui une telle nécessité fort désagréable, je n'eus pas les mêmes hésitations, et J'ordonnai aussitôt de préparer les décrets pour la convocation de la Haute Cour, afin de les soumettre à mes collègues et à r£mpereur, à notre prochain conseil.
La premièro dépèche que Daru trouva sur son bureau, en pimant possession de son poste, était une dépèche du général Fleury, notre ambassadeur à Pétersboui'ii:, hii rendant compte d'une conversation avec Tempereur de iiussie sur la question du Sleswig. <i Le Tsar, disait-il, ne se montrait pas éloigné d'une entente avec
Haute Cour; celle-ci décide s'il v a lion de renvoyer ou non devant la Haute Cour de ju^^einent. La chambre des mises en accusation se compose, ainsi ({ue celle de jugement, de cinq Juges et deux suppléants nommés chaque année par décret impérial. A la chambre de jugement sVioute un jury national composé de un membre de conseil général de chaque département, tiré au sort en audience publique par le preiniei- [nésident de chaque cour impériale ou du tribunal de pretiiièro instance. A l'audience même, ce jury est réduit par un nouveau tira^'e au nombre d«^ Sù. Les déclarations du liaul jjiry portant que l'accusé est coupable, qu'il admet des circonstances atténuantes, doivent être rendues à la majorité de plus de vingt voix. Les peines sont prononcées conformément aux dispositions du Gode péuaL Le décret impérial désigne le ministère public qui ordonnera les poursuites, un autre décret celui qui Jes soutiendra; un décret convoque la chambre des mises en accusation et désigne son président;un autre décret,qui convoque la chambre de jugement, désigne son président et indique ou elle se
OROANISATION INTÊKIËUKË DES MINISTERES. 351
TEmpereur pour décider ia Prusse à l'exécution du traité de Prague. » Daru se rend aussitôt aux Tuileries et expose que le Cabincl ne se prêtera pas à la continuation de cette dangereuse négociation et qu'en conséquence il va écrire au général de l'interrompre iniiiiédiatement. L^Empereur consentit. « Mais^ ajouta aussitôt Daru, j^ai une autre préoccupation à soumettre à Votre Majesté; le Cabinet ne comprendrait pas qu'à côté de ma correspondance officielle se poursuivit une correspondance privée de V. M., dont nos agents s nibpireraient autant que de la mienne. — Je suis de votre avis, répondit TEmpereur, et j'écrirai dans ce sens à Fleury une lettre que je vous communiquerai, >» 11 le lit, et depuis il n'adressa aucune lettre privée au général qui s'en plaignait avec ses intimes. Se crovant à la veille d'obtenir un éclatant résultat diplomatique, il blflmait le ministère de lui lier bras et jambes, et « de recommencer en l'accentuant, dans son désir extrême d'éviter toute difficulté, la politique de Louis-Philippe ».
Pendant tout notre ministère, il y eut deux sortes de conseils, ceux tenus par les ministres
en dehors de i l jii|jereuï' et ceux présidés par lui. D'après un usage constant, c'était à la chan-
i. Voir le Diacouys do TacharU, l" ft-viier 1870.
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L*£MPIRË LIBÉRAL. .
cellerieque les ministres se réunissaient lorsque rEmpereur n'était pas présent. De tout temps, en effet, le garde des Sceaux a ( u le pas sur ses collègues lorsqu'il n'y avait pas un président du Conseil : c'est un souvenir des prérogatives des anciens chaiiccliers de France. DarU) afin de marquer que ma prééminence honorifique ne constituait pas une prééminence politique de chef de cabinet, demanda que nos réunions ministérielles se tinssent chez chacun des ministres, et que la première eût lieu au ministère de la Marine, chez l'amiral Bigault. Ayant tué en moi tout sentiment de susceptibilité, je ne fis pas même une objection. €( pendant le fait transpira au dehors et Persigny m'écrivit : « Mon cher M. E. OUivier, n'ayant pu vous trouver aujourd'hui, je ne résiste pas à vous écrire un mot pour vous tendre une main sympathique. Toujours noble et chevaleresque vous avez consenti à donner les principaux ministères à une nuance d'opinion qui n'est pas la vôtre. Toujours noble et chevaleresque^ vous avez tenu votre première réunion chez le ministre de la Marine et il était digne de vous de donner ce témoignage de déférence à un vieillard illustre. Mais en même temps que je comprends votre nature et que j'y sympaUiise, ma vieille expérience me dit que vous serez victime de votre noblesse d'âme et que bientôt vous ne pourrez réellement compter dans le Cabinet que sur votre digne ami M. Maurice Richard. Et cependant, je vous aime mieux ainsi. D'ailleurs^
le sacrifice de voire pcrsoune est un sacritice à votre idée, à votre foi, à l'intérêt du régime que vous voulez fonder. Or, quels que soient mes sentiments particuliers sur ce point, je ne puis m'empècher de vous féliciter de préférer la haute habileté à la petite. Mille amitiés dévouées. ^ (4 janvier 187U.)
L'Empereur, de son côté, toujours attentif à ne pas me laisser anioiadrir, urduiiua que les rapports de police continueraient à m'ôtre transmis tout comme à lui et que les dépêches de nos agents, dont le Ministère des Affaires étrangères lui envoyait chaque jour une analyse, me fussent aussi communiquées. Mes collègues eux-mêmes ne lardèrenl pas à comprendre la mesquinerie de leur procédé et ce qu'il y avait de puéril à promener ainsi le Conseil de ministère en ministère. Us revinrent à rancienne coutume, et ce fut à la Chancellerie qu'eurent lieu nos réunions préparatoires.
Les conseils de Cabinet se tenaient aux Tuileries, au rez-de-chaussée. On entrait du côté de la cour du Carrousel, sous le Pavillon de rUorloge à gauche. Dans une première pièce les huissiers, dans une seconde les chambellans ^ puis la Sidle du Conseil. Elle était peu spacieuse, recevait le jour d'une grande fenêtre ouverte sur le jardin. En face de cette fenêtre un portrait de Josépliine et en face de la cheminée un admirable portrait de iNapoléon 1"^' debout, par David. Je ne sais pourquoi on transporta ce portrait dans la pièce des chambellans, et on y
T. XII. fO»
substitua un portrait de 1 Impératrice par Winterhalter. Une grande table couverte d'un tapis
vert occupait le centre. L'Empereur s'asseyait au milieu, le dos tourné à la cheminée; je me plaçais à sa droite, Le Bœuf à sa gauche, à ma droite les ministres des Affaires éLrangères, de la Marine, des Travaux publics, des Beaux-Arts; à la gauche du ministre de la Guerre, les ministres de rintérieur, de rinstruction publique, des Finances, le président du Conseil d'État. Pendant les délibérations Napoléon tenait toujours dans la iiuiiu un canif avec lequel il piquait son bureau ou le bras de son fauteuil; Napoléon 111 faisait des dessins à la plume ou jouait avec son anneau, le laissant choir de son doigt pour le ramasser : de temps en temps il se levait et jetait un morceau de bois dans le feu qui brûlait derrière lui. Les conseils avaient d'abord lieu deux fois par semaine, les mercredis et samedis. La multiplicité des affaires obligea a en tenir un troisième, le lundi. Ils commençaient vers neuf heures du malin et se prolongeaient d'ordinaire jusque vers midi. Les ministres qui avaient besoin d'entretenir l'Empereur à part, suivant un usage établi dès le commencement de TËmpire, arrivaient un peu avant et se rendaient successivement dans son cabinet particulier séparé par deux pièces de la Chambre du Conseil. Après le Conseil chacun Drésenlait les actes à la signuLure, .prumuliuns, décisions, etc. L'Empereur signait sans défiance, parcourant plutôt que lisant, présentant à peine • • . •
de temps en temps une observation. Cétail aussi à ce moment que je soumettais mes rapports sur les exécutions capitales. Ma conclusion était-elle la commutation, il signait sans lire. Un jour, dans une atTaire Lombard, la décision lui parut trop clémente et il ne put retenir un mouvemenl de surprise, mais il ne prononça pas une parole et signa. Lorsque au contraire je concluais au rejet du pourvoi en grâce, il lisait avec la plus sérieuse attention as iinl d'approuver, au moindre doute m'interrogeant à fond. Lorsque le service public Texigeait, TEmpereur recevait ses ministres à toute heure. Régulièrement on élait sûr de le rencontrer après sa promenade de ô à 7. C'était Theure que je choisissais pour aller causer avec \u\. Je le trouvais assis devant son bureau fumant des cigarettes. Auprès de la cheminée sur un guéridon, élait posé le Journal des Débats, Il ne lisait pas d'autre journal^ sauf ceux qu'on recommandai l a son attention. A cette heure de causerie, étais-je amené à parler d'une affaire, si elle était grave et s'il était perplexe, il me disait parfois : « Voulezvous que nous en parlions à Conti? Il a beaucoup de bon sens. » 11 sonnait, Conti arrivait et donnait son avis.
Entre les conseils des ministres de TEmpire autoritaire et les nôtres, il y eut plusieurs différences essentielles. D'abord l'Impératrice assistait aux délibérations des ministres autoritaires : Persigny s'élant élevé avec sa fougue de franchise ordinaire contre sa présence, « qui
Diyiiiz
L'ËMPIEË LiBkRAU
créait dans I Etal une dualité, cause de troubles €t d'anarchie », l'Empereur contesta en principe
son avis; cependant il en tint compte en fait, car à partir de Tannée 1869, la souveraine ne paraissait plus dans les conseils que d'une manière intermittente; elle ne se montra pas dans les nôtres. Les ministres autoritaires avaient leur ordre du jour flxé d'avance par TEmpereur, înéco nient lorsqu'on s'en écartait; nous le fixions nous-mêmes, et [ Empereur ne nous en imposait aucun. Dans les conseils du pouvoir personnel, la discussion ne se terminait point par uu vote : tous les avis exprimés et écoutés, l'Empereur congédiait TAssemblée et décidait seul : dans les nôtres, la discussion se terminait par uu vote, et l'Empereur n'y avait d'autre autorité que celle de sa voix. Ce qui fut semblable dans les délibérations des deux époques, c'est l'abandon, la bienveillance avec lesquels l'Empereur présidait aux débats et le respect qu'il témoignait toujours de la liberté d'opinion de chacun de ses conseillers. IN'avail-il rien de péremptoire & dire, il se taisait. Il excellait à ramener, par qu( Itjnrs mots fermes, au punit précis, une discussion qui s'égarait. 11 avait été dégoûté par Rouher du système d'exposer le pour et le contre d'une question sans conclure, et il préférait le mien, qui consistait à dire : « Voilà ce qu'il faut faire »^ sauf à présenter des objections s'il n'était pas convaincu. Ces objections n'étaient jamais formulées d'une manière impérative : « Ne vous semble-t-il pas ?
ORGANISATlOiN INTÉRIEURS DES MINISTÈRES. 351
ne croyez-vous pas qu'il serait mieux?... Peutêtre tel avis serait-il préférable, etc. » Et cepenliant, quoique doux et modeste, de près il restait aussi imposant que de loin, et on n'était jamais tenté d'oublier qu'il était le souverain ^
Le mardi 5, au matin, devait avoii- lieu le premier conseil de cabinet aux Tuileries. Nous crûmes utile de nous i (uuiir la veille en dehors de l'Empereur, pour causer entre nous des deux questions que nous avions à traiter d'abord : le maintien ou Texpulsion du Préfet de police et du Préfet de la Seine. Le préfet de police Pietri était un homme intelligent, instruit, mais très timoré, plutôt timide, dans tous les cas d'une extrême circonspection. Dans sa jeunesse on l'appelait le Ténébreux. Quand on Tinterrogeait sur un cas dillicile, il répondait par une certaine grimace muette du nez et des yeux dont se divertissait fort le prince Napoléon. Il m'avait plusieurs fuis témoigné des sentiments amicaux, mais j'avais trouvé sa conduite très suspecte à ma réunion du Châtelet et je savais qu'il conservait des relations très intimes avec Boulier; de telle sorte qu'en le maintenant, il était à craindre que nous nous donnions un surveillant plutôt qu'un auxiliaire. £n rapprochant quelques
J. \ Vil Empire libéral^ t. lil, p. 66.
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i.*EMPIRE LIBÉRAL
preuves d'intérêt et de loyauté de Tair embarrassé qu'il avait la plupart du temps, je ne sais encore lequel des deux rôles il remplit à notre égard.
• Persigny m'avait donné le conseil de le placer à la Préfecture de la Seine et de le remplacer à la police par un homme énergique, Mettetal. L'idée n'étiiif pas mauvaise, mais elle n'agréait pas à l'Empereur qui avait en Pietri une connance entière. Et comme le Préfet de police était spécialement rliargé de veiller à sa sécurité, nous ne voulûmes pas prendre sur nous la responsabilité d'enlever à l'Empereur celui sur lequel il se reposait entièrement. Chevandier fit donc appeler Pietri et lui dit ; « Je tiens à ce que tout soit net entre nous. Je suis Totre chef, mais je ne puis pas tout voir, et il peut se produire des événements qui exigent une action prompte: je vous donne pleins pouvoirs. Quoi que vous fassiez, lorsque vous l'aurez jugé nécessaire, je l'approuverai, et vis-à-vis des autres, je l'aurai ordonné. J'ai exigé que vous travailliez directement avec moi, mais ceci dit, s'il vous convient de savoir ce que je fais, il ne tient qu'à vous d'en être instruit. Je ne puis être renseigné avec autant de facilité sur vos actes. Si donc il vous plaît d'aller aux Tuileries travailler avec l'Empereur, je l'ignorerai. » Et Pietri profita amplement de la permission.
L'Empereur eût voulu conserver Haussmann. Je répugnais moi-même à écarter des affaires un iiomme d'une telle supériorité administrative.
ORGANISATiaN INTÉRIEURE DES MINISTÈRES. 359
Mais le maintenir était de tonte inipossibilité. Son administration, à laquelle on ne rendait pas encore justice, avait excité trop de clameurs. Du reste, nous n'eûmes pas mùiuc a délibérer, car il notifia à l'Empereur son refus de siéger au Conseil « sous le régime énervé de l'Empire parlementaire et de s'associer un seul jour à la politique nouvelle et de me prêter son concours dans aucune mesure ni sur aucun terrain ». Par qui le remplacer? L'Empereur me parla de Henri Chevreau, sénateur, préfet du Rhône, encore dans la force de l'âge, bien vu de Topiniun publique, auprès de laquelle il élait en renom d'homme capable, modéré et libéral. J'accueillis d'autant plus volontiers cette ouverture, que mon ami, Henri Germain, Lyonnais, m'avait lui-même ardemment recommandé son préfet. Chevreau vint me voir, et nous nous mîmes d'accord. 11 ne restait qu'à obtenir le consentement de mes collègues à cette désignation, lorsque Daru vint me dire qu'Augustin Cocliin désirait la préfecture de la Seine, et que lui-même était passionnément d'avis qu'on la lui donnAt. C'était aussi le désir de Chevandier, dont Cochin était l'associé dans Tentreprisc de glaces de Saint-Gobain, de même que de Buffet et de Talhouët dont le rapprochait Tardeur des convictions religieuses. Cette proposition de Daru me surprit. Cochin demeurait à quelques pas de moi, rue Saint-Gnillaume ; nous nous rencontrions souvent et, en vieux camarade, il m'entretenait de ses projets d'ambition. Maire
Oigitized
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d'un arrondissement de Paris jusqu^au moment
où les alliiires do liuiue 1 auieiièrent àdcuiner sa démission, rédacteur du Correspondanf ^ membre de l'Académie des Sciences morales et politiques, il entra dans rindii>Uie. Quelqu'un s'en étonnait : « Que voulez-vous? dit-il» cela trompe la faim. » Son rêve était d'être nommé député. Et il avait laison, car il fut cerlaiaement devenu une gloire de la tribune. Là était sa destinée, là serait son succès. Aussi ne lui croyais-je pas d'autre visée*. Je n'eusse pas mieux demandé que de le faire nommer Préfet de la Seine. « Mais, dis-je à Daru, vous venez trop tard, j'ai envers 1 Empereur et Chevreau un engagement
1. Mardi y 4 janviei- 4810, — « Mon cher ami, Je vous ai laissé réfléchir sans insister, et je n'ai pas pu voir Chevandier, qui m'avait fait demander, mais élait trop occupé. De plus, j'ai fait ce que vous désiriez auprès de M. Daru. Vous voyez que je ne suis pas bien ambitieux. Je vous avoue seulement que je ne comprends pas que vous ne clu rchiez pas à rallier des hommes nouveaux, capables de défendre vos afTaires à la tribune» au lieu de tourner dans un cereie d*hommes déjà osés dans l'opinion. £t si mon nom esl prononcé devant rCmperenr^ comme je le désire, je voudrais qu'il me fît l'honneur de me recevoir en audience, avant de se décider. Gela au moins n'esUil pas possible? Vous en jugerez, cber ami. le ne puis vous dire assez combien est étendue, variée, profonde et heureuse l'impression causée par la composition rlu cabinet nouveau. — Gocuin. » — («5 janvier, mercredi* — Cher ami, Ne pourriez-vous pas obtenir que l'Empereur me fit Thonneur de me recevoir de suite, pour me connaître cl m'entendre, avant de prendre son parti? Yojez- Cela dépend vraiment de vous. Cette situation, à laquelle je me crois propre, étant écartée, je ne désire plus, jusqu'à des élections, que mon obscurité laborieuse. A bientôt, tout à vous. — Cocbin. »
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que je n*aurais pas pris si j'avais su plus tôt le désir de Cochin. Cependant je vais en parler & rEmpereur et voir si cela ne peut pas s'arranger. »
L'Empereur m'exprima une haute estime pour la personne; il ne doutait ni de ses lumières, ni de sa probité, mais il élait préoccupé de la prépondérance qu'avait dans le Cabinet, selon son expression, la jeune rue de Poitiers, cl il uc se souciait pas de l'accroître en confiant le gouvernement de Paris et Timmense influence de cette position à un homme qu il soupçonnait d^appartenir à cette école plus parlementaire que démocratique. JJans la réunion privée que nous eûmes le soir du 4 janvier, chez. Rigault de ficnouilly, j'exposai à mes collègues l'avis de l'Empereur. La majorité du Cabinet s*y rangea^ et il fut convenu que le len* deniaiii, au Conseil, sans aucune nouvelle discussion, (^ihevandier apporterait le décret de nomination de Chevreau. « Si j'avais su, s'écria Dura après le vote, je n'aurais pas accepté le ministère! »
Cochin se conduisit en gentilhomme chrétien. Loin de s ullenser, il s'employa à culuier l'irritation de Daru et continua à nous donner un concours sincère. De mon côté, je me préoccupais de lui faciliter l'accès à cette tribune où était son véritable avenir. 11 avait désirée avant la nomination de Chevreau, que je lui procurasse une entrevue avec 1 Empereur. Notre parti étant déjà pris, cela m*avait paru inutile, mais je la lui procurai ensuite, et l'Empereur et lui furent
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satisfaits Tun de Taulre. De Paris, il avait transporté sa candidature à Gorbeii où le succès serait assuré, dès qu'il ne rencontrerait plus^ comme adversaire, le puissant iiidusUiel Darblay. 11 fut convenu que Darblay serait compris dans la prochaine promotion de sénateurs et qu'ainsi Cocliiu aurait le champ libre et la victoire assurée
Le lendemain 5, eut lieu aux Tuileries notre premier Cuiiseil, sous la présidence de rEmpereur. Nous réglâmes définitivement l'aliaire de la Préfecture de la Seine et la nomination de Chevreau fut signée. Nous discutâmes ensuite, si nous ne rappellerions pas de Londres La Valette, dont le nom était inséparablement uni à celui de Rouher. L'Empereur nous en dissuada : (( 11 reviendra intriguer à Paris et vous créera des embarras, laissez-le où il est. »
Les dillicultés de personnes résolues, je priai 1 Empereur et le Conseil d'examiner une question de principe qui inquiétait les esprits, celle de la dissolution de la Chambre. Tous les candidats évincés aux dernières élections, ardents à prendre une revanche, tous ceux qui étaient impatients de rentrer dans la vie publique,, secondant la tactique des révolutionnaires, réclamaient le vote d'urgence d'une loi électorale, prélude diine dissoIuLion. « L'avènement d'un ministère libéral dans une Chambre de candidats officiels^ disait-on^ est une demi-
i. Empire libéral, t. XI, p. 500.
dissoluUon ; il faut en venir à la dissolutiou complète. » En une multitude de circonscriptions, je dirai même dans la plupart, la candidature officielle n'avait été que 1 estampille marquée sur la volonté des populations ; les députés eussent été nommés même sans Tintervention du gouvernement. Si la Chambre avait résisté à notre programme^ il eût été naturel qu'on la renvoyât : elle l'avait accepté et avait fourni une majorité au ministère libéral. Et le premier acte de ce ministère eût été de la congédier? Les populations n'y eussent rien compris. Toute dissolution, quoiqu'elle soit dans le mécanisme constitutionnel^ a toujours quelque chose de perturbateur. Elle eût eu particulière-* ment ce caractère dans notre situation agitée. Le gouvernement libéral n'ayant pu encore prendre possession de son influence, se façonner des instruments, organiser son parti, donner confiance en son avenir, la lutte se fût établie entre la Droite, servie par son ancien personnel, et rUnion libérale, c'est-à-dire les légitimistes, les orléanistes, les républicains non encore désagrégés, amollis ou domptés, soutenus par riinniense majorité des journaux. La victoire de l'un ou de l'autre de ces deux groupes eût été une calamité nationale. Avec la Droite on fût tombé dans une réaction inintelligente, bien vite impuissante, qui eût révolté l'opinion; le succès de TUnion libérale eût produit des résultats non moins désastreux : en s'enfarinant de parlementarisme et de légalité, les élus eussent
manifesté de telles exigences, acculé TEmpereur à de telles humilialious, que, malgré toute sa force d'âme, il n'eût pu se résigner; il aurait tenté de s'affranchir, et, comme en 1829 et 1847, nous nous serions trouvés entre un coup d'État et un soulèvement. Les révolutionnaires euxmêmes nous montraient le danger. « La seule importance que .la formation du ministère ait à nos yeux, disait le Siècle approuvé par la Marseillaise et les autres journaux républicains, c'est qu'il rend une prompte convocation des électeurs inévitable. Cette convocation donnera naissance à de véritables événements politiques. Les élections prochaines seront pour TEmpire ce que les élections de 1827 ont été pour la Restauration ; elles le placeront entre un ministère Favre- Picard et un ministère Uouher-Polignac. » Dans mon programme, il est vrai, j'avais stipulé, et l'Empereur F avait accepté, qu'au cas uii la Chambre me placerait en minorité, j'aurais la faculté de la dissoudre, mais en insérant cette clause comminatoire, j'étais persuadé que la dissolution cesserait d être nécessaire, dès qu'on saurait qu'elle était possible. Je proposai de prendre un parti très décidé contre cette pression qu'on entendait exercer sur nous, et de nous prononcer contre toute idée de dissolution. Sans méconnaître la nécessité de modifier certaines dispositions de la loi électorale, nous les ajournerions, de crainte que Ton y vit un acheminement à la mesure que nous ne devions pas adopter. A la suite d'une discussion appro-
fondiei mes collègues approuvèrent ma proposition. En conséquence, nous résolûmes de convoquer les collèges électoraux vacants - (3* circonscription de TAude, 2^ dllIe-et-Vilaine,
4" de risère) et le ministre de Tlntérieur fut invité à prescrire à nos agents une ueulralité complète*
Nous rendîmes aux journaux le Rappel, le Réveil et la MarseUlaise la vente sur la voie publique dont ils avaient été privés, et nous remîmes leur peine, par voie de ^ràce, aux condamnés d Aubin et de la Ricamarie.
Chacun de nous opéf^ son organisation intérieure. Chevandier de Valdrome prit pour secrétaire général Edmond Blanc, très versé dans la pratique administrative; Segris, Saint-René Taillandier, professeur et écrivain renommé, jouissant d'une sérieuse popularité dans le monde littéraire et scolaire. Maurice Richard éprouva quelques liraillements : TEmpereur lui proposait, comme secrétaire général , le grand philosophe Ravaisson, et moi Edmond About, l'étincelant écrivain. Il préféra J.-J. \\ t iss, homme d'un très méchant caractère, désagréable, mais d'une valeur d'écrivain de premier ordre. Quoiqu'il m'eût autrefois déchiré, je m^employai à obtenir l'assentiment de l'Empereur et plus encore à lui faire donner le titre de
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conseiller d'Étal hors section, que Parieu lui refusait, parce que les cach es étaient pleins .
J'obtins de mon ami de barreau, Adelon, que, reiioiK an! à ses habitudes de sybaritisme, ildeYint mou chef de cabinet. C'était un esprit cultivé, d'une grâce légère, délicieuse, d une auiabilité toujours égale, souriante, bienveillante, amateur délicat de ce qui était excellent dans tous les genres, sensible aussi bien aux frivolités spirituelles qu'aux beaux accents de la grandeur morale ; avec cela sûr, désintéressé, d'un cœur chaud, dévoué et reconnaissant, incapable d'une incorrection d amitié. Au secrétariat général je mis mon fidèle ami Philis, dont je comptais à la première occasion faire un ministre, et à la tète de mon cabinet particulier, mon frère Adolphe, avocat. J attachai encore à mon cabinet et à celui de Philis des jeunes gens distingués auxquels je voulais préparer un rapide avenir, qu'ils ont en efl'et obtenu : Tanon, Melcot, Hardouin, Georges Pothier, de Toulza, Armand Hayem. J'essayai d'organiser ma vie à la manière anglaise. Je ne m'installai pas dans les logis du ministère. Chaque soir, les affaires terminées, je rentrais dans mon petit appartement de la rue Saint-Guillaume. Mes collègues, Talhouët, Builet, firent de même* Je ne pus pas comme eux persister dans cet arrangement à cause des dépêches télégraphiques, qui arrivaient au milieu de la nuit, et la
' i. Weiss n'en a pas moins soutenu, depuis, que je m'étais opposé à sa nomination.
Tiécessité incessante de pourvoir à la sécurité publique. Je dus donc m'iustaller place Vendôme.
Odilon Barrot me fit savoir (ju'il désirait re- Tnercier 1 Empereur des divers témoignages de -sympathie et de confiance qu41 en avait reças dans la dernière crise. J'écrivis à l'Empereur lui demandant une audience, et j'en profitai pour instruire de notre petite réunion privée clii 4, dont j'avais oublié de l'entretenir le matin au Conseil. Il me répondit le 6 : « Mon cher -monsieur Emile OUivier, je serai très heureux de recevoir demain à deux heures M. Odilon Barrot. Je vous remercie de m'indiquer le jour et le motif de vos réunions, je ne suis pas aussi absolu que le roi Louis-Philippe qui ne voulait pas permettre à ses ministres de se réunir en dehors de sa présidence, mais je crois utile que je sois prévenu toutes les fois que vous croirez utile de convoquer le Conseil, Croyez à mes sentiments d'amitié. » Le 7 janvier à deux heures j'introduisis Ûdilou Barrot dans le Cabinet de Napoléon III. L'Empereur Taccueillit avec un sentiment de véritable joie 'amicale : « Combien je suis heureux de vous revoir, monsieur Odilon Barrot ! vous êtes toujours le môme, comme en 1849. » Odilon Barrot, très ému, lui prit les mains et les embrassa. On s'assit, et alors le vieux prud'homme commença pesamment à présenter quelques conseils qu'on ne lui demandait pas, parmi lesquels ceci était intéressant : « Il y a
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quelques jours, je causais avec le duc deBroglie^ dont vous connaissez les liens avec la famille d'Orléans; eh bien! il n'hésitait pas à me faire cette déclaration : Puisque le gouvernement parait vouloir se rapprocher des conditions parie* mentaires, il n^y a pas un vrai patriote, pas un libéral sincère qui ne doive prêter son aide ai* succès de cette tentative. Quant à moi, je la favoriserai de toute mon influence. » Sauf à ceniument où l'Empereur fit un mouvement de tète satisf aity il écouta tranquillement le flot deslieux communs, puis y coupa court, en revenant aux considérations personnelles. 11 lui exprima son désir de le voir accepter la place de Procureur général à la Cour de cassation. « Vous n'avez pas, dit-il, les mêmes raisons^ pour la refuser que pour celle de garde des Sceaux; on m*a dit qu'elle n'exige pas un grand travail; j'en ai causé avec M. le président Devienne et il m'a assuré que ce choix serait agréé par toute la Cour. » Odilon Barrot répondit qu on avait induit Sa Majesté en erreur, que le poste de procureur général était loin d'être une sinécure, qu'au moins, pour lui, il serait le plus- . rude et le plus difficile des labeurs. L Empereur lui parla alors familièrement de Bougival ^ dont il avait gardé un bon souvenir, et la conversation se termina en banalités complimenteuses ^