‹ L'empire libéralChapitre 69 sur 99 · Floubens, Par» liwéf p · texte numérisé non relu

Floubens, Par» liwéf p

le cercueil couvert de bouquets de lilas blancs. Au coin du boulevard dlukermaun une couronne d'immortelles lancée d'un éta^e supérieur semble tomber du ciel, on la passe de main en main jusqu'au cercueil. Le cortège arrive lentement, sans encombre, jusqu'à la grande avenue de .Neuilly : il va tourner le dos aux Champs-Elysées et se diriger vers le cimetière. Là un nouveau combat s'engage. Les cris : c( A Paris I Vengeance ! Vive la Hepublique I A bas les Bonaparte ! » retentissent. Des ouvriers et des étudiants détellent les chevaux, s'attellent au char funèbre et, exaltés par Flourens, s efforcent de le diriger vers Paris. Louis Noir résiste: (( Vous oubliez le respect dû aux morts! » secrie-l-il. Les cris redoublent, la confusion est inexprimable, on peut croire que les violents vont enfin l'emporter et réaliser leur projet. Rochefurt pâlit. « J etoulie, un peu de place. » On lui apporte un verre d'eau; il l'écarte de la main et refuse de le prendre, u Conduisez-moi dans une maison, je n'en puis plus. » Quatre hommes Paident à descendre, le soutiennent par les épaules et par les jambes et le conduisent dans un magasin d'épicerie de Tavenue. A ce moment on aperçoit à longue distance la cavalerie qui de Versailles se dirigeait sur PArc de Triomplie et, plus près, le régiment de la Garde et les cuirassiers arrivant de Courbevoie. Les effets de cette apparition furent foudroyants. 11 n'y eut plus d'besitation; les prudents reprirent le dessus et le convoi retourna vers le cime-

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tière. L'enceinte était déjà envahie par une ma$^se de curieux, qui avaient escaladé les murs de clôture, brisé les tombes et les grilles et s'étaient juchés sur les arbres. Ils poussaient avec frénésie leurs cris de mort et de vengeance. Louis. Noir, suivait le cercueil qu'on amenait à bras. Une pluie de bouquets, et de couronnes est jetée au milieu du redoubleuiunt de clameurs. Milliëre prend la parole : « Le sang de Victor Noir fait déborder la coupe déjà pleine. » Flourens lui succède et promet des représailles contre le bandit corse et sa famille. Louis Noir explique pourquoi il s'est opposé à la marche sur Paris : « Mais si le misérable assasbin ne monte pas sur l'échafaud^ le sang vengera le sang. » Ulric de Fonvielle débite son récit de révénement et le termine en crituit par trois fois : c( Nous te vengerons ! nous te vengerons ! nous te vengerons ! » Amoureux jure de môme, la foule jure avec lui et Imrle : «Vive la Hépubiique! Mort à Bonaparte! » « Maintenant, reprend Amoureux, silence 1 et à Paris. » Rochefort ranimé s'était fait conduire au cimetière. Lorsqu il arriva, les discours étaient terminés, et il se borna à dire : « Méâons-nous des sergents de ville. »

A la sortie du cimetière à quatre heures vingt se forme une bande immense d'individus, com^ posée surtout d'hommes armés, qui occupe la largeur de l'avenue et, aux chants de la Mar^ ^niaise et des Girondins ^ se dirige vers l'Arc de Triomphe, Rochefort raccompagne eu voi-

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ture» acclamé de temps en temps. Aux barrières on force les grilles fermées ; les pelotons de

sergeiils de ville massés derrière les remparU se bornent, conformément à leurs instructions, à constater la violence commise, qui met les émeutiers en état d'insurr e( lion. A TArc de Triomphe, les chaînes sont escaladées, la foule s^entasse autour du monument et pousse un cri formidable : Vive la liépublique! » puis elle reprend sa route. Elle va ainsi sans encombre jusqu'à la hauteur du Palais de Tlndustrie. L& elle trouve robstacle qui en uu momeul met un terme à sa saturnale.

Le ministre de Tlniérieur, Chevandier de Valdrome, avait pris ses dispositions avec une précision irréprochable. Après avoir fait occuper fortement le ministère de manière à le protéger contre toute surprise et à demeurer en communication avec les points menacés, il arriva à cheval, à une heure, au Palais de l'Industrie où, d'après los combinaisons stratégiques arrêtées la veille, il devait attendre Témeute et lui barrer le chemin. Il y trouva, exactes au rendez-vous, les forces de |>olice commandées : cinquante sergents de ville sous la direction d'un commissaire et d*un officier de paix. La division de cavalerie légère attendue de Versailles n'était pas arrivée. Sur tous les autres points également

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les troupes n'étaient pas venues occuper leur position. Supposez maintenant qu'à Neuiliy les

révolutionnaires eussent montré la résolution qui leur manqua, qu'au lieu de perdre le temps à discuter pour savoir s'ils iraient ou non à Paris, il se fussent groupés, compacts et unis, derrière Flourens et engagés dans l'avenue de la Grande-Ârmée, puis dans celle des Champs- Elysées, ils arrivaient de une heure à deux au Palais de rindustrie» et n'y trouvaient que cinquante sergents de ville, commandés par le

ministre de Tlntérieur; ils les écrasaient et, armés de leur cadavre, se seraient engagés sans obstacle sur la ligne des boulevards. Quels malheurs ne seraient pas survenus? L'instinct qui poussait Flourens à aller en avant était comme divinatoire. Ce jour-là^ Rochefort, sans s'en douter, nous rendil un grand service.

Chevantlier ne laissa apercevoir à aucun de ceux qui l'entouraient sa préoccupation intérieure. Avec un sang-froid et un courage admirablesy il prit ses dispositions. 11 ne voulut pas exposer les hommes de police à une lutte désespérée dont l'issue eut été désastreuse. Il les fit entrer dans le poste et resta seul dans les Champs-Elysées, se demandant avec anxiété si

ce seraient les troupes ou les émeutiers qui déboucheraient les premiers devant lui. Grâce à la sagesse de Rochefort, ce furent les troupes : elles se montrèrent vers trois lieures sous le commandement du général de Clérembaull. Le ministre de rintérieur, se sentant alors en force

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reprit le plan primitir, auquel il avait dû provisoirement renoncer, d'empêcher rénicute de déboucher et de gagner les boulevards. Il ordonna à la cavalerie de se masquer derrière le Palais de l'Industrie et d'envoyer, lorsqu'il l'aurait requis^ un fort peloton barrer les Champs-Elysées en arrière de la ligne des sergents de ville. Après la troisième sommation on dissiperait Tattroupement, au petit trot, le sabre à l'épaule^ en deux colonnes : une de ces colonnes, débouchant entre le Rond-Point et le Palais de Flndustrie, couperait en deux la masse des émeutiers arrêtée par les agents; la seconde colonne arrivée au Rond-Point y ferait une seconde trouée ou prendrait le rassemblement en queue.

Environ trois quarts d'heure après^ les insurgés se montrent. Dans leurs cris confus on distinguait : « Au Corps législatif! au Corps législatif! » — Chevandier fait barrer l'avenue par les sergents de ville, met à leur droite le commissaire de police, à leur gauche l olficier de paix, précédés de tambours, envoie Tordre au général de Glérembault de détacher un peloton de chasseurs pour soutenir les serments de ville et de se préparer au mouvement convenu aus* sitôt que la troisième sommation aura été faite. Parvenu à quelques pas de Fofficier de paix,. Rochefort se nomme, montre sa médaille de député et somme de laisser passer. L'officier lui répond avec parfaite politesse : « Ah ! monsieur Rochetort^ vous n'avez pas besoin de vous nommer, je vous connais fort bien. Si vous

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-voulez passer seul^ vous le pouvez, quant à ceux qui vous suivent je leur barrerai le passage, et si , vous restez avec eux, malgré votre qualité de député on vous sabrera comme eux. » Pendant ce colloque les sommations se faisaient. Rochefort se rejette en arrière et crie : « C'est le niomeiit de vous disperser ! » C'était en effet le moment, car le général de Clérembault débouchait sur le front de la foule pendant que le général iMoataigu la prenait en queue. Une nichée de pierrots au milieu de laquelle on jette une pierre ne s'envole pas avec plus de rapidité que ne le firent tous ces braves à la vue de la cavalerie. Au bout de quelques minutes il ne resta sur le terrain que des chàpeaux bosselés. Rochefort gagna la Chambre des Députés par une rue adjacente; il y arriva à cinq heures .

Depuis deux lieures, j étais à mon banc. La séance s'était ouverte par la déclaration de Daru, en réponse à une interpellation de Jules Simon, que les membres du Conseil privé, n'étant plus responsables, ne seraient plus admis aux délibérations des ministres. Ensuite on avait abordé la discussion du règlement. Pendant que les orateurs se succédaient au milieu de Finattention générale, je recevais des dépêches qui me tenaient au courant de ce qui se passait. Ces dépêches étaient loin d'être ras-

suraiiles: celle qui se plaignait qu à U uis lioun^s la cavalerie oe fût pas encore en position m'émut fort. Je fus non moins préoccupé d'une de cinq heures, qui nous aiinunçail que Rochefort, à la tète d'une foule immense chantant la Marseil^ laisêy marchait sur le Corps législatif. Deux bataillons de voltigeurs de la Garde étaitul massés dans la Cour de la présidence ; Le Bœuf sortit pour donner des instructions aux chefs et compléter ses dispositions de défense.

Pendant que nous attendions l'assaut de la multitude, Jules Ferry, afin que la Gauche ne déméritât pas complètement de Témeute, demanda à interpeller le gouvernement sur Tinoonstitutionnalité du sénatus-consulte qui établit une Haute Cour de justice, et sur l inconstitutionnalité qui vicie pareillement les décrets des 10 et 11 janvier» rendus àTégard du prince Bonaparte et du prince Murât.

Je repoussai Tinterpellation : « Si Tinterpel* lation présentée par Thonorable M. Ferry constituait une véritable interpellation, je motiverais mon opinion en disant que, dans les circonstances actuelles, au milieu d'une agitation qu'il ne faut pas accroître, il est bon, dans 1 intérêt de tout le monde, que quelques jours se passent avant que nous abordions des discussions de principes qui, se rattachant à des événements irnlants» se ressentiraient de Tagitation présente et Taugmenteraient. Mais, en réalité, ce n'est pas d'une interpellation qu'il s'agit : on propose à la Chambre de déclarer

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inconstitutionnel un sénatus-consulte, et, comme conséquence de cette nullité reconnue du séna-

tus-coTisulte, de casser deux décrets et d'annuler des actes de procédure qui s'accomplissent en ce moment. (C'est cela! c'est cela!) Eh bien, la Constitution fixe la procédure à suivre pour arriver à une déclaration d'inconstiiutionnalité: le simple citoyen doit employer la forme de pé* tition, le gouvernement la forme de proposition. Nous ne pouvons donc pas, d'une manière incidente et indirecte, permettre une usurpation de pouvoirs et laisser exercer par le Corps législatif un droit qui, constitutionnellement, est réservé au Sénat. » (Très bien! très bien!)

Aucune réponse, si ce n'est un appel au mépris de la Constitution, n'était opposable à mon aliment. Aussi Jules Ferry changea-t*il de tactique : il soutint que le renvoi du prince Bonaparte devant la Haute Cour de justice n'était pas obligatoire ; nous avions Toption de Ty déférer ou de le laisser comparaître devant la juridiction du droit commun et nous avions commis une offense à la conscience publique en préférant la juridiction exceptionnelle à la juridiction ordinaire. Je démontrai que la Haute Gourde justice étant saisie dans ce cas, par un texte formel de Tarticle premier du sénatusconsulte de lb5b, il n'était pas un jurisconsulte parmi les jurisconsultes éminents dont j'avais . demandé l'opinion, qui, comme moi, n'eût pensé . que lorsqu'une juridiction, non pas exceplionnelle, mais spéciale^ a été établie, dans un

intérêt d'ordre public, elle est obligatoire : celui-là. même au profit de qui elle paraît instituée ne peut y renoncer. « II est arrivé qu'un

député poursuivi a déclaré qu'il reiionçaiL à la prérogative parlementaire; les tribunaux n'ont pas accepté cette renonciation. Llmmunité qui vous couvre, ont-ils répondu, n'est pas établie dans votre intérêt; elle est d'ordre social. La compétence fixée par le sénatus-consulte de 1858 est absolument de même nature. Fondée ou non, tant qu'elle existe^ elle est d'ordre public ; elle appartient à la Constitution elle-même; celui qu'elle couvre n'a pas plus le droit de s'y soustraire que d'y renoncer. » (Vif mouvement d'approbation et d'adhésion.)

En i( tournant à mon banc je vis Rochefortau sien et j'appris du ministre de la Guerre que la manifestation était dissipée et que le Corps législatif n'avait même pas été insulté de loin. Quelques instants après Chevandier arrive tout souriant. Rochefort lève le bras et demande la parole pour un fait personnel. Je me préparais à le recevoir à la tribune aussi vertement que notre ministre de l'Intérieur venait de le recevoir aux Champs-Elysées; mais, probablement pour lui permettre de se dérober devant moi comme il venait de se dérober devant Chevandier, Jules Ferry réclama encore une fois la parole. 11 s engagea dans des arguties juridiques et je proposai à la Chambre de passer à l'ordre du jour, ce qu'elle fit. Sur quoi la séance fut levée à six heures, sans que Rochefort

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eikt insisté pour expliquer son fait personnel.

Quf^lqiies-unes des bandes dispersées aux Champs-Elysées s'étaient reformées sur d'autres points. Une suivait la rue de Rivoli, poussant des cris injurieux à la hauteur des Tuileries. Dispersée par les brigades du 1"' arrondissement, elle se reforme en partie et prolonge ses démonstrations dans le faubourg du Temple jusqu'à Believille. Du côté de la place de la Bastille et du boulevard de Sébastopol, on chercha à renverser les voitures, on essaya d'enlever un garde municipal qui revenait d'escorter un prisonnier à Mazas ; il dut se dégager en chargeant, le sabre au clair, et le pistolet au poing. Une bande tumultueuse, composée d a peu près 2000 individus, précédée d'une sorte de drapeau rouge, se dirigea du boulevard de la Madeleine au boulevard iMontmartre, en hurlant: «Vive laRépublique! Mort aux Bonaparte ! Vive Rochefort! » Les ser^'ices établis à la mairie Drouot la coupèrent à la hauteur de la rue Montmartre et, malgré rinfériorité de leur nombre, la dispersèrent. Cependant la nuit pouvant devenir orageuse, après m'être reposé un instant je me rendis à la Préfecture de police. Presque tous les magasins étaient fermés ; les cafés restaient ouverts. La soirée, néanmoins, fut calme; aucune réunion publique n'essaya de se constituer. Des perturbateurs ayant parcouru le faubourg Saint-Antoine en vociférant, les boutiquiers sortirent armés de bâtons et les mirent en fuite. Une bande parcourut le fau-

bourg Montmartre et le faubourg Poissonnière

en chantant etcriuul : on la siffla des cafés, et en une demi-heure, une centaine d'agents la mit en déroute ; c'étaient les derniers clapotements du flot qui retombaient sur eux-mêmes. A minuit je quittai la Préfecture et je passai par les Tuileries pour dire à TËmpereur que tout était fini. Je le trouvai en pantalon rouge entouré de son état-major, prêt à monter à cheval. 11 me remercia affectueusement. Je me plaignis de ce que les troupes que Canrobert devait envoyer au Palais de l'Industrie à une heure ne s'y fussent pas trouvées en même temps que les sergents de ville : surpris, il me promit de s'enquérir.

Cette aff'aire Victor Noir, qui devait « culbuter l'Empire et le ministère » fortifia, l'un et l'autre. Elle démontra que l'Empire n'avait rien à redouter tant qu'il aurait l'énergie de se défendre, et que le ministère nouveau avait à l'Intérieur un homme intrépide dont la résolution ne serait jamais prise au dépourvu. L'avis général fut que c'otnit au nouveau régime que l'Empire avait dû de résister à cette menace épouvantable. Le Journal des Débats disait : « Nous avons vu des minisires placés depuis beaucoup plus longtemps à la tête de l'administration se tirer avec moins d'habileté de difficultés moins sérieuses. Nous avons le tort, en France, de trop nous défier des hommes nouveaux. La journée dliier montre que des ministres u ont pas besoin d'avoir vieilli dans le maniement et la direction des affaires pour

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sortir à leur honneur de la crise la plus grave et la plus imprévue, quand ce sont des hommes intelligents, libéraux, bien intentionnés, qui jouissent de la confiance du pays. Qu'aurait pu être la journée d'hier, si Topinion publique, au lieu d'être satisfaite par la composition du ministère du 2 janvier, avait été irritée par la formation d'un cabinet de droite? C'est une question que nous ne voulons même pas nous poser, pour ne pas avoir à y faire une répunse trop triste ^ » — « C'est une victoire, disait Prévost-Paradol, que d'avoir traversé en paix l'affreux événement d'Auteuil cL ses périlleuses conséquences. »

Mazade, le chroniqueur de la Bévue des Dewir Mondes, disait : « Un appel brûlant a été fait à la multitude, à ces haines et à ces bas instincts qui fermentent sourdement au fond des sociétés vieillies et corrompues, et un instant les intérêts alarmés ont pu craindre un choc redoutable; c'est la liberté qui a sauvé l'ordre; sans elle comme sauvegarde, un cabinet d'arcadiens se fût brisé dans une lutte fralicide; avec elle pour auxiliaire, un ministère de conservation a pu traverser pacifiquement la plus dangereuse épreuve. L ancien système avait dit : « L'ordre, j'en réponds I » Le nouveau a dit à son tour : J'en réponds aussi, et, de plus, je réponds de la liberté*! y> Coniîrmant ces appréciations diverses, l'Empereur me disait le lendemain : « Sans

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