Mémoires
du même avis. Daru, à la réunion <lu Centre gauche, dans laquelle Tbiers avail exprimé ses scrupules, déclara que le ministère était si bien résolu à maiulciiir la demande de poursuites, qu'il en ferait une question de Cabinet et réclamerait la discussion à bref délai. Le mal eût été de profiter de cette victoire, comme on Tavait toujours fait avant nous, pour se jeter dans la réaction. L'organe de Textréme Droite, le Pays^ nous y poussait : « 11 faut en finir, disait-il, avec ce régime qui permet aux feuilles radicales et aux clubs de soulever Paris & leur gré. » Nous adoptâmes la conduite contraire : convaincus que plus nous serions largement libéraux, plus grande serait notre force à assurer l'ordre, nous ne laissâmes passer aucune occasion d'affirmer notre persistance à poursuivre la politique libérale qui était notre raison d'être.
Chevandier le fit dans une belle circulaire, à ses préfets. « Parmi les lois dont l'application vous est plus particulièrement dévolue, je n'en connais pas de plus dignes d'éveiller votre sollicitude que celles qui assurent au ciloyen le paisible exercice de ses droits, l'appellent à exprimer son avis sur les affaires publiques, et défendent son suffrage contre d'illégitimes pressions. Ces droits sont le patrimoine naturel d'un pays libre ; le gouvernement entend les préserver de toute atteinte. Vous vous garderez de jamais subordonner l'administration à la politique, et vous traiterez avec une impartialité égale les honnêtes gens de toutes les opinions, »
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Une ialerpellation de Maupâs au Sénat (15 janyier) m'amena à préciser une fois de plus ce programme politique qui, depuis Texplication vivante que nos actes récents lui avaient donnée» ne pouvait plus être ignoré ou méconnu de personne. Maupas, dans un laiifrage courtois, crut cependant nécessaire de nous interroger sur les conditions de l'homogénéité du Cabinet. Il désirait surtout que nous lui disions <f le dernier mot de l'évolution constitutionnelle ». Dans ma réponse, je retraçai la lutte entre le régime autoritaire et le régime libéral dont notre ministère était le dénouement. C'était la partie difficile de ma tâche, car la plupart des sénateurs avaient défendu le pouvoir personnel et je sentais à tout instant les frémissements de celui qui en avait été la personnification et qui présidait le Sénat. Cependant, à force de franchise, je parvins à ne froisser aucune susceptibilité et à ne pas même provoquer une interruption. Pins aisément je pus parler du présent; là j'étais d'accord avec les sentiments de l'Assemblée, et l'attention bienveillante devint une adhésion chaleureuse lorsque je dis : <i La lutte n'a pas cessé; elh^ ne cesse jamais dans ce monde ; seulement elle change de caractère. Il ne s'agit plus de savoir si Ton peut ou si i on doit accorder la liberté : la controverse est jugée; la liberté existe. Mais un second combat commence; en présence de nous tous, adversaires de la veille aujourd'hui réunis, se lève un parti nouveau, composé d'hommes
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audacieux, convaincus, — quelques-uns respectables; à l'Empire appuyé sur la liberté ils disent : Nous ne t'acceptons pas, et contre toi nous commençons la lutte sans trêve ni merci; tu es la liberté, constitutionnelle, parlementaire, bourgeoise, modérée; nous, nous sommes la révolution radicale, infatigable, inflexible. Eh bien 1 le ministère, au nom du gouvernement, répond à ce parti : « Cette lutte, nous l'acceptons! (Très bien! Bravo! Applmidisse^nents ,) Notre mission, et j'ajoute notre honneur, sera non pas seulement de la soutenir mais d'y triompher I (Aoi/f'cauT bravos et applaudissemenU.) Seulement nous y triompherons en continuant avec un soin jaloux à être les représentants fidèles des vœux légitimes de ropinioii publique. (Cest cela! — Très bien!) Nous y triompherons en devenant, lorsque cela sera nécessaire, la résistance, mais en ne devenant jamais la réaction. (Bravo! — Très bien!) L'honorable M. de Maupas me pressait de dire quel serait notre dt iiiif^r mot : nous pouvons lui dire ce que nous vouions actuelle ment; nous ne pouvons pas lui annoncer quel sera notre dernier mot. En politique, il n'y a pas de dernier mot. (Marques d assentiment. )hG dernier mol du jour n'est, le plus souvent, que le bégayement confus qui précède Tarticulation du mot du lendemain* (Très bien ! très bien !) »
On avait tant dit au Sénat que nous le dédaignions que je crus nécessaire de lui donner mie marque de respect ; c'était une occasion d'indi-
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quer le rôle réservé^ selon moi, à une seconde Chambre : a Nous savons à merveille ce qu'il y a de patriotisme, de hauteur d'âme, d^inteUigencedans celte assemblée; nous savons qu un gouvernement sérieux ne peut sans péril dédai* gner Tappui et le concours de ceux qui, siégeant ici après s être distingués dans toutes les car* rièreSy représentent la science, Texpérience, rbabîtude des affaires. Nous vous demandons donc. Messieurs, de nous seconder. Vous pouvez nous être très bienfaisants^ en nous conseil* lant, en étant pour nous, non Tobslacle qui empêche de marcher, mais lobslaclc momentané qui oblige à se recueillir, à ramasser ses* ' forces pour s'élancer ensuite en avant avec plus de coniiance et plus d'ardeur! » (Irès bien! très bien! Applaudissements prolongés. De retour à son àanc^ le Ministre reçoit les félicitations d'un grand nouiluc de sénateurs^ au premier rang desquels est S, A. L le prince Napoléon.)
Un ordre du jour de confiance, rédigé par La Sizeranne et Sylvestre de Sacy, réunit la presque unanimité*
Le terrain était donc bien déblavé et notre situation assise lorsque vint au Corps législatif la discussion sur les poursuites dirigées contre liuclieiurt.
Dès le début, quelques membres du Centre
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gauche m'offrirent, par Ëstancelia, un moyen d'éluder la difficulté en proposant un ordre du
jour ainsi conçu : « La (Chambre, confiante dans le ministère, qui a prouvé qu'il savait être à la fois la justice et la force, est d'avis qu'il convient de retirer la demande de poursuites. » Au milieu des bravos et des applaudissements je repoussai cette capitulation et déclarai : « que le Cabinet considérerait luulce qui ne serait pas le vote pur et simple des poursuites comme un acte de défiance qui le mettrait dans l'impossibilité decoijliauer son œuvre ». Eslancelin retira sa proposition* Rochefort protesta par quelques paroles insolentes : « Les masses se diront ceci : Atout prix il fallait écarter de la Cliambre un député désagréable. Si on Temprisonne aujourd'hui, c'est qu'on n'a pas pu s'en débarrasser nullement, (juaiit à moi, par leurs incroyables procédés, des ministres précédents sont venus, pour ainsi dire, me prendre par la main et me conduire sur les bancs liu Corps législatif. Aussi dussé-je en souffrir, je n'aurai pas la naïveté d'empêcher une nouvelle faute, car les fautes que coniHiet TEuipue, c'est la licpublique qui en profite. »
La demande d'autorisation de poursuites fut euuibattue d'une manière vague par Ernest Picard, violente par Ëmmanuel Arago, perlide par Jules Simon, folle par Piré, membre de la majorité. Je la maintins sans fléchir : <^ Les niasses, a dit M. Rochefort, croiront que le gouvernement a entendu se débarrasser d'un député qui
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lïmportune, et il a ajoute que telle n était pas son opinion personnelle. Comment penserait-il
différemment? Ne sait-il pas que s'il est dans cette enceinte, il y est, non pas gnïce aux maladresses commises contre lui, mais grâce à la clémence qu'on lui u tt'iiiui^iiée?!! ne serait pas dans cette enceinte, d'abord s'il n'avait pas été l'objet d'une amnistie, ensuite s'il n'avait pas été Tobjet d'un privilège exceptionnel... Si on n'avait pas suspendu, par un sauf-conduit\ l'exécution, pendant la période électorale, des'
condamnations de droit commun qui pesai(;nt sur lui. 11 a donc raison de ne pas croire que ces poursuites aient été motivées par le désir de se débarrasser d'un député désagréable. S'il veut me permettre de lui exprimer mon opinion, le Gouvernement n'éprouve aucun désagrément à le voii- sur ces bancs, et à entendre ses discours, (OnnU)On nous a parle de l'état d'esprit dans lequel s'est trouvé M. Rochefort lorsqu'il a appris le malbeur qui le frappait dans la personne d'un ami très cher. Mais est-ce le sentiment de la douleur qu'exprime l'article deM. Rochefort ? » J'établis que cet article n'était qu un outrage au souverain et un appel direct À l'insurrection, et qu'en le poursuivant, je ne portais aucune atteinte aux franchises de la
1. Rochefort m'interrompit, pour me dire qu*il n'y avait pas eo de sauf-conduit. VL avait raison ; il n'y avait pas eu de sanf-coniiiit au sens propre du mot : après Ta voir arrêté pendant quelques heures» au lieu de l'emprisonner, comme on aurait dù le faire, on l'avait laissé librement venir à Paris, ce ^ en fait équivalait à an sauf*condait«
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pensée, puisqu il s'agissait, non d'un délit de presse, mais d'un délit commis par la presse. Puis j'en vins aux considérations politiques :
« Nous sommes résolus à ne plus tolérer les habitudes que prend le parti révolutionnaire * [Très bien! très bien!) Nous ne redoutons pas pour ce pays, nous ne redoutons pas pour cette capitale une révolution. Nous ne craignons pas de révolution, parce que la nation n'en veut pas. (Très bien! — Applaudmements.) Satisfaite dt» voir que le Gouvernement est prêt à accueillir ses réclamations légitimes, à réaliser les réformes libérales qui sont mûres, à laisser à la discussion sa plus loyale latitude; frappée d'admiration, partout où la passion n'aveugle pas, en présence de cette révolution pacifique qui s'opère, de ce Gouvernement constitutionnel qui s'introduit peu à peu dans les lois et dans les mœurs, salistaito du présent et confiante plus encore dans l'avenir ; sûre de son lendemain, parce qu'elle sait qu'aujourd'hui ses destinées sont entre ses mains et qu'aucune volonté supérieure ne domine plus sa volonté (Mouvement... — Applaudissements), pénétrée enfin de toutes les leçons de notre passé révolutionnaire, la nation, dans son immense majorité, veut le progrès, la liberté ; elle repousse la révolution. ( Oui ! oiri ! — C'est vrai!) Elle sait que le but que le ministère actuel poursuit avec inexpérience, peut-être avec inhabileté, ce qu'il poursuit du moins d'un cœur sincère et ardent, c'est la paix, l'union sociale. ( Très bien ! —
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Bravos et acdamcUims.) Nous ne redoutons donc pas une révolution, nous redoutons, Messieurs, ce qu'on appelle, dans le langage révolutionnaire, des journées. (C'est cela! — Vous avez raison.) Dans les réunions publiques, un des orateurs a nettement expliqué quelle était la tactique actuelle du parti. Faire une émeute préméditée? On a dit de ces messieurs qu'ils n*en auraient pas le courage. Je ne répéterai pas cette expression provocatrice, je dirai seule«> ment qu'ils n'en ont pas la folie. (Mouvement,) Leur tactique est, non de provoquer une émeute, mais de maintenir les esprits dans un état d'inquiétude et d'agitation perpétuels. . . ( C'est cela,), d empêcher les affaires de reprendre... (C'est celai Très bien!) de s'emparer du moindre incident, de reiiveiiinier, de l'exagérer, de provoquer une émotion populaire et de jeter sur la place publique une foule confuse et curieuse. Qui sait? dans une masse ainsi en mouvement un malheur peut arriver, et on en peut profiter pour tenter un coup de main. Ëh bien ! iMessieurs, la volonté ferme du Gouvernement, c'est que désormais il n'y ait pas de journées. ( Très bien ! très bien l) Et pour qu'il n'y ait pas de journées, il faut que tout le monde sache que nous poursuivons ceux qui les provoquent ( Très bien ! très bien !) et que nous sommes décidés à les réprimer : Réprimer c'est répandre le sang, et nous demandons à Dieu de nous accorder de quitter le pouvoir sans avoir répandu une goutte de sang. (Applaudissements.)
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Jugez vous*mèmes daus quelle situation se trouve le Gouvernement, lorsqu'on annonce une jour*
née, lorsqu'on jette dans le public un appel aux armes; s'il laisse ces appels impunis, les plus modérés lui reprochent sa longanimité : il a laissé faire parce qu'il y trouvait un intérêt. Les autres se moqnen!. « Je sais, dit M. Rochefort, le cas qu'il faut faire des déclarations du plus peut nix, du plus couard, du plus timoré et en même temps du plus fanfaron des pouvoirs. » Ainsi, si le gouvernement ne frappe pas le provocateur, il est le plus lâche, le plus fanfaron, le plus couard des pouvoirs... (Cest cela!) Le Gouvernement change-t-il de méthode, se décide-t-il à poursuivre? On ne dit plus qu'il est couard, fanfaron ; on s'écrie qu il opprime la pensée, qu'il porte atteinte à l'inviolabilité d'un représentant et qu'il est réactionnaire . (Vive adhésion.) En vérité, que faire? ce que nous faisons. (Très bien!) cet que nous ferons^ et ce que je résume en terminant: Laisser toute liberté aux opinions, aux discussioas, aux critiques, même quand elles sont excessives ; mais poursuivre, sans aucune faiblesse, les outrages envers le Souverain, les appels à la guerre civile. (Nombreuses approbations.) Pour les opinions, pour les pensées, le respect; pour les outrages, pour les provocations, la répressiou. Si malgré nos prières une nouvelle journée a lieu, nous remplirons notre devoir. » (Vives et nombreuses approbat 'iom , — Applaudissement^^ prolongés.) Les poursuites furent autorisées par 222 voix
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contre 34 : Thiers s'abstint en compagnie de quelques Coutre gauches, Chambruu, Haentjens, etc.
<c Je ne dirai rien, écrivit Gîrardin, de cette
séance à laquelle j'ai eu la douleur d assister; les grandes tristesses sont muettes* »
Les interruptions blessantes n'avaient cessé de troubler ma discussion. Je ne m'y étais pas arrêté. Cependant, lorsque j'avais dit que nous demandions à Dieu de quitter le pouvoir sans avoir répandu le san^, Ganibetta m'avait crié : « Il ne vous faut pour cela qu'un éclair de bon sens. » Et j'avais répondu : « Il vous faudrait à vous un éclair de patriotisme et de conscience. » Il n'avait pas riposté, mais le lendemain, ne voulant pas rester sous le coup, il affirma qu'il n'avait pas entendu mes paroles : « Je ne vous reconnais pas le droit, vociléra-t-il, de porter un jugement sur mon for intérieur, car je tiens, pour l'avoir su et pratiqué, que votre conscience est trop mobile pour que je puisse en tenir compte. » J'aurais pu lui répliquer que ce qu'il avait pu pratiquer beaucoup plus que la mobilité de ma conscience, c'est la constance de ma bonté et de ma bienveillance à son égard, mais j'aurais eu la fibre vraiment trop sensible si je m'étais tant soit peu ému d une rengaine dont mes oreilles étaient rebattues depuis tant d'années. Je répondis donc tranquillement: « Il est des injures et des insinuations au-dessus desquelles j'ai le droit de me tenir. » Cette impassibilité le mit hors de lui. 11 cria : « C'est cela,
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toujours la même théorie, le dédain, n'est-ce
pas? » Je repris encore plus tranquillenuMit : « Je ferai remarquer à M. Gambetta qu'il donne une fois de plus l'exemple de la contradiction continuelle de ses paroles et de sa conduite. Il s'arroge le droit de juger les autres; il ne se passe pas de séance où il ne fasse entendre des paroles blessantes pour un homme d'honneur; nous y répondons par la plus complète modération et quand je lui dis que si sa conscience n'était pas troublée par la passion qui l'entraîne, il n'eût pas prononcé les tristes paroles que TOUS venez d'entendre.** » Gambetta se lève avec emportement : « Non, Monsieur, je ne vous ai pas adressé une injure, je vous ai purement -et simplement rappelé qu'il ne vous appartenait pas, à vous, de juger ma conscience et de la qualiiier. (Vives interruptions et murmures.) Schneider essaie en vain de le calmer. 11 continue : c( J'ai dit et je répète que vous aviez une conscience mobile. ( Ere lama tions : A tordre! à lordrel) Non pas que je vous conteste le droit de changer d'opinion, mais il y a quelque chose que vous ne pourrez explicfuer pour la moralité française, c'est que votre changement d'opinion A coïncidé avec votre fortune. » (Nouvelles exclamations, — Cris : A C ordre!)
Ma réponse fut roide : « Oui, monsieur Gambetta, si votre conscience n'était pas troublée par la passion, vous sauriez que le pouvoir dans les circonstances actuelles est un fardeau lourd qu'on accepte par devoir, et parler de fortune à
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ceux qui se sont décidés à pareil dévouement c'est donner aux autres le droit de croire qu'on ne cherche soi-même dans la politique qu'une occasion de fortune. » (Très ùien^ très bien,) Je lui rappelai que j'étais entré dans la politique constitutionnelle en 1857 alors que ce qu'il appelait ma fortune était loin d être faite. J)ès alors, suivant les conseils du général Cavaignac, j'avais en mépris la théorie immorale des réticences et des arrière-pensées. « Depuis 1857 je n'ai eu qu'un but, être fidèle à la religion du serment. 11 est vrai qu'un jour dans cette enceinte je me suis dit républicain, c'était en 1861, après le décret du 24 novembre. J'ai dit à TËmpereur : « Sire, donnez-nous la liberté et moi qui suis républicain j admirerai et j appuierai. » — L'Empereur a donné la liberté; il a fait appel à mon dévouement ; ce dévouement, il Ta absolu. J'ai été fidèle à ma jnoinesse de 1861. Je croisqu'en agissant ainsi j'ai accompli un acte de conscience et je me suis faonoré aux yeux de mon pays. » ( Oui, oui ! bravos et applaudissements prolongés,) Gambetta perdit alors tout sang-froid ; le visage empourpré, son bon œil hors de l'orbite, faisant de gros gestes furieux, il hurla quelques paroles assurément bien malséantes puisqu'elles furent aussitôt couvertes par les murmures de rassemblée et qu'elles ne parvinrent ni à moi ni au président. Il fut rappelé néanmoins à l'ordre à cause du trouble qu'il occasionnait et l'incident fut clos.
L'attitude furibonde de Gambetta fut blâmée
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par plus d'un de con\ qui niarchaient avec lui^ et elle fut sévèrement appréciée par les hommes impartiaux. « On lui croyait, dirent les Débats, Tétoffe d'un hunime polili(jiie; il lui plait de se réduire au rôle d'un Uochefort éloquent. Soit, puisqu'il le veut ainsi nous nous bornons à le regretter : on avait eu tort de le juger plus favorabiemeat qu'il ne s'est jugé lui-môme dans la séance d'hier. » Du reste, d'une manière générale, les premières iuicrventions de Gambetta ne lui avaient pas été favorables. Tout en reconnaissant la force de
sa parole, on regrettait qu'elle ne fût pas épurée de la grossièreté chère aux tavernes de Belleville et du débraillé qui mettait en joie les absintheurs du café Procope. On était surtout désagréablement surpris de l'intonation rauque et éraillée de sa voix, si belle lors du procès Baudin ; on racontait dans les couloirs que cette altération était due à une vilaine maladie contractée lors d'un séjour à Marseille.
1. « Mon cher ami, Je tiens à vous donner mon sentiment sur l'incident qui vient de se passer. Vous savez par quels points nous dillérions V\m <H l'autre de sentiments. Mais aujourd'hui je ne vois qu'une chose. J'ai reçu mandat de mes électeurs d'aider dans ce pays à la fondation d'un gouvernement libre. Sur les bancs où siège M. Gambetta, je ne vois jusqu'à présent apparaître que la violence et i injure, sans souci des affaires dn pays. Vous pouvez désormais compter sur mon concours le plus absolu. Je regrette que la trop grande pf^i soiniHlité de fincident ne m'ait pas permis de motiver, immédiatement et publiquement, cette décision a la tribune. Je le ferai bientôt, et je ne le ferai pas
seul. A vous. — GUYOT-MO.NTPAYROUX, »
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L'agitation révolutionnaire fut d'abord aggravée par notre décision de poursuivre Rochefort.
Dans les réunions publiques, presque toutes placées sous sa présidence d'honneur^ le diapason s'élevait encore, et, malgré les rappels h Tordre du coniniissaire de police, on y arrivait aux termes extrêmes de la frénésie idiote et Ton se débarrassait de cette censure peu gênante en qualiliant de réunions privées les réunions publiques les plus notoirement ouvertes à tout venant muni d'un chiffon de papier qu'on pouvait se procurer partout.
On se donna particulièrement folle carrière dans les réunions tenues le 21 janvier, anniver* saire de rexécuUon de Louis XVI. Un baniiuct avait été organisé à Saint-Mandé; Victor Hugo, Ledru-Rollin, Barbés, Mazzini, Garibaldi y avaient été invités, et sur leurs sièges laissés inoccupés on avait mis une pancarte avec ces mots : ce Absent, exilé par Bonaparte ». Les cattes d'entrée étaient rouges, de fonne triangulaire, avec la devise républicaine. On les distribuait dans les bureaux de la Marseillaise, Rappel, de la }{(' fonne et du BêreiL Des articles de journaux annonçaient l'agape révolutionnaire : a Pères, disait Grousset dans la Marseillaise^ vous avez bien agi. La conscience de rhuiuaiiilé vous approuve, et à quatre-vingts ans de dis-
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tance, nous votons avec vous. Et nous aurions à prononcer Tabolition de Téchafaud, que nous demanderions encore à le réserver pour les seules races royales. » Dans le banquet on lut des lettres de Louis Blanc et autres justifiant l'exécution du Roi. Le morceau dimportance fut le toast à la petite balle d'Auteuil, lu au nom de Félix Pyat réfugié à Londres :
« A une balle. — Écoute bien ! n'as-tu de courage que pour le crime? n'as-tu soif que de sang pur? Ne veux-tu verser l'impur aussi? Tu peux être plus historique, plus héroïque et plus épique qiio Tépée de Judith, le poignard de Brutus, la hache de Gromwell, le couperet de Robespierre et la balle même de Juarez. Réfléchis ! Toutes ces armes fameuses n'ont que vengé ou sauvé leur pays, toi, petite balle, tu sauverais le monde. Oui, tu peux purger la patrie, délivrer, renouveler l'Europe, rendre ù la terre l'âge d'or, tout plomb que tu es. Tu peux faire mieux que merveilles, miracles, être la balle providence, la balle de salut, la dernière balle, balle mortelle, nulle autre ne tuera plus après toi; la balle œcuménique, la balle hostie ayant temple et châsse ; la relique des peuples libres qui viendront eu pèlerinage fadorer à Paris, te saluer de ce saint nom, la balle de la liberté. Oh 1 petite balle! Chacun f invoque. Tout le monde t'attend, ne respire qu en toi. Tout le monde, car si la France marche, le monde entier marche; si elle fait une pause, il tombe. Petite balle de bon secours, relève tout. Au nom de la Pologne
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traînée à la queue d'un cheval cosaque, petite balle des nationalités, délivre-nous. — Au nom de ritalie r&lant sous Teseopette et Famulette,
sous les évêques et les brigands, petite balle de la démocratie^ délivre-nous. — Au nom de l'Espagne écartelée par quatre généraux, petite balle
de la révolution, délivre-nous. — Au nom de la France écrasée de casernes, de couvents et de prisons, si matée sous le poids qu'elle ne peut plus bouger, morne pour les aiiti ps, petite balle de l'humanité, délivre-nous, délivre-nous tous. Comment?... Si tu ne le devines pas, tu n'es pas digne de l'apprendre, reste infâme. Situ le sais, n'en dis rien à personne. Si tu consens, plus de larmes, ça mouille la poudre. Vise bien, comme avec le prince. N'aie pas la goutte aux mains, ne manque pas le coup. Et si tu touches, sois en repos. Deux cent mille hommes ont maudit ton crime, deux cent millions d'hommes béniront ta gloire. Justice sera faite! »
Une des réunions les plus importantes eut lieu le 28 jinivier àla salle Molière; le sujoL était Shakespeare. Kochefort, qui s'était l'ait attendre, arrive vers neuf heures. U est acclamé. Il se dirige vers le bureau, et semble surpris d'y \o\v Flourens; mais après une courte hésitation, il lui tend une main que son ancien ami saisit avec transport. Rochefort ouvre alors ses bras ; Flourens s'y jette et tons deux s'embrassent. On crie : » Vive Rochefort! Vive Flourens! » Rochefort prend place au fauteuil, remercie de l'accueil qui a été fait, non à l'homme, mais
aux principes qu'il représente, et affirme que, sous quelque temps, ces principes existeront au grand jour. Flourens, parlant de Shakespeare, dit qu'étant à Londres, à rExpositlon de 1855, il a été plus ému de voir la chambre du poète anglais que lorsqu'il va au musée des souverains et qu'il voit les chaussettes de Sainte-Hélène ou (railleurs. 11 ajoute que u son ami lioctiefort lui fait remarquer qu'il y manque le couteau de Ravaillac et certaine balle qu'on y mettra quelque jour », (Applaudissements frénétiques,) « Il vaut mieux, dit-il, détourner les regards de toutes les tôles couronnées ou non qui brillent au-dessus de la foule imbécile et laissent derrière elles une trace de sang qui fait qu'on peut les suivre. » Il est applaudi. Chaque soir dans divers coins de Paris se renouvelaient des scènes et des discours pareils.
Ce fut au milieu de ces extravagances que, le 22 janvier, vint devant la police correctionnelle le procès de Rochefort. Suivant mes instructions, le membre du parquet ne demanda pas l'interdiction du droit politique et requit seule* ment une peine de six mois de prison et de 3000 francs d'amende.
Le tribunal accueillit ses réquisitions, Rochefort fut stupéfait de la clémence que nous avions mêlée à notre justice. Il s'attendait à cinq années de prison et 10 000 francs d'amende, il est vrai qu'une fois sous clef, j'entendais le retenir jusqu'à ce qu'il eût purgé ses différentes cuadam-
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nations par défaut et celles motivées par les coups donnés à Timprimeur Rochette, et ainsi eût été allongée de six mois sa détention. A Tétranger, où cette affaire était suivie avec attention et sympaliiie pour le ministère, on trouva la sentence trop douce. Un des journaux principaux de Londres, le Daily Telef/raph, exprimait Topinion du pays de la liberté : « Depuis plusieurs mois, la presse en France
a été la plus libre du monde; ou, pour mieux dire, elle s'est permis une licence eli renée inconnue partout ailleurs. Même à New-York, aucun journal n'aurait osé adresser au président Grant, ou au plus modeste employé du gouvernement, la dixième partie des insultes que les rédacteurs de la Marseillaise et du Rappel adressent journellement à l'Empereur, à l'Impératrice, au Prince impérial, au prince Napoléon, et à tous les membres de la famille impériale. Si en Angleterre un ministère avait toléré l'existence d'une Marseillaise britannique, on l'aurait cbassé ignominieusement du pouvoir, on lui aurait faii comprendre que si liberté de la presse veut dire la liberté d'exciter à Tinsurrection et au carnage, il faudrait, dans l'intérêt de la société, plonger au plus vite tous les journaux dans le fond de Tocéan Atlantique. En Angleterre le crime d'un Rochefort serait puni avec une sévérité dix fois plus grande que celle dont le tribunal de Paris a cru devoir user. Nous aurions considéré un emprisonnement de six années, et non pas de six
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mois, comme une peine très légère. » (24 janvier 1870.1
La niodéralion de Tarrèt déconcerta les irr<^conciliubles, trop échauffés par la haine pour 8e rendre compte du motif élevé qui l'avait inspirée. Ils s'iniaginèrcnl qu'arrivés au bout de notre énergie nous commencions à capituler et voulions les amadouer. Enhardis, ils redoublèrent d'invectives et nous sommèrent de ne pas violer, par l'exécution de la sentence, Tinvioiabilité de leur député. 11 n'est pas de moyens (|u ils n'employèrent pour me terrifier : ma jeune iemme recevait quotidiennement des lettres anonymes lui annonçant que si je mettais la main .->ur Rocheforl, on me jetterait du vitriol au visage ou on m'assassinerait. La manœuvre était habile. Rien ne déconsidère plus un j;uuvernemont que le rei^reL d'un acte de viçrneur, ou que son attéuuation par un acte de faiblesse. Girardin ne me donna aucun conseil. 11 me boudait. Ma femme lui ayant écrit pour l'avertir que nous irions dîner chez lui, il lui répondit : a Madame, je dîne chez moi, et je dîne seul, mais peut-être vaut-il mieux que nous attendions pour diner ensemble qu'un grand acte libéral soit venu faire contrepoids à lu mesure qui m'a navré! » (18 janvier.)
Thiers me pressa de ne pas exécuter la sen«-
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tencc. Il trouvait tout naturel que j'eusse occupé le Parlement, la Justice, pour laisser Rochefort 86 promener sur les boulevards en nous narguant. « Le peuple, disait-il, ne laisserait pas mettre la main sur son favori, sans protester violemment ; tous venez d'échapper au péril d une émeute; vous allez vous replonger vousmême dans une autre plus terrible. — Je préfère, répondis-je, courir le péril d'une émeute, et ne pas décourager, par une reculade, les braves gens qui nous ont soutenus. » Les Exhortations de Thiers trouvèrent meilleur accès auprès de Buflet. Il les soutint énergiquement devant le conseil et entraîna Daru et quelques autres de nos collègues; de telle sorte qu'en laveur de l'arrestation il n'y eut qu une voix de majorité, celle de l'Empereur. Selon l'usage, le procureur général avertit Rochefort qu'il eût à se constituer vuloulaii cmcnt prisonnier. Celui-ci répondit dans la Marseillaise : it U faut croire, que j'ai été réellement condamné ces jouis-ci à six mois de prison. J'avais bien lu dans quelques journaux que deux ou trois vieillards vêtus de jupons noirs avaient marmotté entre eux quelques paroles me concernant; mais, préoccupé comme je le suis, je n'avais pas eu le temps de songer à ces fadaises. Aujourd'hui je re^^ois du parquet une lettre signée d'un substitut dont je n'ai pu déchiffrer le nom. Ces gens-l& sont tellement honteux de leur métier qu'ils se dissimulent derrière une signature illisible. ( Oh ! oh l) C'est par le canal de ce
commis que M. OUivîer « m'invite » à me constituer pi isoanier lundi 7 courant, c'est-àdire aujourd'hui, pour l'exécution du jugement
rendu contre moi le 22 janvier... Non, monsieur rhomme du monde, je ne me rendrai pas à onze heures précises au rendez-vous de chasse que vous me donnez dans votre palais de Sainte- Pélagie... C'est bien le moins que deux des argousins qui vous entourent se donnent la peine de venir eux-mêmes mo mettre la main sur le collet... Vous vous êtes écrié dans une de vos représentations à grand spectacle : « Si vous <( nous y contraignez, nous serons la force. » Je vous y contrains, soyez la force. » (Exclama^ lions et murmures.)
Avant cel article, ne pas arrêter son auteur eût été peu honorable ; après c'eût été ignominieux. Néanmoins, la Gauche, précisément parce que c'était ijïiioniinieux voulut nous y corit! iiindre. Elle y mit d'autant plus d'ardeur, qu'elle savait la dissidence manifestée dans le Cabinet. Le vieux Créniieux soutint que pour rexécution du jugement une autorisation préalable était encore nécessaire. Je n'eus pas de peine à démontrei- la puérilité de cette prétention. Gambetta^ toujours à rallût de ce qui lui permettait de secouer la discipline des vieux^ et de prouver qu il entendait conduire et non être conduit, déclara que le système de son maître n'était pas juridique^ que le mien au contraire l'était. Il proposa d*écarter l'exécution de la sentence en nous imposant un sursis jusqu'à la clô-
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ture do lit session. Cet expédient ne valait pas mieux que celui de Crémieux; je le fis écarter par 189 voix contre 46.
Nous eussions pu facilement faire arrêter Rochefort à la sortie de rAssemI)lée. 11 le prévoyait et avait pris ses dispositions en conséquence. [Plusieurs centaines de ses amis attendaient dans les rues voisines d'être appelés par un coup de sifflet. Us seraient accourus le défeiulr(*; une scène se fût produite sur le péristyle du Palais législatii ; le lendemain les journaux transportaient cette scène à l'intérieur; on criait à la profanation et Rochefort devenait un Manuel, liochefort sortit donc librement. Le coup de sifflet retentit, les amis accoururent, se distribuèrent en quatre voilures qui partirent dans des directions différentes; les agents, ne sachant dans laquelle était Rochefort, perdirent sa trace. Ils le recherchèrent dans Tun de ses trois domiciles et ne le retrouvèrent pas. Mais la Préfecture de police ayant été informée qu'il devait se rendre à une réunion de quatre mille personnes, rue de Flandre, d'où partirait le signal de Finsurrection, le ministre de Flntérieur donna i ordre de i ulleudre à l'entrée ci de le saisir.
Dans la crainte que cette arrestation ne fût
un prétexte a tumultes, nous avions repris les mesures adoptées le jour du convoi de Victor Noir, et ajourné toutes les réunions publiques d'où pouvait sortir un cri d'insurrection, même celles qui, pour échapper à la surveillance, s'in-
L'EMPIRE LIBÉHAL.
tilulaient faussement réiniiuiis privées. Des commissaires de police^ muais de mandats réguliers, prononcèrent la dissolution de deux réunions dans le sixième arrondissement. La justice ouvrit en même temps une instruction contre la rédaction de la Marseillaise et lança des mandats d'amener contre ses principaux rédacteurs. 11 n'y eut plus ce soir-là, dans Paris, que la réunion de la rue de Flandre présidée par Flourens, à la porte de laquelle la police attendait Rochefort.
Les agents exécutèrent leur prise fort dextrement. Au moment où Rocliefort allait entrer, deux d'entre eux le saisirent doucement chacun sous un bras, et, traversant un espace maintenu vide par les escouades, s'engouffrèrent avec lui dans une sorte de court passage clos par deux grilles dont la première se referma immédiatement derrière eux. Un liacre était prêt à l'autre extrémité ; on y fil monter le captif et quelques instants après il entrait au greffe de Sainte-Pélagie. 11 avait voulu que nous fussions la force, il était servi à souhait. Presque en même temps que lui, arrivèrent dans la prison tous les rédacteurs de la MarseilUuscy que nous avions fait arrêter le même soir. Flourens, président de la réunion, apprenant que « Tattentat est consommé » déclare le gouvernement déchu, la Révolution en permanence, tire du fourreau un revolver de combat et de sa gaine une longue épée, invite les citoyens présents à s'armer, à marcher contre l'Ëmpire pour la défense des
L'AFFAIRE VICTOR NOIR
lois et du suffrage universel violé dans leur député. Le commissaire de police est mis en arrestation. « Marchez à côté de moi, lui dit Flourens, revolver au poing. Conduisez- vous bien, ou vous êtes mort. Un geste douteux à vos agents vous perdrait. Faites-leur signe de ne pas bouger^ votre vie en dépend. Et maintenant, camarades, en avant! cria-t-il en se retournant vers la salle. Chantez la Marseillaise, et vive la bataille 1 Vive la Képublique universelle et la délivrance de Thumanité 1 » Entraînant avec lui le commissaire, et suivi d'une soixantaine de jeunes gens qui se donnaient du cœur en chantant, Flourens sortit, traversa une baie de deux ' cents agents de police, rangés dans la rue. Ils allaient s'élancer sur le petit groupe, mais ils virent le commissaire, dominé par Flourens, leur montrer son écharpe et leur faire signe de s'arrêter, et ils laissèrent passer. Flourens se débarrassa de son commissaire entre les mains d'un pur qui n'était autre qu un de nos agents, et courut a Belleville commencer la Révolution. Mais il ne trouva ni armes ni soldats, et il réussit péniblement à construire une douzaine de barricades^ qui furent enlevées par la police sans tirer un coup de fusil ni verser une goutte de sang. Un seul ullicier fut blessé. A une heure et demie Tordre était complètement rétabli. Et voilà à quoi se réduisit la formidable insurrection devant laquelle on nous avait tant suppliés de reculer. Paris, à Texception de quelques centaines de fous, ne bougea pas, monlrant;[que
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son engouement n'avait été qu uih' manière de s'amuser. Si nous avions écoulé les conseils d'Emile de Girardin et de Thiers, Rochefort eût été plus puissant que nous; il nous Faurait fait sentir, et nous aurait plus que jamais traités de couards et de fanfarons. Maintenant il était sinon fini du moins très diminué. A la tribune, il n'avait eu que la valeur d'un zéro ; dans la rue il n'avait pu soulever que quelques milliers de fous; la prison n'accroîtrait pas son prestige, car, quoi qu'on dise de l'effet des persécutions, tout homme mis sous les verrous ne gagne pas en valeur auprès de la foule, qui aime le succès. Les agitateurs de la presse et des clubs ne sont redoutables que si on en a peur. Fantômes! purs fantômes! Marchez sur eux et ils s'évanouissent.
Nos sentiments envers Rochefort ressemblaient si peu à de Tanimosité que nous ordonnâmes de le traiter avec des égards particuliers. Il l'a raconté: « J'étais installé presque aussi confortablement que dans une chambre d'hôtel; j'avais le droit de me considérer simplement comme un malade à qui son médecin défend de sortir pendant six mois, » Toute sa journée se passait à recevoir librement des visites. On lui avait même permis de prendre un serviteur, qui procédait aux nettoyages. Cependant, redoutant toujours nos projets pervers contre sa personne, dont la disparition lui semblait un des premiers intérêts de l'État, il ne mangeait pas certains plats sans les faire goûter par un gardien sûr.
L'AFFAIRE VICTOR NOIR
tant il y a de crédulité dans ces cerveaux hallucinés par une idée fixe de haine. Plus tard ses
défenseurs de 1870, convaincus prol)aLlement par mon argumentation, pensèrent, eux aussi, qu'un délit commis par la presse n'est pas un délit de presse ayant droit à Fimpunité: nidiiis cléments que moi, ils le firent condamner à la déportation, quoiqu'il y eût à son égarement bien des excuses dont la principale était d'avoir suivi leur exemple*.
A force d'être bfttonné par ses anciens amis, il finit par liisser échap[)('r une parole de justice, jugement délinitif sur ce qui s'est passé entre lui et nous : « Je me suis montré au Corps législatif aussi violent qu(> pos^ilile. J'y ai ouvertement insulté lËnipereur lui-même. J'y traitais les ministres avec le dernier sans-gêne. Je n'y suis pas moins resté sous la |>i n(( ction des lois; et quand, à la suite d'un article insurrectionnel publié le lendemain de l'assassinat de Victor Nùii , j'ai été déféré aux tribunaux par le ministère Oilivier, toutes les prescriptions du règlement ont été, à mon endroit, scrupuleusement observées*. »
Selon leur habitude, au lendemain des journées révolutionnaires auxquelles ils n'avaient
1. Inlransiyedut^ 3 {('vv'mv 181)2. Comparer dans Les aventures (le ma vie, de ïîoohefort Iraileinent féroce auquel il fut soumis par ses amis, maîtres du pouvoir, eu mai 1871.
L'EMPiRE LIBÉUAL,
point participé, les jeunes intransigeants oi i^anisèreiit une scène au Corps législatif aiin de se faire pardonner, par des déclamations sans danger, rabstention prudente de leurs actes. Jules Ferry, dans des termes d'une fureur calculée, interpella le ministre de llntérieur sur l'un des faits regrettables et douloureux que les provocations ministérielles sèment dans tout Paris ». Chevandier releva dédaigneusement l'accusation. « La Cliambre est juge du côté d où partent les provocations; de notre part elles ne se produiront jamais. Nous y répondrons quand Tordre public l'exigera; quand il ne l'exigera pas, nous les laisserons tomber. » ( Très bien ! très bien.) Et il démontra en fait que les réuunions soi-disant privées, n'étaient que des réunions publiques. Jules Ferry l'admonesta derechef : «Vous êtes dans l'arbitraire; je dis plus : vous n'êtes pas dans la politique, mais dans la maladresse. La meilleure soupape aux désordres de la rue, c*est la liberté, mais la liberté iranchement pratiquée, et non la liberté hypocrite que vous nous servez. » (Bmit et mouvements rfiW^.^ J'intervins : « L'honorable M. Jules Ferry répète et reprend ce mol qui, à mou grand étonnement, retentit sans cesse de ce côté : Vous êtes maladroits! Je réponds à M. Ferry que ce n'est pas à son école que nous irons apprendre la véritable habileté politique; de sa part, une seule chose nous troublerait, c'est l'approbation. (Bravos et applaudissements sur un grand nombre de bancs.) — Vous pré-
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férez celle des proscripteurs de votre père, me cria Eugène Pelletan. — Monsieur Pelletan, permettez-moi de vous répondre que vous n'avez pas le droit de prononcer le nom de mon père. Son approbation, sa bénédiction sont mes principales forces dans la tâche que j'accomplis. Qu'a donc fait M. le ministre de lintérieur? S'il a poursuivi et séparé une réunion privée, il a manqué à son devoir. S'il a séparé et poursuivi une réunion publique, il a accompli son devoir. Or, nous affirmons que les trois réunions qui ont été séparées hier étaient de véritables réunions publiques, qui ne se couvraient de l'apparence de réunions privées que pour se soustraire à Faction légitime de la loi... (Protestations à jrauc^^,les convocations sont faites par des lettres imprimées, qui n'ont ni adresse ni noms propres, J'en ai plusieurs entre les mains. Au bas de la lettre on lit : monsieur... — le nom en blanc — rue... — la rue également en blanc. — Pas d'adresse au dos. Il est un certain nombre de lieux bien connus où l'on délivre de ces lettres à qui en désire. Les agents du ministre de l'Intérieur s'en sont pourvus comme tout le monde Au surplus, Messieurs, la justice est saisie, elle décidera; devant elle vous aurez le droit de produire vos arguments et de justifier vos dénégations. N'affirmez donc pas que nous agissons d'une manière arbitraire ; on n'agit jamais d'une manière arbitraire lorsqu'on s'en rapporte & la justice du pays. » (Bravos et applaudissements sur
un grand nombre de bancs,) Pelletan revint à la charge : « J'ai accepté d'aller dans ces réunions pour essayer d'éteindre rincendie que vous aviez allumé. » (Vives réclamations et ais : A r ordre! à f ordre!) Dara se lève :.« Nous ne pouvons pas laisser tenir ici un pareil langage ! » (Non! non!) et s'adressant au président dont l'inertie scandalisait : « Vous ne pouvez pas le tolérer, monsieur le Président. (Non! non!) Il est faux que nous Plumions Tincendie dans le pays ! il est faux que nous soyons un ministère proYocateur! Il est taux que nous ayons violé une seule loi de notre pays. Ce qui vrai, c'est que nous faisons tous nos efforts, non seulement pour éteindre Fincendie que d'autres mains ont allumé, mais pour empêcher qu'un seul coup de fusil ne soit tiré dans ces faubourgs où Ton attaque nos braves soldats à main armée. Et nous ne souffrirons pas que i on dise à cette tribune que le gouvernement provoque au désordre et allume lui-même rincendie pour se donner apparemment lasatisfactiond'avoir à l'éteindre. » ( Vive approbation et applaudissements.)
Sch ne i d e r c o n i m e 1 1 ( 'a une p hrase q u ' i 1 n ' a ( * 1 1 e v a pas, et Pelle tau continua : <( 11 est vrai qu'il y a dans les esprits toujours des tendances & en appeler à la force et à rinsurreclion. » (Un membre à droite : « A qui la faute?») Pelletan reprend : « A qui la faute ? Je m*en vais vous le dire, elle est aux émeutiers {[iw ont pris par la violence le pouvoir et qui ont réussi... » (Vifs murmures au centre et à droite. — Appra-,
L'AFFAIRE VICTOR IsOIK.
bation à gauche.) Cette fois ce n'était plus le ministère qui était visé, c'était TEmpereur luimême. Schneider comprend qu'il ne peut plus se taire. Cependant il ne prononce pas de rappel à Tordre et il se contente d'adresser à Pelletan. quelques paroles doucereuses sans effet. Jules Ferry présente une seconde interpellation sur Tarrestation des rédacteurs de la MarseUlaise : aie déclare à messieurs les ministres que Topinion publique est tentée de voir, dans cet acte extraordinaire^ un moyen détourné de rétablir le droit de répression administrative. Si le ministre ne répond pas, il avoue. » Je répondis : a Personne n'a été arrêté à la Marmllaise en vertu d'ordres donnés par le pouvoir administratif. Une instruction judiciaire a été commencée, la justice a saisi ceux qu'elle considère comme coupables. » Jules Ferry: a La justice en matière politique m'est souveraiaenieuL suspecte. »
De presque tous les bancs de la Chambre* se lèvent de si vives réclamations et de tels cris : « A Tordre I » que le Président est obligé de s'exécuter: <c Monsieur Ferry, je vous rappelle à Tordre. » Jules Ferry, sous prétexte de se justifier, aggrave son attaque : a En matière politique dans ce pays, il n'y a pas de justice ! » (Nouveaux cris : A l'ordre! à r ordre!) Sur cette injonction, le président maintient son rappel à Tordre. Jules Ferry ajoute une nouvelle insolence aux précédentes : a De tous les maux que dix-huit ans de pouvoir personnel ont infligés à ce pays-ci^ le plus grand c'est Tavilissement de la justice. »
(Bruyantes réclamations, cris : A F ordre! à tordre!) Schueider dit ; (l M. Ferry est pour le moment sous l'empire d'une trop vive excitation pour que je veuille caractériser... » (Interruption.) La condescendaace présidentielle devenait tout à fait révoltante. Je me levai et je m'écriai : « Vous avez tort. {Oui, ouï, à V ordre!) Comme chef de la magistrature je demande le rappel à Tordre. » (Très bien! à l'ordre!) Jules Ferrv vient au secours de Schneider : « Le président n'a pas d'ordre à recevoir du garde des Sceaux. Schneider lui rend la pareille : Dans 1 L-tal de passion où se trouve M. Ferry je ne voudrais pas prononcer un second rappel à Tordre. »
La Gauche applaudit en face de la stupéfaction silencieuse de la majorité. Le président se sent compromis : « Je ne désire point d'approbation, dit-il, j'obéis à ma conscience, et je n'accepte surtout pas une approbation qui pourrait donner à ma pensée une signification qu'elle n'a pas. » Puis craignant que cette modeste protestation ne mécontente la Gauche, il Tadoucit : « Mais j'ai fait appel au calme et à la modération, et c'est pourquoi il me paraît préiérable dans ce moment de ne pas appliquer la grave pénalité du second rappel k Tordre. J'espère que M. Jules Ferry tiendra compte de ce sentiment de modération. » Le compte rendu, rédigé sous la surveillance de Sclineider, dit : u Mouvements prolongés en sens divers. » En réalité si ce n'est à firauche, les mouvements n'étaient pas en sens
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divers; ils étaient unanimes : on se disait de toutes parts que laisser vilipender le souverain, son origine, son règne, sa magistrature, cela méritait un autre nom que celui de modération, et, certes^ si le lendemain se fût faite Télection présidentielle, Schneider n'eût pas été réélu.
Journal des Débats y que j aime à citer parce qu'il était dirigé par des hommes éminents avec lesquels le gouvernement n'avait aucun rapport officiel, et qu'il représentait l'opinion moyenne des esprits impartiaux, jugea ainsi la séance : « Quand l'agitation n'est pins seulement dans les esprits, quand le désordre est dans la rue, la tolérance doit cesser; le gouvernement manquerait à son devoir s'il ne dispersait point les foyers où l'agitation s'alimente, et ceux-là mêmes qui lui reprochent aujourd'hui de n'avoir pas assez respecté la légalité pourraient, dans le cas où le désordre prendrait les proportions d'une émeute, et où une répression rigoureuse de* viendrait nécessaire, lui faire un crime de l'avoir respectée avec excès. M. le garde des Sceaux a, du reste, parfaitement justifié la mesure d'ordre public prise hier, et nous ne pensons pas que les accusations violentes de M. Jules Ferry trouvent plus d'écho dans l'opinion publique qu'elles n en ont rencontré à laChambre. M. Ferry peut juger du fâcheux effet produit par ses violences sur les hommes mêmes qui ont le plus contribué, il y a quelques mois, à le faire nommer. Le journal où il écrivait et auquel il a dù de se faire connaître du public et des élec-
tenrs n'hésite pas à blâmer raltitude qu il a cru devoir prendre. » « U faut, dit le Temps ^ que la Gauche, dans son intérêt même, se sépare nettenieul du parti des violences extravagantes. >>
Les façons de Gambetta et Ferry, qui avaient choqué les honnêtes gens même peu favorables à TEmpire, n'avaient pas réussi davautage à Belleville et . dans les faubourgs. ËUes avaient plutôt accru les colères des révolutionnaires, furieux de ne jamais trouver ces champions de parade à côté d'eux aux heures décisives. Peu s'en fallait qu'on ne les traitât aussi mal que moi-même. Le mécontentement n avait pas été moindre parmi les orateurs de la Gauche. Jules Favre, Grévy, Crémieux, Ernest Picard, Jules Simon, hoiuiues de bonne compagnie, de culture raffinée^ maîtres de toutes les ressources de l'art oratoire, ne croyaient pas qu'on fût obligé de hurler l'écume à la bouche, pour attaquer avec force. S'il convenait à ces ambitieux impatients de se donner l'air de chefs, il ne conve^ nait pas à leurs anciens de devenir leurs soldats. La prépotence brutale que s'arrogeait Gambetta leur était insupportable. Enfin l'affaire Victor Koir les avait avertis qu'ils étaient en présence d'hommes résolus qui» même de leur part, ne toléreraient aucune témérité révolutionnaire. Jules Favre, très discrètement, de manière toutefois qu'on ne pût s'y tromper, avait marqué un blâme. Gambetla nous avait dit ; « Ne comptez jamais sur nous, pour fonder la liberté I » Jules Favre nous dit : « Comme le
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ministre de rinslructioû publique, je désire ardemment qu'un gouyernement d'ordre et de li* berté sincère et complète puisse se fonder dans mou pays. Sur ce point, sachez-le bien, nous sommes prêts, non pas à des concessions de
principes, mais à des sacrifices d'opinion lorsque cela sera nécessaire. » Jules Ferry avait insulté la magistrature; Jules Fayre disait : « 11 n'est pas sorti de ma bouche une seule parole qui ait pu atteindre la magistrature, et au surplus je n^avais à cet égard aucun effort à faire, car elle est l'objet de tous mes respects *. »
Les incidents de l'affaire Victor Noir n'avaient été qu'une des formes de Taction révolutionnaire, socialiste, anarchique, jacobine. Cette action se poursuivait à la fois à la tribune, daus la presse, dans les réuniuus publiques, dans les conciliabules souterrains, dans les associations ouvrières. A la tribune, quelque violente qu'elle fût, Taction révolutionnaire était cependant obligée à quelque mesure; les orateurs s'arrêtaient au point où ils seraient compromis [et pourraient être traités en séditieux; la frénésie était calculée autant que prudente. Dans la presse, le ton était beaucoup plus déchaîné et les ménagements iuconaus. Là ce