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CHAPITRE XV

ŒUVRE ADMINISTRATIVE DU MINISTÈRE. NOS RÈGLES DE CONDUITE A L'ÈQARD DU PER- SONNEL. — LE MOUVEMENT PRÉFECTORAL.

— LES NOMINATIONS JUDICIAIRES. — LES HOMMES NOUVEAUX. — LES JUGES DE PAIX. — LE ROULEMENT DES TRIBUNAUX. — L'AFFAIRE LE VERRIER. — RENAN. — LES MONNAIES PON- TIFICALES.

Si du côté de la Droite on entendait les lamentations des oiseaux nichés sur l'arbre qui tombait^ du côté du Centre gauche on entendait les impatiences des affamés devant les portes de la curée. Lampride a noté les cris de la populace romaine après la mort tragique de Commode; Lamartine ceux du peuple de Paris pendant les journées de Juin; l observateur qui eût voulu écouter, pour les conserver à rhistoire, les clameurs qui suivirent le 2 janvier, eût surtout entendu celle-ci : Des places ! des places ! des places et nous vous soutenons 1 des places et nous vous admirerons; des places ou nous vous abandonnerons ! des places ou nous nous déclarons déçus, trahis !

A la suite d'une révolution tout est facile, on fait table rase et on peut donner des places à

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qui on veut. Le parti triomphant doit introduire, dans tou0 les emplois grands et petits de Tadministratioii, de la diplomatie, de la magistrature, de Tarmée, des amis^ des parvenus dont l'intérêt s'identifie à ee point au maintien du régime uuuveau que sa chute soit leur ciiuie. Toute révolution qui méconnaît cette loi, et, sous prétexte de modération, laisse ses partisans dans la rue et ses ennemis dans les places, ne tarde pas à être livrée, bafouée* La difficulté est bien plus insoluble quand le changement est la conséquence d une évolution pacilique opérée par un souverain; on ne peut lui demander de sacrifier cette armée de fonctionnaires qui, pendant tant d'années, lui ont prodigué leur dévouement. Nous n*y songeâmes pas. C'eût été une injustice, une cruauté, un dommage à la gestion régulière des aifaires publiques. Nous adoptâmes trois règles : l"" ne toucher au personnel que dans la mesure où il le rendrait indispensable par des excès inadmissibles ou par une incapacité dont nos prédécesseurs eux-mêmes auraient fait justice ; 2** tout en conservant les fonctionnaires, les déplacer partout où cela nous paraîtrait une condition d'apaisement et de ralliement; 3** introduire, dans les emplois rendus vacants par la mort ou les limites d'Age, des hommes nouveaux.

Chacun de nous, dans son département, se conforma à ces règles. Cela fut relativement facile à tous, sauf à Chevandier et à moi. On nous assaillait de demandes de destitutions.

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Thiers écrivait à Chevandier : « Je suis des

Bouches-du-Iiliùiie et je passe une partie de ma vie dans le Nord. Ne vous décidez pas sur les préfets de ces deux départements avant de m'avoir entendu. » On Tentendit. II demanda le renvoi du préfet de Marseille comme celui du préfet de Lille et la nomination à la place de ce der- nier d'un de ses amis persuiuiels, Masson.

Guizot m'écrivait: « On m'avait dit que le déplacement (non pas la destitution mais la transplantation) du préfet du Calvados, M. Le Provost de Launay, était décidée. C'est pourquoi je ne vous en ai pas parlé hier soir. Il me revient que cette mesure est encore incertaine et que M. Provost de Launay pourrait être laissé à Caen. Je me fais un devoir de vous dire que ce serait d'un très mauvais effet dans ce département^ et pour l'administration locale et pour l'autorité du gouvernement central. Je recommande cette petite affaire à votre sérieuse attention. Il s'agit de savoir si vous rallierez, dans le Calvados, les conservateurs libéraux à la politique que l'Empereur et ses conseillers s'appliquent si sagement à faire prévaloir sans se<cousse, mais avec efficacité. La confiance et le bon vouloir ne se commandent pas et ne s'improvisent pas. M. Le Provost de Launay pourra^ sous une bonne direction, les obtenir ailleurs. Dans le Calvados il n'y réussirait pas. » (27 janvier.)

En effet, il ne pouvait être question de sacrifier Le Provost de Launay^ un de nos préfets les

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plus capables et les plus honorables, mais il nous parut à propos de ie déplacer. Je m'opposai h ce qu on doiuiàl salisiaelion à Thiers, à Marseille. Levert avait été mon ancien camarade à Sainte Barbe; il était venu apprendre, dans ma préfecture de Chaumont, le métier de préfet, puis m'avait oublié après le coup d'État, et ne s'était ressouvenu de notre camaraderie qu'au moment où elle n'était plus compromettante. Néanmoins, comme c'était un bon administrateur, plutôt incliné vers nos idées, je tenais à le conserver. Tliiers n insista pas et se contenta de Masson que nous lui accordions bien volontiers. Il s'agissait seulement d'obtenir Fassentiment de l'Empereur.

11 l'avait donné, lorsque tout fut remis en question par Tattaque de Thiers contre Forcade à la Chambre (28 janvier). L'Empereur alors s'opposa. Chevandier m'écrivit : « J'avais parlé plusieurs fois à FEmpereur de Masson. Il avait accepté son nom après avoir examiné, à fond, la situation, avec moi. Enfin, hier à cinq heures, il m'avait charité de prévenir Masson qu'il le recevrait uujourd hui à deux heures et demandé de le lui présenter moi-même. Je l'avais fait savoir tout de suite à Masson, quand à cinq heures du soir, j'ai reçu de l'Empereur un billet me disant de remettre à un autre jour la présentation, la raison du retard devant m'étre dite ce matin. Qu'est-il survenu? Est-ce le résultat de la fin de la séance d'hier? Soyez de bonne heure aux Tuileries pour m'aider à sauver la situa-

tion ». Je fus de bonne heure aux Tuileries et

nous décidâmes TEmpereur à signer la nomination de Masson. Le 3i janvier ce mouvement préfectoral paraissait au Journal Officiel. Huit préfets et cinq sous-préfets étaient disgraciés, parmi lesquels Bouville que Forcade avait con** damné, et Janvier de la Motte que Maurice Richard et nioi défendîmes en vain contre nos collègues. Un certain nombre étaient <( transplantés », parmi lesquels Le Provosl de Launay.

Mes autres collègues ne touchèrent à personne et moi-même je ne fis aucune révocation, mais simplement quelques déplac(^ments indispensables. La place de premier président à Lyon étant vacante, j'y nommai un magistrat depuis longtemps en fonctions, Millevoye, dont j'avais apprécié le mérite à Valence, en 1849, lors du procès des insurgés de Marseille ^

J'eus la loiiyaiiimité de cons(»rver, à la iète du Par(|uet de Paris, Grandperret, magistrat respectable, orateur de mérite, mais froid, stao:nant, dépunr\u d'initiative, lié à nos adversaires, qui ne désobéissait pas, mais qui servait mollement, et, par derrière, nous desservait. Il ne nilnspirait ni couiianre ni syin[>atliie ; je le supportai toutefois, n ayant pas encore

1. Dans une notice sur leur père, les fils Millevoye, pour se dispenser d'une reconnaissance dont. je les tiens quittes, ont raconté que la nomination de leur pôre avait été un des derniers actes du pouvoir personnel. Or, elle fut en réalité un des premiers de i'Ëmpire libéral, signée par moi le 6 janvier 1870.

SOUS la main la compensation honorable à laquelle ses longs et bons services lui donnaient droit.

Plus que mes collègues je fus fidèle à notre

rèple d^introduire des hommes jeunes et nouveaux. J'avais espéré que mon exemple d'en élever un rapidement serait imité. Il n'en fut rien. Mes collègues appelèrent autour d'eux des hommes plus ou moins aftiliés à l'ancien régime. — Chevandier mit à la tête de son personnel d' A u ri beau , un des préfets compromis de Rouh er, afm de rassurer, disait-il, ceux qu'il appelait déjà ses préfets. Dans son remaniement préfec* toral, il n'y avait que trois noms nouveaux, Masson, Nyer et Lavollée, et si Masson et Nyor, avocats distingués, avaient un poste équivalent à leur mérite, il n'en allait pas de même de LavoUée, économiste des plus renommés pour lequel j'aurais voulu plus que la préfecture des llaiites-Alpes. U fut entendu que ce ne serait qu'un poste d'attente. Maurice Richard^ à ma grande satisfaction, nomma inspecteur des Beaux-Arts un écrivaiu en renom, Paul de Saint- Victor, et me promit de réserver une de ses prochaines places vacantes à un jeune écrivain dont la célébrité commençait à poindre, Alphonse Daudet, le frère de mon fidèle ami Ernest Daudet/

Quatre hommes de premier ordre s'offraient à nous seconder : Weiss, About, Hervé, Prévost-Paradol. Weîss avait été pourvu par Maurice Richard. jX'ayaiit pu placer About aux

Beaux-Arts, je décidai à grand'peine Chevaû-

Jier à l'accepter pour la préfecture de la Gironde. L'obstacle vint de l'Empereur. « J'ai été très bien pour M. About, me dit-il, je Tai reçu à Coinpiègne ; il s'est tourné contre moi ([nand il m'a vu dans l'embarras^ et après m'avoir dédié son livre du Progrès en ces termes : V auteur du jirofjrès à Hauteur de tous, les prorjrh, il s'est rangé parmi mes adversaires les plus prononcés; je ne veux pas de ses services. » J'attachais une très grande importance, quant à moi, à faire entrer un homme de la valeur d'About dans mon gouvernement. 11 fût devenu, j'en étais sûr, un excellent administrateur; je ne pouvais pas faire une crise ministérielle pour une nomination de préfet, mais je ne renonçai pas à l'espoir de faire revenir l'Empereur de son opposition.

Je ne fus pas plus heureux en ce qui concerne Hervé et Prévost-Paradol. Hervé, créole, désirait devenir directeur des Colonies au ministère de la Marine. Mais le prince Napoléon, ayant eu vent du projet, vint me représenter combien il serait inique de sacrifier le directeur très capable qui était en fonctions et je dus me rendre.

De tous ces jeunes, celui que je désirais le plus passionnément nous attacher, c'est Prévost Paradol. Sa nature plus active que spéculative s'était fatiguée de tourner la meule et

de répéter tous les jours les mêmes phrases dans les mêmes journaux. Comme Mallet du

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Pan, il était « las, dégoûté, accablé de sa détestable écrivaillerie ». Il eût voulu en sortir

puur faire quelque chose. A son égard, aucune opposition de l'Empereur, disposé à accorder tout ce qu^on demanderait pour lui. S'il avait été député, je l'eusse fait immédiatement ministre. Les exigences du régime nouveau ne le permettant pas, je lui demandai ce qu'il désirait; il me répondit : « Être député. — Soit, mais jusqu'à de nouvelles élections que voulez-vous? » Il balança longtemps entre le Conseil d'État et une ambassade, enlin il opta pour l'ambassade. J'allai tout satisfait porter cette nouvelle à Daru. A ma stupéfaction, Daru y mit des façons : il lui était difficile d'implanter un étranger dans les fonctions diplomatiques, et il jugeait incompréhensible que Prévost-Paradol \\v préférât pas à tout son brillant métier de journaliste* J'insistai, je mis le nom de l'Ëmpereur en avant et lui arrachai une promesse qu'il ne réalisa pas.

Mon désir eût été d'attirer aussi des jeunes gens encore inconnus, donnant des espérances d'avenir, des honmies de la génération de Ganibetta, Ferry, Philis. Après le 19 janvier 1867, cela m'eût été très facile ; ils n'eussent pas mieux demandé. Depuis (et c'est une des plus funestes consé(iuenccs de la conduite de Koulier) ils s'étaient éloignés, et ils étaient si convaincus que la chute de l'Empire était pro liiiino, qu'ils ne se souciaient pas de détruire leur fortune en s'associant à la nôtre ; j'essin ai de nombreux refus à mes ouvertures.

Dans mes nominations judiciaires j'introduisis

pour la première fois le précédent, suivi depuis, d'appeler directement à la Cour de Cassation des professeurs de l'École de droit. Je choisis mon . savant ami Démangeât de TÉcole de Paris et, sur le refus de l'illustre Uemolombe^Hau de l'École de Strasbourg, auteur avec Aubry, qui le rejoignit plus tard, d'un remarquable traité sur notre droit civil. Un autre principe que j'adoptai immédiatement fut de réserver la moitié des places de la magistrature à des a\ ucals éprouvés, afin qu'au lieu d'être une carrière isolée, elle devint le couronnement de la profession comme en Angleterre. Dans cette vue j'appelai aux iunctions de procureur général, vacantes par la mort de Dupin , Paul Fabre, neveu d'Odilon Barrot, magistrat depuis peu de temps, dont le véritable titre était d'avoir occupé pendant plusieurs années le premier rang au barreau de la Cour de Cassation. J'offris la place de couaeiller à la Cour de Cassation à l'illustre Senard, qu'on disait fatigué et désireux de se reposer. Enfin j'introduisis de plain-pied, contre la coutume, au parquet de la Seine, Alexandre Ribot, dont la renommée précoce annonçait celle qu'il a acquise plus tard parmi les grands orateurs parlementaires. Très résolu à ne tenir aucun compte des recommandations et des sollicitations, j'interdis par une circulaire aux magistrats de se rendre à Paris pour solliciter, et je déclarai qu'on ne recevrait pas à la Chancellerie ceux qui ne tiendraient pas compte de

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cet avertissement. On me pressa beaucoup de rendre sa situation dans la magistrature à Tan-

cien procureur impérial de Toulouse, Seguier. Jugeant que mes prédécesseurs avaient eu raison de le frapper, comme ayant manqué au devoir professionnel, je m'y refusai.

La candidature officielle avait faussé le carac-* tère purement judiciaire des juges de paix : on les avait presque partout réduits à n'être que des agents politiques et on avait ainsi affaibli leur considération et compromis leur autorité ; je les rendis à leur véritable caractère par une série de décisions ministérielles ; j'annonçai, tout en respectant les situations acquises, que je considérerais comme démissionnaire tout juge de paix qui, dans son canton, poserait sa candidature soit au Conseil général , soit au Conseil d'arrondissement, soit au Conseil municipal. Il ne me parut pas admissible que les magistrats se fissent les concurrents et les solliciteurs de leurs justiciables ; il était trop à craindre qu'après la lutte le juge ne se dégage&t pas suffisamment des passions du candidat (25 janvier).

Je ne voulus pas non plus que les juges de paix continuassent à recevoir des réquisitions et délégations diverses des autorités administratives ou militaires ; tous les ordres durent leur être transmis par leurs supérieurs judiciaires. Enfin, en maintenant l'obligation de fournir à leurs chefs les éléments d'informations requis par les procureurs généraux pour les rapports

trimestriels quHls présentent à la Chancellerie

sur Tétai de leur ressort, j'ordonnai que ces rapports ne seraient plus un moyen de police politique (20 février).

Le roulement dans les ti ibimaux, c'est-à-dire Topération annuelle par laquelle on répartit les conseillers de chaque Cour et les juges de chaque tribiuial entre les diverses Chambres, en vertu du décret du 21 août 1859, était opéré par le premier président et le procureur général pour les Cours, par le président et le procureur impérial pour les tribunaux. Les chambres assemblées n'avaient que des observations à présenter et, dans tons les cas, 1 ajiprolKilion du garde des Sceaux était requise. Berryer, dans un de ses derniers discours, avait critiqué ce système, et réclamé le retour au tirage au sort' établi par le décret du 6 juillet 1810. Ce système me parut plein d'inconvénients: il n'empêchait pas la présence dans nue même Chambre des piiirnts et des alliés dont les voix se confondaient; il ne permettait pas d'attacher les magistrats au genre de service pour lequel ils ont une aptitude plus prononcée et de ne pas assujettir à un service trop actif les magistrats infirmes qui ne pourraient pas le snp|)orter. Je remis en vijîueur 1 ordonnance de de Serres du 1 1 octobre 1 820 : le roulement serait opéré par une Commission composé»' du premier président et des principaux membres de la Cour, après qu ils auraient

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