Corps législatif, séance du 2 février
qui était indiqué à la tribune était hurlé. Le Méveil de Delescluze, le Rappel des fils de Victor Hugo, se signalaient dans ces saturnales, mais les chefs de combat étaient dans la Manedlai^e, Jules Favre la défendait comme « étant l'expression de la pensée et de la conscience humaine ». Un de ses jeunes rédacteurs l'a depuis déiinie avec plus de vérité : « C'était une machine de guerre, un toi pilleur lancé à toute vitesse contre les plaques blindées du navire impérial. L'équipage se savait sacrifié d'avance. On y entrait^ dans cet équipage, non point par les voies habituelles du recrutement littéraire, mais par uue véritable élection et sur la désignation nominative d une académie révolutionnaire. Notre programme était bref, et nous n'en faisions pas mystère; il s'agissait de faire sauter l'Empire. Aussi l'Empire avait-il mis tout son monde sur le pont et faisait-il contre nous feu de tontes ses mitrailleuses. Presque chaque jour, la MarseUlaise éloAi saisie. Nous éprouvions même quoique humiliation quand» d'aventure, elle ne Tétait pas. Les assignations du parquet se répétaient si souvent que notre gérant ne prenait même plus la peine de les lire. Quant aux arrestations avec ou sans mandat, aux descentes de police, aux voyages en fiacre avec des commissaires, aux nuits brusquement passées à Mazas, aux tête-à-téte avec des juges d'instruction, c^étaient pour nous choses de la vie courante. Nous étions outillés tout exprès et nous avions à demeure, pour ces excursions cellulaires^ avec le principe
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de ne jamais répondre au magistrat instructeur, des valises toutes prêtes. Les armes ne man*
quaient pas non plus. On \ujait dans nos bureaux autant de revolvers que d'écritoires. Notre prose à tous sentait la poudre et chacun de nos articles avait pour mut de la fin un appel à Finsurreclion^» Et ce journal se voyait dans toutes les mains; que l'on sortit dans Paris, que Ton moulût dans un omnibus, c'était la Marseillaise que lisaient les voyageurs^ les cochers à leur station^ les commissionnaires, les décrotteurs assis sur leur boîte.
Un très grand nombre de groupes ouvriers, sociétés coopératives, syndicats professionnels, se mouvaient dans l'ombre. La plus iniluente, sinon la plus nombreuse, était la Société Internationale des travailleurs : elle avait subi une première traublormaliou en devenant, de socialiste pure, en dehors des luttes politiques, une auxiliaire du parti révolutionnaire actif; elle restait néanmoins mutualiste, partisan de la propriété individuelle et de la famille, respectueuse de la liberté religieuse. Dissoute par arrêt de justice, elle s'était reformée en se rattachant au Comité central de Londres et, malgré l'opposition courageuse de ses fondateurs, Tolain, Fribourg, Héligon, elle s'était laissé gagner au collectivisme germanique de Karl Marx et, sous la direction de Benoît Malon et de Varlin, dédaignant les réiormes progressives, elle con-
1* Pasghal Groussbt. Rappel da 17 juillet 1891.
sidérait comme modérés ceux qui s'en tenaient à l'impôt progressif, unique , global. 11 lui fallait la liquidation sociale du vieux monde, le remplacement de la famille par l'Union libre, le matérialisme athée à la place d'une religion quelconque. De telles réformes n'étant pas à espérer d un gouyernement même libéral, elle en était venue à se confondre avec ces jacobins, ces blanquistes dont elle seUiit d'abord tenue écartée, et à poursuivre comme eux et avec eux la destruction par le fer, par le feu, parla petite bulle, de l'Empire qui leur barrait le chemin.
Les Blanquistes préparaient les engins à la nitro-glycérine, recrutaient les assassins, appelaient à Paris et le long de la frontière les hommes d'action sur lesquels ils comptaient. Rochefort avait mandé à Kogeard, l'auteur des Propos de Labienm, résidaiiL eu \^'u^Lemberg, que les événements se pressaient dans le sens d'une révolution, qu'une grande conspiration contre le Gouvernement de l'Empereur était au moment d'éclater, que les partisans de la République devaient se hâter d'accourir à Paris afin de grouper leurs forces pour le moment prochain où la lutte s'engagerait*. Les hommes de l'internationale s'occupaient de fédérer tous les {groupes ouvriers afin de les lancer à l'heure propice dans la brèche ouverte par l'assassinat ou par l'émeute.
Et en attendant, pour les mettre en haleine,
i. Saint^Vailier. Stuttgart, 15 février i870..
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les façonner à TactioDy ils avaient inventé les grèves politiques. Leur coup d'essai fut au Creuset. Un des leurs, nommé Assy, ouvrier ajusteur très habile, l'esprit bourré de tous les lieux communs socialistes et les maniant avec une intarissable faconde et un air contagieux d'autorité, s'était rendu au Creusot, où se trouvaient agglomérés une dizaine de mille ouvriers tranquilles, bien traités, ne se plaij?nant pas de leur sort. Il se fit embaucher, gagna peu à peu la faveur de ses camarades, et, ne trouvant pas prétexte à révolte dans les conditions faites aux travailleurs, il parvint à les exciter à propos d'une caisse de secours et de prévoyance, alimentée en paj lie par des prélèvements sur les salaires. Il réclama pour les ouvriers Tadministration libre de cette caisse régie par le patronal de Tusme. Schneider, accouru de Paris, s'y refusa, congédia Assy et ses compagnons les plus compromis. Les ouvriers, moitié volontairement, moitié terrorisés, quittèrent le travail, et la grève fut prononcée (Id janvier).
A l'action révolutionnaire de la tribune, nous avions répondu par la plus ferme attitude. Aux attaques insurrectionnelles de la Marseiilaisef nous répondîmes par des poursuites et des condamnations aussi résolues que les attaques ellesmêmes. Tous les rédacteurs de la Marseillaise furent successivement incarcérés et condamnés. Nous fûmes informés que beaucoup d'ouvriers du Creusot suivaient à contre-cœur, qu'ils ne cachaient pas leur volonté de reprendre le tra-r
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yail, qu'on s'efforçait de Les en empêcher par des
menaces suivies de quel(}iies violences, et que des joui naiistes de la Marseillaise^ du journal radical de Saône-et-Loire et de Lyon accouraient afin d'exciter les espiits. Nous nous mîmes en mesure de défendre la liberté du travail. Seulement, nous ne voulûmes pas recommencer les tristes aventures de la Hicamarie et d'Aubin, dues à Tinsuffisance de la troupe armée opposée à la masse ouvrière; et, comme nous Tenions de le faire à Paris lurs de i tiilaire Victor Noir, nous voulûmes^ par un sérieux déploiement de forces préventif, nous éviter la nécessité d'une sanglante répression. Le préfet et le procureur générai se rendirent sur les lieux, suivis de 3000 hommes. L'effet fut immanquable et, bien que nos agents civils et militaires se fussent | scrupuleusement abstenus de toute immixtion j comminatoire, le travail fut repris. i
Suinmation l'ut adressée par les démagogues de Marseille, à Ësquiros et à Gambetta, de dénoncer cette conduite. Gambetta soutint que notre intervention avait été sinistre, provocatrice, faite au profit des patrons contre les ouvriers; qu'il ne fallait jamais envoyer des I forces militaires sur le lieu d'une grève. « Toutes i les fois que vous envoyez des troupes sur le lieu d'une ^rève, vous favorisez injustement un des deux intérêts qui sont en présence. La force sociale n'est donnée que comme moyen répressif; vous ne pouvez l'employer comme mesure préventive que lorsque vous ne trouvez pas en face
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de VOUS Texercice d'un droit ou d'une prérogative. » Cette thèse extravagante a été si souvent réfutée plus tard par la pratique de Gambetta et de ses amis, qu'il me suffit de rappeler pour mémoire nos objections d'alors, devenues des lieux communs tant elles ont été répétées par tout le monde. Chevandier et moi démontrâmes qu'envoyer des troupes sur le lieu d'une grève, avec l'instruction de conserver la plus complète neutralité, si ce n'est contre le désordre d'où qu'il vienne, ce n'était se placer ni derrière les patrons ui derrière les ouvriers, mais défendre leur intérêt commun : la liberté de refuser ou de donner son travail. « Dès que, dans une grève, se produisent des manifestations de nature à faire craindre que des violences soient exercées, ou bien lorsqu'en réalité des violences sont exercées, le devoir de la puissance publique commence : elle doit empêcher Toppression en vertu des exigences de la police préventive, et la punir en verlu des exigences de la justice répressive. ( Très bien ! très bien !) S'il en était autrement, si la violence n'était pas réprimée avec autant de sollicitude que la liberté est respectée, la loi des coalitions ne serait plus qu'un instrument désolant de despotisme, un moyen de désordre social; elle ne devrait pas être maintenue dans la législation. y> , (Nouvelles marques (F approbation,)
Un très grand nombre d'arrestations avaient été opérées et un seul juge d'instruction chargé des interrogatoires. J'ordonnai que plusieurs.
fussent commis à cet office, afin que les innocents fussent immédiatement relâchés. Un jeune ouvrier, nommé Mégy, avait été particulièrement signalé par la procédural comme Tun des plus ardents complices de Flourens. Son arrestation fut ordonnée par le juge d'instruction et le 11 février, les six heures du matin sonnées*, le commissaire de police Dorville^ muni d'un mandat régulier d'amener, accompagné de son secrétaire et des sieurs Mourot et Petit-Colas inspecteurs de police, se présenta au domicile de Mégy. La porte ouverte avec quelque difficulté, le commissaire, ayant à sa gauche l'inspecteur de police Mourot, s'avance de quelques pas dans la chambre, Mégy l'ajuste, décluuge sur lui un pistolet à bout portant; la balle effleure le visage de Derville. Au même instdnt on entend le bruit produit par la chute d'un corps, puis des gémissements : l'inspecteur Mourot venait de tomber mortellement atteint. C'était l'inverse du drame d'Auteuil, le démagogue venait de traiter Mourot comme Victor Noir eût fait du prince Pierre si celui-ci ne l'eût devancé. Victor Noir mort, on l'avait célébré : il était jeune, il était fiancé. Mourot, fonctionnaire
1. Article 1037 du code de procédure civile: « Aucune signi* fication ni exécution ne pourra être faite, depuis le l«r octobre jusqu'au 31 mars, avant six heures du matin et après six heures du soir; et depuis le i** avril jusqu'au 30 septembre avant quatre heures du matin et après neuf heures du soir, non plus que les jours de fdte légale, si ce n'est en vertu de permission du juge^ dans le cas où il y aurait péril en la demeure. »
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irréprochable, marié, père de famille, nullement responsable d'un ordre légal à Texécution duquel il était obligé de contribuer, méritait de la pitié ; on piétina son cadavre : Mégy était un héros et avait eu raison d'assassiner lâchement un brave homme accomplissant un devoir; on présentait comme arbitraire et opérée pendant la nuit, une arrestation d'une irréprochable légalité opérée après le lever du jour. Gambetta et Jules Ferry se signalaient par la violence du panégyrique de l'assassin. Gambetta se rendit spontanément auprès de Mégy pour lui recommander de se confier à un avocat ayant un nom et pouvant, mieux que le jeune homme qu'il avait choisi; Protol, donner à son affaire du retentissement. C'était lui dire : <c Choisissez-moi. » Mégy reçut froidement cette offre et, tout en remerciant Gambetta d'une visite qu'il n'avait pas demandée lui répondit que sa résolution était bien arrètét d'avoir Protot pour défenseur. 11 était de ceux qui considéiMital Gambetla comme un lâcheur et un blagueur.