‹ L'empire libéralChapitre 65 sur 99 · Maison de campagne d*Odilon Barrot · texte numérisé non relu

Maison de campagne d*Odilon Barrot

2. Heurettsement que M« Odilon Barrot reconnaît qu'il a écrit ses mémoires d'après des souvenirs loinlains» car presque tout est inexact dans ce qu'il raconte. D'abord il

Notre séance du Conseil du samedi 8 m'apporta ma première amertume ministérielle. On

y mit en délilx ration la coiuluite ù suivre dans le débat économique aussi ardemment poursuivi que la lutte politique. Nous fAmes facilement d'accord sur le programme suivant : refuser péremptoirement la dénonciation du traité^ mais faire cesser l'anomalie résultant de Texistence (1 un tarif conventiouiiel sans sanction législative, depuis le retour au régime libéral, le régime légal et le régime conventionnel devaient ne plus différer; opérer cette identilicaliuii en proposant aux ChambreSi à titre de tarif légal, le tarit conventionnel en vigueur; les engager à le

Il est pas vf'iiii aux Tuilerie^ porlor " des loyaux conseils » qu'on ne lui demandait pas, et (i -iit on n'avait pas besoin, mais pr>nr y apporter des reniei ciL-ment? qu'il dovtîit. Il est inexact (jue le jour où je l ai conduit aux Tuih rifs lût un jour de conseil, li rèsultf^ de la lettre de l'Emp* i tMir, que je viens de transcrire, qu'elle eut lieu le 7 à deux heures. Or, le 7 était un vendredi, et ce jour-là il n'y avait pas de con?eil et dans tous les cas le conseil ne se tenait jamais à deux heures; il est donc faux qu'il ait pn nvoii- une ronversaHoa avec Talhouët ce jour-là. Il est inexact que je lui ai ' <lemandé la permission de rentrer avec lui auprès de riîrapereur : j'étais son introducteur et je n'avais pas besoin de sa pertnission. 11 se garde bien de dire qu'en abordant l'Empereur il lui embrassa les mains. Tout cpri dit pour montrer une fois de plus combien il faut se méfier de ces mémoires tiaineux, ingrats^ écrits au lendemain des revers, sur des souvenirs confus.

st.

L*£MPIRE LIB&RAL.

faire précéder d'une vaste enquête où tous les

intérêts et tous les systèmes seraient écoutés: si le résultat do cotte enquête démontrait l'opportunité des tarifs établis par les traités, le régime conventionnel devenait tout naturellement le régime légal; si certains tarifs paraissaient mal établis, les rectifier immédiatement dans le tarif lé^al et entamer des négocialioiis pour y adapter le tarif conventionnel. Quant aux admissions temporaires les maintenir et leur donner un carat tère de stabilité qu'elles n'avaient pas, en renonçant à la déiégaliun établie au profil du pouvoir exécutif en 1836 et en les faisant passer du domaine du décret dans celui de la loi, à l'égal des autres tarifs.

Buffet, en ce qui concerne les admissions temporaires, nous demanda de faire plus. Député d un département cotonnier, les Vosges, il était engagé personnellement dans la guerre entreprise contre les admissions temporaires, et il nous proposa de consacrer par un décret les exigences protectionnistes. Louvet et moi combattîmes avec force cette proposition. Politiquement il nous paraissait plus (juc malséant dlnaugurer une ( re de liberté par un coup d'autorité ; notre droit de le faire n'était pas douteux : le dernier sénatus-eonsullo, en rendant an Corps législatif la fixation des tarifs, n'avait pas révoqué la délégation établie par la loi de 1836; mais faire tout ce qu'on peut n'est pas toujours sage. Â la veille d'inviter le Corps législatif à ouvrir une enquête, il était peu convenable de

trancher nous-mêmes, par décret, une des questions principales qni s'agiteraient dans cette €ii({uéte. Economi(iiiement nous trouvions un très grand danger, indépendamment des raisons spéciales qui militaient en faveur des admissions temporaires, h une concession qui, dans le public européen, serait interprétée comme un commencement d'abandon de la politique libérale en matirre d'érliaiig* >.

liuiret s'obstina au point de faire entendre, ^ns l'énoncer cependant, qu'il se retirerait si fson opinion ne prévalait point. Il reprit longuement, avec sa vigueur d'argumentation, les motifs techniques constamment invoqués dans cette conlioverse; il lui paraissait impossible d*assister tranquillement à la ruine de plus de 250000 ouvriers, au profit de quelques imprimeurs privilégiés et de ne pas se préoccuper de la désaffection toujours croissante des centres industriels. Au point de vue parlementaire, il insista sur notre intérêt k ramener à îious la portion considérable des 116, attachée aux idées protectionnistes et à accroître notre majorité de leur ii()iiil)re et de leur autorité. La majorité du Conseil lui donna raison. Je me trouvais, dès le premier pas, dans l'alternative de me retirer ou de sacrifier une de mes opinions. Tôt ou lard, sans doute, se produirait entre nous une dislocation : il me parut imprudent de la provoquer au premier choc sur un incident que Michel Chevalin I lui-même déclara plus tard peu important. L'intérêt en cause n'avait pas un carac-

tère asseï général pour justifier une résolution extrême de nature à compromettre Tensemble

de notre œuvre lil)érale, d'autant plus que jo n'étais vaincu que partiellement : j'avais assuré le maintien du traité de commerce et la restitiitioii du caractère législatif au régime de l'admission temporaire. J'acceptai la résolution de la majorité, en déclarant seulement que je ne pi ononcerais pas une parole en défense d*une décision à laquelle je me résignais sans l'approuver. Buffet ne perdit pas un moment. Quoique le 9 fût un dimanche, il fit signer deux décrets ce jour même par l'Empereur et le lendemain matin ils étaient au Journal Of/icwL^

D'après ces décrets l'admission temporaire ne continuerait à être admise pour les fers et les fontes qu'aux conditions suivantes : « 1** Les fontes de moulage ne pourront plus être compensées à la sortie que pour la fabrication d'ouvrages en fonte moulée, et les fers obtenus au bois ne pourront être compensés & la sortie par des ouvrages fabriqués avec des fers au coke ; 2** Dans tous les cas Fadinission temporaire n'aurait lieu que sous la condition de Videntigue^ c'est-à-dire qu'il y aurait obligation de transporter dans l'usine où il devait être employé le morceau de fer ou de fonte introduit en franchise, sans qu'on pût les changer en route. Et pour assurer l'exécution de cette prescription racquit-à-caution ne fut plus délivré que dans 1 usine même. A l'égard des tissus purs ou mélangés de coton, l'admission temporaire devait

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être -supprimée quatre mois après la date des

décrets.

Je reçus le jour même la lettre suiyaote de Michel Chevalier : « Cher ministrb Je suis

désolé des deux décrets que j'ai lus ce malin dans le Journal Of/iael au sujet des admissions temporaires. Il y a longtemps que le principe de la liberté commerciale n'avait suhi un pareil échec, comment le subit-il de la main duu cabinet qui a arboré le principe libéral? Votre gloire est d'avoir constamment revendiqué Tapplication de ce principe, votre succ<^s vient de là, et votre succès personnel est la base du Cabinet. Je n'hésite pas à vous faire connaître le désappomtement que j'éprouve ; il s'en faut que je sois seul à réprouver ^ » Cette lettre augmenta le chiit;[ in de ma défaite, car (^lle était vraie* Seulement elle m'accusait à tort : je n'avais pas abandonné mon passé, j'avais subi le sacrifice d'une liberté spéciale pour sauver toute la liberté.

Une autre alTaire m'occupa sur laquelle je n'aurais admis aucune espèce de transaction, si mon avis n'avait été adopté, celle de l'amnistie aj>pli({iiée à Ledru-Rollin. Heureusement là aucun Centre gauche n'avait à intervenir, et la décision à prendre était à débattre entre l'Ëm* pereur et moi. Mes prédécesseurs, Baroche et Duvergier, avaient formellement déclaré que le

t, 10 janvier 1870.

crime à roccasion duquel Ledra-RoUiii a^ail été

condamné, étant un Lrime de droit commun 'complot contre la TÎe de rEmpereur', n'aVait pas été effacé [>ar m acte de clémence polî-

lique. L' (lrn-J{oiliii avait en vain tuateste cette interprétation ; l'ambassade française à Londres loi avait refusé on passeport, et Tarait placé dans Talternative de venir purger sa contumace ou de demeurer en exil. Malgré une consultation et quelques démarches de Crémieux, rafTaire était restée en suspens comme abandonnée, A mon arrivée au mioistère, Ledru-HoUin écrivit à un de sos amis, qui colporta la lettre : « Autant j'ai nisi-ié pour tjiit* rinterpellation de Crémieux ne se ftt pas à mon occasion tant que durerait le Cabinet déjà engagé sur la question, autant je crois qu'il est bon aujourd'hui qu'elle soit faite sur mon nom« 11 semble que les circonstances aient placé à son poste le nouveau garde dts Sceaux tout exprès pour le mettre à même de donner d*un coup une preuve d'iniquité juridique et une preuve plus odieuse (riiigratihide. Ne |)erdons donc pas la bonuc^ ch ance de déconsidérer ce renégat dès son début officiel. » (5 janvier.)

Au nioiUL'nt même où Ledru-Uollin écrivait celle lettre, le renégat réunissait les éléments du ra|)port qui devait lui ouvrir les portes de la patrie. Mi décision parut monstrueuse au chef du service : « Il est impossible de revenir sur le passé, me disait-il dans une note. L'Empereur >^ui même encourrait tout l'odieux d'une décision

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nouvelle, qui, contraire à la vérité légale, laisserait peser sur son gouvernement onze années de bagne subies à tort par Tibaldi et Dhennin. L'issue légale et noble de la situation présente serait une nouvelle amnistie. » (7 janvier.) (les objections ne m'arrêtèrent pas. Je jugeais Tinterprétation de mes prédécesseurs erronée et je ne voyais pas pourquoi^ en vue de couvrir rétroactivement leur erreur, je prolongerais •un déni de justice. Lorsque j'eus exposé à TEmpereur les raisons juridiques et les raisons personnelles de ma décision^ en lui monliant la lettre de Ledru-Bollin, il me dit : « Pensez-y bien, vous allez vous mettre sur les bras un redoutable adversaire de plus. — Sire, je ne m'en effraye pas. — Eh bien! alors, faites, j'approuverai votre rapport. »

Je soumis également à TËmpereur, le décret déférant le prince Murât au jugement de la Haute Cour. L'Empereur y adhéra; il me demanda seulement d'en suspendre la signature jusqu'à ce que de nouvelles tentatives d'arrangement eussent été faites. Ces tentatives ayant abouti, le décret ne fut pas signé.

Je profitai de mes réceptions officielles pour déterminer le caractère qu'aurait notre administration. Lorsque, le 6 janvier à onze heures, les employés du ministère vinrent me saluer, je leur dis en substance : a Je sais que je n ai pas à craindre la résistance ouverte : je vous demande de m'éviter l'opposition sournoise qui à la longue fatigue davantage; permettez-moi

de rendre ma pensée saisissante par un apologue

oriental. Un voyageur arrive après un long trajet devant un palais merveilleux ; aucun obstacle devant lui, toutes les portes ouvertes, a Voilà, dit-il, le gîte où je réparerai mes forées. » Il s'avance, mais il est arrêté par une longue toile d'araignéi , il la soulève sans peine, et il poursuit. Il n'a pas fait un pas qu il en rencontre une seconde semblable à la première, il Técarte aussi facilement et il continue; mais il en rencontre une troisième, puis une quatrième, et ainsi de suite, et toujours à celle qui vient de disparaître succède sans interruption une nouvelle. Harassé de cette lutte contre un ob stacle léger mais sans cesse renaissant, le voyageur ne tarde pas à tomber épuisé. Ne me traitez pas comme ce voyageur; évitez -moi les toiles d araignées. Je ne vous retrace aussi fermement vos devoirs que parce que je connais les miens et que je suis résolu à les pratiquer. Comptez sur ma ferme volonté de ne subordonner votre avancement qu'aux seules indications du mérite personnel et d'être insensible aux recommandations extérieures. Chaque fois que je découvrirai, dans quelque coin obscur, un jeune homme de talent, inconnu, sans appui, ma joie sera d aller le prendre dans son obscurité et de lui procurer une élévation plus prompte que s'il m'avait été désigné par de puissants protecteurs. La vie politique est gouvernée par l'intérêt, par la passion, par Tesprit de parti : chacun cherche à jg^ pousser, & faire fortune, à terrasser ses

ennemis et on ne regarde pas aux moyens. Pour nous, que la politique soit la pratique du Juste..* Sur la porte de ce palais est écrit le mot : Justice! Que ce mot sacré ne soit pas seulement la décoration d'une façade de pierre; qu'il inspire votre conduite et devienne une réalité vivante. » On n'était pas habitue, dans de pareilles réceptions, à ce langage familier et significatif. « L'effet en a été électrique, m'écrivit Girardin, on se passe le journal qui en contient le résumé, comme s'il se fût agi d'un événement. »

Ne pouvant encore attaquer nos actes, impatiente cependant de nous assaillir sans retard, la presse d'opposition nous en reprocha que nous n'avions pas accomplis. Elle nous accusa d'avoir ressuscité la candidature oliicielle, au prolit de Falloux dans les Vendées, et d'avoir inauguré notre gouvernement par une poursuite contre le Rappel. Or, la lettre de Daru, qui avait en effet recommandé Falloux, avait été écrite huit jours avant qu'il devint ministre, et la poursuite contre le Rappel avait été ordonnée le 3 janvier par nos prédécesseurs, avant même que nous eussions prêté serment, avantsurtout que j'eusse pris la direction effective du ministère, ce que je n'avais fait que le 4 au matin. Aux accusations imaginaires s'ajouta sur-le-champ le refrain des oppositions systématiques contre les gouvernements qu'elles veulent renverser, et qui, lancé à ce premier moment, ne cessa de bourdonner à nos oreilles : Vous ne faites rien ! — « Les

frondeurs dans leurs jérémiades, les échos, les sots de toute espèce, dit Mallet du t^an^, s'étonnent que trois jours après son avènement^ M. Neeker n'ait pas restauré les finances et le royaume. »

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