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Séance du 21 février

nistère de Casimir Perier ; et l'honorable M. Jules

Favre peut aussi se le rappeler. Ouaud il était sous-secréiaire d'Étal au ministère de 1 Intérieur, en 1848y après les journées d'Avril, de Mai, de Juin, c'était toujours la police que l'on accusait. Cela n'était pas vrai alors» cela n'est pas vrai aujourd'hui. » (nNombremes marques d^ti^smtitnerU.) il ne s'arrêta pas à démontrer que nuus étions un gouvernement de liberté. Cette interpellation n'en était-elle pas la preuve? Il rassura Jules Favre sur les divisions du Cabinet : « Cette charitable préoccupation qui ranime*. « (Sourires.) est celle des hommes qui, soit au dedans, soit au dehors de cette assemblée, ne travaillent pas précisément à maintenir le bon accord entre nous. Nous sommes placés en face d'un souve* rain qui, par une résolution généreuse et rare dans l'histoire, s'est rendu spontanément aux vœux des populations. .. C (Test vrai! — Très bterij très bien!) a cédé loyalement une partie de ses pouvoirs y et qui se montre de plus en plus résolu à fonder la liberté régulière dans un pays fatigué de tout, excepté de l'amour de la liberté. La plus étroite solidarité, la plus complète harmonie règne et régnera entre les membres du Cabinet. On ne détachera pas, quoi qu'on lasse, une pierre de l'édifice du 2 janvier, sans qu'il ne s'écroule tout entier. » (Très bien! très bien! Applaudmements. J'Snr la dissolution il lu laissa aucune obscurité : « Si la Chambre suit résolument le Souverain et le Cabinetdans la voie où ils sont résolus à marcher, non pas sans précaution^

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mais sans repentir, sans réaction, sans retour

eu arrière, pourquoi n'accepterions-nous pas le concours de cette assemblée? Pourquoi imposerions-nous au pays des agitations qui. ne sont jamais sans danger, et qui seraient dans ce cas sans motif ? (Très bien! très bien!) On nous demande ce que nous ferions cependant si la Cliauibre ne nous donnait pas la majorité? La réponse est bien simple. Si la Chambre et le Cabinet se divisent, nous demanderons au souverain de choisir entre le Ministère et la Chambre. » (yive approbation.)h repoussdij d'un mot plein de sens, les interrogations multiples sur nos projets futurs: « Quoi! nous avons une loi électorale à faire, une loi municipale, une loi de la presse, une loi de sûreté générale, une loi de décentralisation, une eiiquête industrielle, un budget à voter, un long et laborieux chemin à parcourir, et Ton nous demande, avant d'avoir coîiiiiH^ncé la journée, ce que nous ferons du lendemain! Et puis on nous reproche de ne pas marcher. On n'oublie qu'une chose, c'est que le Cabinet, né depuis six semaines, entre les agitations de la tribune et celles de la rue, est obligé de donner le matin aux affaires, la journée aux discours et la nuit aux émeutes ! » ( Très bien ! très bien!)

Ces déclarations loyales, faites d'un ton d'autorité résolue et haute, furent reçues par des bravos et des applaudissements prolongés. £tla Chambre les consacra en votant, par 232 contre 18, l'ordre du jour suivant : « Eu présence des

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déclarations si nettes et si loyales du Ministère, qui assurent à la France Tordre et la liberté, la Chambre passe avec confiance à l'ordre du jour ^ » L'Ëmpereur écrivit à Daru pour le remercier des termes dans lesquels il avait parlé de lui.

La lutte fut plus disputée quand nous en

vînmes à rinterpcllation spéciale sur la question de savoir si le gouvernement persévérerait dans le système des candidatures officielles. Point scabreux à traiter devant une Chambre issue des candidatures officielles, par des ministres qui en avaient été les adversaires ! Aussi Topposition, qui sentait que là était notre épine, s'y acharna. Ernest Picard ouvrit le feu par une interrogation très pressante : « Répudiez-vous, oui ou non, les candidatures officielles ? w Chevandier fit remarquer qu'en fait, depuis notre arrivée au pouvoir, six élections p;u-tielles avaient eu lieu, et que dans toutes, nous avions ordonné la plus complète neutralité : a Sans nul doute, rétablissement d'un gouvei'iiement parlementaire implique l'abandon de ce qu'on a appelé le système des candidatures officielles, mais en faisant cette déclaration, le gouvernement n'entend point renoncer

î. Séance du 22 février. Tous les députés de la Gauche volèrent contre, sauf Jules Simon et Sleenackers qui s'abstinrent. Tliiers vota pour.

au droit, qui appartient à tout gouvernement, d'avouer ses amis devant les électeurs.. • (C'est

cela! — Très bien!) au droit de déclarer quels | sont ses amis, quels sont ses adversaires. » (Vive approbation sur un grand nombre de bancs. — Applaudissemcnt.s , Réclamations bruyantes à gauche.) Cette déclaration n'avait pas été délibérée en conseil ; elle était Fœuvre propre de Chevaiidier. Elle ne revendiquait pas seulement le droit des gouvernements libres d'avouer leurs amisy elle notifiait notre intention de l'exercer à l'occasion. Grévy s'attaqua au point vulnérable : « Je suis très persuadé que M. le ministre de l'Intérieur a cru de bonne foi qu'il y a quelque différence entre les candidatures odicielles et les candidatures préférées. Je soutiens qu'il n y en a aucune. Se bornant à déclarer son option, le gouvernement se renfermerait dans un rôle passif et ne travaillerait point au succès du candidat de sa préférence : c'est encore une illusion. Le gouvernement y travaillera; il ne peut point n'y pas travailler; il y travaillera | d'abord par le fait de son adoption. 11 n'adopte que pour recommander; l'adoption, la préférence, ne peut avoir ni un autre but ni un autre | effet. Adopter, préférer, c'est recommander, et | recoainiander nest-ce pas travailler à l'élec- | tion ? Le gouvernement y travaillera par tous les \ moyens et par toutes les forces dont il dispose. î (A gauche : Oui! c'est irai!) Si le gouvernement intervient dans l'élection, s'il y déclare sa préférence^ s'il adopte un candidat, s'il le re-

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commande, s'il travaille à son succès, en quoi ce système diflfère-t-il de celui des candidatures officielles? En rien. II n'y a de changé que le mot, la chose est conservée. » (A gaui he : C'eut cela!) Grévy généralisa sa thèse : « Le gouvernement n'a pas le droit de s'ingérer dans les élections sous aucune forme, dans aucune mesure, d'aucune manière. Ce droit je le dénie, je le conteste de la façon la plus radicale et la plus absolue. Voilà pourquoi je ne puis me contenter de la réponse de M. le ministre de l'Intérieur, qui se réserve un droit qu'il n'a pas, bien qu'il semble nous donner lassurance qu'il n'en usera qu avec réserve, et surtout qu'il n'en usera point. » (Vim approbation à gauche. — Rumeurs sur divers hancs,)

Dans ma réponse à Grévy, je maintins la condamnation absolue du système des candidatures officielles. Seulement, je précisai, ce qu'il avait négligé de faire, quel était le caractère de la candidature officielle : ce n'était pas surtout le fait que le gouvernement avait désigné un candidat comme étant l'objet de ses préférences, c'est qu'il employât à son succès toutes les formidables ressources de l'administration publique. ^( L'administration, la justice, les services publics ne doivent pas être convertis en faveurs qu'on distribue aux agréables, et en disgrâces qu'on fait peser sur les fâcheux... (Approbation sur un grand nombre de bancs. emploi de la force administrative, au pr ofil du candidat désigné ou agréé par l'administration,

était la conséquence inévitable du pouvoir personnel : lois de chaque élection, TEmpereur lui-même était ballotté , discuté, jugé dans chaque comice ; c'était lui qui partout était candidat sous des noms divers, et tout échec était son échec personnel. On comprend dès lors que ces candidatures fussent affaires dIÉtat, et que tout fût mis en œuvre pour assurer le succès des préférés de l'administration. Aujourd'hui des ministres responsables couvrent la personne du Souverain. 11 s'ensuit que le Souverain ne comparaîtra plus devant les électeurs ; il n'y aura devant eux que les ministres ; un échec ne sera plus un échec dynastique, mais simplement un échec ministériel. Pourquoi dès lors mettrait-on les forces de l'administration au service des ministres en possession du pouvoir? S'ils succombent, rien ne sera compromis, on en choisira d'autres. Voilà tout.- De la suppression des candidatures oflicielles, conséquence de l'abandon du pouvoir personnel, ne résulte pas la conséquence forcée que les ministres responsables soient obligés d'assister les bras croisés h la lutte électorale dans laquelle leur existence est en jeu. Ils peuvent, si cela leur convient, rester passifs, comme ils peuvent, s'ils le préfèrent, agir. Qu'est-ce en effet que le régime parlementaire? Il consiste en une lutte permanente, sous le regard du Souverain et du pays, entre divers partis organisés. En général, il y a un grand parti d'opposition en face du parti ministériel; la suprématie de l'un de ces deux

partis sur l'autre dépend du résultat des élections. Quels sont les droits de ces deux pailis? Us sont égaux. Le parti du miuistère n'a pas plus de droits que le parti de l'opposition, mais il n'en a pas iiioiris. Dans un gouvernement parlementaire, le parti ministériel a le droit d'avouer ses candidats par l'organe de ses chefs, comme r()[)|)osition les avoue par l'organe des siens. Mais le parti ministériel n'a pas le droit de demander à ses chefs ce que le parti de l'opposition ne pourrait pas obtenir des siens, de mettre à son service la puissance administra* tive dont disposent en France tous les pouvoirs. (Approbation sur nn qrand noinhre de bancs.) Voilà ce que contenait la déclaration du ministre de l'Intérieur, rien de plus, rien de moins. Cette opinion du ministre ne lui est pas personnelle, c'est celle de l'illustre M. Thiers, de M. Jules Simon ^ de Cesare

1. Voici ce (jue disait rhonorabip M. Jules Simon : « Un certain nombre de mes amis et collègues ont quelquefois demandé que le Gouvernement agisse dans les questions d'élection avec une impartialité absolue, comme président, et non point comme parti; qu'il ignore, en quoique sorte, l'opinion des candidats, et qu'il se borne à maintenir la policp la pins exacte dans les lieux où les élecliotjs s'accomplibseiit. Vuub le savez, je n'ai pas partagé cette opinion. Je trouve ciu'eii toute chose le Gouvernement a le droit de dire son avis, et j'ajoute qu'il fait bien de le dire. Je ne m'insurge à aucun degré contre la déclaration faite par lui, qu'entre plusieurs candidats il y en a un qui lui agrée et un autrf' (\m ♦•s! contraire à sa politique. La franchise complète est It' (h oitdetout le monde, du Gnuvci neiiient comme des citoyens. (Tr^s bien!) Si je pensais qu'une simple dcclaratiûu du Gouveruement 8uUît pour moditier l'allure du

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Balbo^en Italie, et je pourrais en citer beaucoup

d'autres tels que Cavour et Casimir Perier. Celle discussion n'est, au surplus, qu'une discussioû académique. (Mouvement à gauche de f orateur.) Enfait,nous persévérerons, (jnelle que soit notre opinion théorique, dans nos pratiques actuelles; nous ne voulons permettre aucune équivoque ni autoriser aucun soupçon; nous savons trop bien que notre principale force dans le pays réside dans le sentiment de sécurité qu'inspirent notre parole et notre loyauié. (Très fiien!) A une certaine époque, pour satisfaire l'opinioo,

siitrrairf* universel, et que les électeurs fussent capables d'aliciiKioiiiier leurs sentiments pour votei' d'après les ordres d'un préfet, alnrs je désespérerais du suffrage universel. (Tre^s' bien!) Mais Je sais bien que le Gouvernement peut faire impunément toutes ses déclarations et que partout où il y aura des électeurs indépendants, ils respecteront en eux-mêmes le droit de la liberté. L'honorable M. Thiers, qui, je le suppose, est aussi une autorité pour roppositiou comme pour tout le monde, disait, noii pas dans un discours ancien, — je n'aime pas les récriminations rétrospectives, — mais dans un discours mémorable prononcé dans ct'tte Assenildée : « A mes yeux, un gouvernement parfaitement le droit d'avoir des préférences et de les maiiifester. Un gouverneinent dans un pays librement constitué n'est autre chose qu'une opinion arrivée au pouvoir. Cette opinion, en arrivant au pouvoir, n'a pas perdu le droit inhérent à tout es les opinions de se faire valoir et de se défendre.'» 1, En Italie, l'illustre Gesare. Balbo a écrit dans ses Études sur la monarchie représentative : « On doit, à mon avis, considérer comme légitimes les démarches et les excitations électorales qui ont eu lieu de la part du ministère et du gouveiuement. Le parti ministériel aurait trop de désavantage (et il y aurait même en ceci contradiction), s*il n'avait pas le pouvoir de faire ce que fait, à son aise, le parti <ie l'opposition. »

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le gouvernement déclara qu'il supprimait les droits réunis, mais il établit les contributionsindirectes. (On rit.) Nous ne voulons pas user d'une habileté de ce genre. Afin que nul ne s'y méprenne, dans chacune des élections partielles, nous n'avouerons ni nous n'indiquerons des candidats ; nous laisserons le pays à sespropres inspirations et nous nous en remettrons à son initiative du soin de nous envoyer des partisans. (Très bienl très bienl) Dans chaque département, des comités soutiennent les candidatures, qu'on a appelées officielles de Topposition, avec une intention épigrammatique,. et que j'appelle ainsi dans une intention de vérité. Eh bien! Messieurs, avez aussi vos^ comités et vos candidats; imitez partout ce qui s'est fait en 1869, aux dernières élections dans le département que je représente, faites appel à vos amis et protégez-vous vous-mêmes. (C'est cela! — Très bien!) Vos adversaires s'organisent, organisez-vous; ils se concertent, con^ certez-vous! lis invoquent les puissances de l'agression ; opposez-leur les puissances de la résistance. » (Très bien! très bien! sur un grand nombre de bancs. — Applaudissements.)

Le débat allait se terminer, lorsqu'un député de l'extrême Droite, Dugué de la Fauconnerie, le ranima, en lui donnant un caractère de passion qu'il n'avait point encore eu, et en exhumant toutes les pratiques des anciens gouvernements, surtout celles du Gouvernement de 48 les Jules Favre, Arago, etc.

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La discussion ne put s'achever ce jour-là; elle fut remise au lendemain. J'écrivis au sortir do la séance à l'Empereur : « Sire, — J'ai éU' trop fatigué ce soir pour venir vous rendrt compte de la séance. Demain matin les affaires m(i retiendront. J'ai fait de mon naieux pour franchir sans accrocher le défilé qui nous restait à passer avant d'arriver dans le pays calme.

Malgré le libéralisme de mon discours, je n'avais pas effarouché la majorité, Picard allait se lever pour retirer son ordre du jour; le résultat d hier allait se renouveler, lorsque est arrivé le discours de Dugué. Au moment où tout se calmait, voilà enfin rendu à ropposition le droit qu'elle avait perdu de villipender, d'insulter, d'évoquer le 2 décembre. Je suis navré et révolté de ces pièges incessants que vos prétendus amis préparent sous nos pas. »

A Touverture de la séance, le lendeniain, je trouvai le Centre gauche très allumé , très mécontent de Chcvandier. Martel se proposait de déposer Tordre du jour suivant : « Attendu les explications de M. le garde des Sceaux, la Cliambre passe à Toidre du jour. » C'était me séparer de mon collègue. Je le suppliai de renoncer à cette manœuvre et de voter Tordre du jour pur et simple, que proposeraient mes amis. Il me le promit. D'autre part, la Droite,

un peu bouilloiinante, ne donnait aucun signe de combat. Je croyais donc la question terminée, et tandis qu'Emmanuel Arago et Garnie r-l^igès présentaient de très ennuyeuses explications sur leurs rôles en 1848, j'étiftis occupé à écrire à mon fils, lorsque Cassagnac parut ;i la tri])une : « Convaincu, dit-il, que M. le ministre de Tintérieur a exprimé hier la doctrine du gouvernement, je renonce à la parole. »(Moure?nent.)Lii perfidie élail taiif^nble. « Pas d'équivoque, dis-je, M. de Cassagnac a-l-il entendu séparer les déclarations faites par M« le ministre de Tlntérieur de celles faites par le garde des Sceaux? » (Voi.r nombreuses : Très bien ! — Voiià la çuestion !) Cassagnac me répond : « Je ne séparerai pas les déclarations de M. le garde des Sceaux de celles de M. le ministre de Tlntérieur, s'il ne les en sépare pas lui-même. » (Mouvement inarqué,) Je réponds en acceuluaut chacun de mes mots avec une énergie particulière : « Je ne sépare pas la déclaration de M. le ministre de l'Intérieur de la mienne, et, à toutes les deux, je donne une même signification, qui est celle-ci : Les membres du gouvernement restent fidèles aux opinions qu'ils ont constamment exprimées sur la question électorale, et, ainsi que je l'ai dit hier, dans les élections qni auront lieu dans leur administration, ils ne pratiqueront pas le système des candidatures officielles ; ils garderont la neutralité complète. » (Bravos et applaudiS" semenis prolontfés sur les bancs de la Oauclie^ du

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Centre fjauche et d'une partie du Centre droit.)

La Droite est atterrée; le Centre gauche triomphe; Martel déclare qu'en présence des affirmations aussi nettes du garde des Sceaux, ses amis et lui voteront l'ordre du jour pur et simple. La Droite revient de sa stupeur, murmure, s'agite, et renvoie à la tribune Granier de Cassagnac. « Les applaudissements de la Gauche m'ont poussé ici. Contre M. Grévy, je viens soutenir que Tintervention du gouvernement dans les élections est, en principe, toujours légitime, et contre le garde des Sceaux, je viens soutenir que l'intervention dans les élections est, en principe, toujours régulière et, dans la pratique, souvent obligatoire. » Modéré, habile, il reprend la théorie des candidatures officielles, en la réduisant aux cas où les institutions sont mises en jeu et menacées : « En pareil cas, dit-il, la neutralité serait la désertion quant aux autres, l'abdication quant à soi. — J'avais accepté hier la déclaration de M. le ministre de l'Intérieur, je l'ai aussi acceptée aujourd'hui. Sur quoi se fonde la réserve que j'ai annoncée, à l'endroit de la doctrine qui a été apportée à la tribune par l'honorable garde des Sceaux? Le voici. M. le ministre de la Justice n'a ni contredit, ni désavoué le droit pour le gouvernement d'intervenir dans les élections. Seulement, il a déclaré que ce droit, il allait le déposer dans une sorte de musée des gouvernements. (Hilarité.) Et aujourd'hui il a déclaré que, dans les élections partielles qui pourraient

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se produire, le gouvernement se désintéresserait de la manière la plus complète. Il y avait un Iiomme dont la mémoire est restée honorée dans tous les partis, parce qu'il avait l'àme honnête, Fesprit droit, le cceur résolu, c'est Casimir I^erier. 11 avait exactement la même situation que le cabinet actuel, il travaillait, en 1831, à la fondation du régime parlementaire, il s'était donné à peu près le même programme, c'est-à-dire le maintien de Tordre par les voies libérales. Ëh bien ! savez-vous comment Casimir Perier envisageait le rôle du gouvernement dans les élections, et surtout dans les élections où les principes du gouvemement sont en jeu? : <( Monsieur le préfet, je vous dirai sans détour l'intention générale du gouvernement. Il ne sera pas neutre dans les élections; il ne veut pas que radminisLraliuii le soit plus que lui. Le gouvemement est convaincu que ses principes sont conformés à Tintérét national ; il doit donc désirer que les collèges électoraux élisent des citoyens qui partagent ses opinions et ses intentions. » La nature des choses se révèle par la pratique constante des gouvernements. Et quand une même conduite a été tenue sous tous les régimes, c'est qu'il y a des raisons profondes pour qu'il dût en être ainsi. Je ne m'explique pas comment le Cabinet a cru de son intérêt de décliner la pratique honnête de tous les gouvernements passés* Je suis peut-être dans Terreur; mais je me trouve condamné à chercher l'explication de ce changment dans le désir de se sé-

parer de tout ce qui a été fait dans ces dixhuit dernières années. Vous aurez, et je vous le souhaite du plus profond de mon &me, vous aurez peut-ôtre la bonne chance de couronner rédilice. Mais j'ai la conliance que ni la France, ni l'histoire n'oublieront ceux, qui lont construit. » (Mouvements prolongés en sens divers, — Ti'ès bien !)

Je ne montai pas à la tribune, j'y bondis. Oue uv |)iiis-je remettre, dans des paroles mainlenant iroides, mortes, la flamme qui les fit tomber comme des tisons embrasés dans l'auditoire frémissant : « 11 n'est aucun des membres; du Cabinet, ayant appartenu à cette Chambre depuis quelques années, qui n'ait loyalement rendu hommage, chaque fois que l'occasion s'en est présentée, aux actes libéraux du gouvernement impérial. Conséquemment, je puis négliger l'observation qui a terminé le discours que vousvenez d'entendre. Je ne m'arrêterai pas non plus à la partie théorique du débat, elle est épuisée. Des considérations générales qui nous ont été présentées, je n'en retiendrai qu'une. On nous a dit : Vous représentez le gouvernenent de votre pays, vous devez le défendre, vous ne devez pas permettre l'agression contre les institutions fondamentales, contre la dynastie^ contre les principes essentiels, et ce que vous faites ressemble à une abdication de vos devoirs. Je réponds : Oui, quand nous avons accepté la mission de représenter le guu\ernement, nous avons contracté l'obligation de le

défendre intrépidement, à nos risques et périls,

mais par les moyens que nous croyons conformes au juste, par les mo\ens que nous croyons efficaces. ( Très bien ! très bien !) Or, nous sommes convaincus qu'après la iransformalion conslituiiuuueile opérée, ua seul péril pourrait compromettre la marche assurée de ce gouvernement : la persistance à suivre les errements du système électoral du passé. Aussi, dès noire arrivée aux affaires, nous Tavons abandonné. (Très bien ! très bien ! — Vif mouvement (Tapprobaiion à gauche^ au Centre gauche et au Centre droit.) On a parlé de Casimir Perier et on nous a proposé cet illustre exemple. On n'eu pouvait pas choisir de meilleur, beulcmunl, entre la situation de Casimir Perier et la nôtre il y avait une différence essentielle. Lorsqu'il a pris le pouvoir, ce qui inquiétait le pays, c'étaient les effervescences de la liberté; ce qui inquiétait le pays lorsque nous avons été appelés aux affaire*^ — et nous y avons été appelés virtuellement le jour où cette Chambre a signé l'interpellation des II G, — c'était la trop grande coocentration du pouvoir. ("V^ire rfpproùationà gauche, au Centre gauche et au Centre droit.) La mission de Casimir Perier était de satisfaire l'esprit d'ordre; la nôtre est de rassurer Tesprit de liberté. (Vive approbation sur les bancs du Centre gauche.) Seulement Casimir Perier, en donnant à Tesprit d'ordre la salisfactiua qu'il réclamait, aurait été un pauvre politique, s'il n'avait pas, en même temps, respecté les exigences fondamentales de

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la liberté. Et nous, nous ne serions que des

hommes d'État méprisables, si, absorbés par ce que la liberté réclame, nous ne respections pas les exigences fondamentales de Tordre. (Nouvelle et vive approbation sur les mêmes bancs.) \ Telle est, Messieurs, la différence entre les deux situations. Cette différence explique et motiye les dinéreiiccs entre les deux conduites. On nous a dit encore ; Pourquoi avez-vous adopté le régime que vous inaugurez? Apparemment pour vous séparer do ce qui s'est accom])li depuis dix-huit ans dans ce pays, de tous ceux qui ont tenu avant vous le pouvoir entre leurs mains? Aucun de nous u n mérité qu'on suppose à sa conduite des mobiles d une telle bassesse. Ce n'est pas le désir de nous séparer de ceux qui nous ont précédés qui nous anime : c'est le désir de ne pas nous séparer de nous-mêmes, de notre conduite passée. (Très bienl très bien!

— Applaudissements sur plusieurs bancs à gauche.

— Rumeurs à droite.) Si nous avons aujourd'hui l'honneur de gouverner notre pays, si le Souvoi ain nous a honorés de sa confiance, est-ce

à cause du peu que nous valons? N'est-ce pas j uniquement parce que nous représentons des principes auxquels, depuis de longues années, dans cette Chambre ou au dehors, nous nous sommes attachés avec l'inébranlable obstination de la conscience? Que quelqiies-uns d'entre vous estiment que nous nous trompons, que nos opinions ne sont pas sûres, que notre marche ! est dangereuse, que nous entraînons le pays |

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dans des sentiers où il ne doit rencontrer que des aventures ou des malheurs, je ne m'en étonne pas, je n'en suis pas blessé, et je suis même iieureux que, le pensant, Thonorable M. de Cassagnac l'ait dit. Mais, Messieurs, je vous en conjure, vous qui êtes d'honnêtes gens, des hommes de cœur, comprenez aussi notre situation; comprenez que nous aifaiblirions d'une manière irréparable le gouvernennent au nom duquel nous parlons, si nous donnions à ce pays le spectacle affligeant d'hommes qui, arrivés au pouvoir au nom de certaines idées, désavouent, effacent, renient, après leur avènement, les idées qui les ont portés et soutenus !

?Son ! non I nous le feruiis pas. » (Bravos et applaudmements prolongea sur lea bancs de la Gauche^ du Centre gauche et d'une partie du Centre droit. — Sensation prolongée,)

Je descends de la tribune et Pinard y monte. Mais les députés se lèvent, se répandent dans l'hémicycle qui ressemble à une founuilière. On se croise, on s'interpelle, on se fait des discours; les uns lèvent les bras au ciel, les autres secouent les épaules ; ceux-ci désignent, avec des gestes de colère, les bancs ministériels; ceux-là sourient et acclament avec complaisance les ministres ; ce ne sonl qu'apostrophes, défis, réclamations. Dans le groupe des députés de Gauche, Gambetta s'écrie : « Je n'aurais jamais cru qu'il aurait abandonné les candidatures officielles, il s'est élevé au sommet de 1 éloquence. » Dans les groupes de Droite, Duver-

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nois,en état d'exaUaiioii violent, répèle : « C'est une trahison y on n'abandonne pas ainsi sa majorité. »

Il court, avecForcade et Dugué, de banc en banc afin d'obtenir des voix à l'ordre du jour que Pinard vient proposer. Le Centre droit était surtout le but de leur action; ils lui représentaient qu'en condamnant la candidature officielle, on le frappait aussi. Beaucoup hésitaient et se demandai lmiI comment ils allaient voter. Un instant on put croire qu'un mouvement de panique allait les entraîner et emporter le Ministère. Néanmoins, envisageant les coiistiquences funestes d'une crise ministérielle, ils reprirent leur sang-froid. Cependant il était impossible de démêler quel seiail le résultat (inaL Les mécontents n'osaient m'al)order, encore moins Daru et Buffet; ils se précipitaient sur Chevandier qui leur riposlail en me soul« nant, et sur Louvet qui les écoutait avec douceur. . Schneider agitait en vain sa sonnette; les huissiers eurent beau crier : Silence! A vos places^ Messieurs l le bruit continuait toujours. Pinard s'agite fiévreusement; il descend de la tribune, y remonte, en.redescend; il adjure nominalement ses collègues de lui laisser prononcer deux ou trois phrases au moins : le tumulte ne fait que croitre. Les spectateurs debout suivaient ce mouvement d'un œil anxieux. Enfin les députés se décident à faire un peu de silence et Pinard réparait à la tribune. 11 pose sa candidature à notre succession dont il

entrevoit Touverture et lit Tordre du jour de la Droite sous lequel il suppose que nous allons

succomber : « La Chambre, considérant que Tintervention sage et mesurée du gouvernement dans les élections est, dans certains cas, une nécessité politique, passe à Tordre du jour. » A Tappui de cet ordre du jour il soutient que le gouvernement a droit d'indiquer quels sont ses amis et ses ennemis.

A ces mots, véhémente intervention de Thiers, qui, tout rouge de colère, s'écrie que ce sont là des mots et des procédés peu sérieux : « Nous avons loyalement accepté les libertés constitutionnelles. Je les accepte aujourd'hui, que des hommes de la parole et de la sincérité desqucîls je ne doute pas sont assis sur ces bancs. Et je vous demande si nous, dont le crime dans le cours de sept années a été de combattre le Mexique, Sadowa. • . ( Interruption à droite j applaudissements autour de ror€Ueur.)Je vous demande si vous nous tenez pour des amis ou des ennemis.. . ( Exclamations diverses. )Et vous, monsieur Pinard, vous avez signé le décret du 31 décembre 1867, qui a touché aux circonscriptions électorales, avec une intention évidente contre les hommes qui avaient prêté le serment et qui y étaient fidèles. (Mouvement, — Très bien! à gauche,) Je vous demande solennellement, devant le pays, s'il n'y avait rien à reprendre dans lesystème électoral, lorsque 121) de vos collègues ont posé comme principal article de leur programme la réforme électorale. » Le tumulte

reroiiunence. CependantPiiiaid parvient à dire: tt Oui nous reconnaissons qu il y a des moditicatiansà apporter à la loi électorale. Oui, nous re* connaissons quHl faut enlever au puuvuir discrétionnaire de l'administration ie droit de lixer la circonscription... (Bruyanies exelamatiom a gauche). Oui, nous reconnaissons que la loi, en cette matière, doit remplacer le décret. Oui^ nous voulons qu'il y ait sincérité, liberté dans les élections, et c'est pour qu'il y ait sincérité et liberté que nous voulons, pour tout le monde» pour les partis, pour les comités, le droit d'y parler toujours et pour le gouvernement celui de parler quelquefois. » (Assentiment à droiie,) On avait assez péroré et crié. 11 était temps de conclure. Je posai la question de Cabinet: « Le Cabinet déclare qu'il n'accepte que l'ordre du jour pur et simple. » (Mouvement, — Applaudie^ sements r'eâmihlOs sur les /mues du rentre gauehe,) ËrnestPicard rctirel ordre du jour de laGaucbe, et se rallie à Tordre du jour pur et simple. Jules Favre, Jules Simon, Crémieux, Jules Ferry déclarent qu'ils votent pour la liberté électorale, rien que pour elle. Pelletan, Gambetta accentuent et volent pour la liberté électorale, en dehors du Ministère. Le scrutin s'ouvre au milieu d'une vive agitation ; Tordre du jour pur et simple est voté par 185 contre 56. (Aj/jj/audissemenU à gauche et au Centime gauche^)

i. Parmi ces 56 : Jérôme David, DréoUe, Dugué de la Fauconnerie, Duvernois, Fnrf ade de la BoqueUe, Granier de Gassagnacy Pinard» Welies de Lavalette.

La Droite se retire furieuse : « C'est maintenant, s'écrie l'un de ses membres, entre le ministère et nous^ une guerre sourde^ mais implacable. »

L'enthousiasme du public libérai fut aussi chaleureux que général. Girardin ne me ménagea pas le sien: « Unegrandejoie nous a été donnée : colle de voir le chef de Cabinet du 2 janvier, par un puissante! mémorable effort, éviter de tomber dans rornière électorale creusée par ses devanciers; d'entendre le ministre de la Justice proclamer, en matière d'élections, la neutralité sans réserve du gouvcrn* inent; la joie enfin dejious retrouver avec M. Émile OUivier en pleine communion d'opinions sur ce point fondamental. Les deux discours qu'il a prononcés dans les deux séances des 23 et 24 février sont des monuments qui illustreront son nom, sa mémoire, et qui feront autorité. Ils seront invoqués aussi souvent et aussi longtemps que les plus beaux discours de son célèbre prédécesseur au ministère de la Justice, M. de Serres. » Prévosl- Paradol m'écrivait: « Mon cher ami, vous m'avez fait un trop grand plaisir et surtout vous venez de rendre à la France un trop éminent service pour que je puisse m'abstenir de vous en remercier du fond du cœur^ » Le Temps

l« p. Pradbl : <c D'après les déclarations de M* le garde des Sceaox, qui ne laissaient rien à désirer, la ',Ga-iclie a

UEMPIRE LIBÉRAL^

déclarait que ralMiidou des candidatures officielles était le plus grand événement du règne. H mêlait à son approbation entière une petite réprimande h l'adresse de la Gauche se déclarant contraire à un ministère dont elle approuve la conduite. Ernest Picard disait dans V Electeur libre : « M. E. Ollivier a surpris ses détracteurs les plus prévenus; nous souhaitons qu'il leur donne souvent de semblables démentis. Grande journée pour tous : elle est un enseignement pour les uns et une espérance pour les autres* Le Ministère a compris, nous l'en félicitons, qu'il n'y avait de salut et surlout de raison d'être pour lui qu'en s'appuyant sur ia Gauche et sur les idées libérales qu'elle défend. »

Seule la Droite manifesta un violent uciécoutentement. Jusque-là les coryphées^ qui professaient plus de dévouement à l'Empereur que d'animosité contre nous, semblaient s être ralliés à notre politique. Ils se contentaient dans leurs conversa-

retiré suii ordre da jour motivé, et s'est ralUt e à Tordre dn jour pur et simple, sur lequel le ministère avait posé la question de cabinet. Elle a fort bien fait et elle eût pu même, sans nul inconvénient, se dispenser des réserve^; dont quelques-uns de ses membres ont accompa£»nt» Ipiir vote. Ce n'est pas que nous ne comprenions tous les scrupules de conscience et même de position; mais, en politique, les ' réserves de ce frein e sont toujours vaines, aussi vaines que le sont, en général, les prétentions d'irrécoiiciahilité chez tout homme qui est entré à la Chambre Le^ questions politiques ne sont pas dps abstractions : elî<«s ?p posent toujours d'une manière concrète. La cause de la li^rté électorale était hier entièrement confondue avec celle d« cabinet; elle succombait momentanément ou triomphait avec lui. » Temps du 25 février 1870.

LES COMMISSIONS ëXTHà-PARLEMKNT AIRES. 579

lions et à la Cour de diniiauer nos succès, de grossir les difficultés, de créer les alarmes. Leur thème dominant était que nous étions ch^s instruments plus ou moins inconscients de la trahison orléaniste. Ces insinuations malignes n'avaient aucune action sur l'Empereur, il ne doutait pas de mon attachement à sa personne, et, quels que fussent les liens orléanistes de Bufiet et de Daru, il estimait- trop ces hommes d'honneur pour les soupçonner capables d'une pensée incorrecte. Mais on réussissait parfois à l'inquiéter sur l'effet de nos mesures libérales, et il n'était pas toujours bien convaincu que la liberté fût le vrai moyen de réprimer des provocations insurrectionnelles. Cependant, il nous laissait aller, et nous secondait même, sans soulever aucune objection. L'affaire des candidatures officielles Tébranla. Sa pensée véritable était celle exprimée dans le discours de Cassagnac et dans Tordre du jour de Pinard. Il ne dissimula pas qu'il avait trouvé mon langage excessif. La Droite crut donc qu'il y avait là une occasion favorable de le détacher de moi. Jusque-là elle avait surtout visé à exclure Daru et iiuUet. De ce jour je devins le but principal de son agression.

Elle comptait beaucoup sur i mtervention de Davemois, réputé mon ami, naguère mêlé aux

négociations du 2 janvier. Les souvenirs du passé, les scrupules de conscience ne le gênaient pas; il ne s!assajettissait pas à la tactique des transitions; d'un bond il sauta d'une extrémité

L'ËMPiKË LlBlilUAL

à l'autre. Après être allé de moi à Rouher, puis de Rouher à moi, il retourne à Rouher et écrit dans le Peuple Français: « Alors que M. Emile OUivier avait derrière lui Tappui des i35, la sympathie hautement affirmée des députés qui n'avaieut signé aucun manifeste, et enlin les pleins pouvoirs de TEmpereur pour former un Cabinet, M. Émile Ollivier pouvait choisir sa voie, il avait à opter entre le rôle de Laffitte et celui de Casimir Perîcr. il pouvait devenir le chef du parti conservateur libéral, conduire ce parti dans les voies nouvelles. La couronne lui donnait sa confiance, la majorité Tappuyait, Topiniou Tappelail. Pour ne pas compromettre cette immense situation, que fallait-il? II suffisait que M. Ollivier formât un cabinet sans MM. Buf-fet et Daru. M. Ollivier Ta voulu longtemps; tout à coup il a cessé de le vouloir, et le cabinet du 2 janvier a été constitué. Après la formation de ce Cabinet, une question se posait naturellement: MM. Daru et Buflbt entraient-ils dans le Cabinet Ollivier, comme M. Bright est entré dans le Cabinet Gladstone, comme un appoint, ou bien M. Émile Ollivier allait-il être absorbé et dominé? Avouons-le sans détours: notre vive amitié pour M. Ollivier nous a égaré ; nous avons cru que M. le garde des Sceaux dominerait le Cabinet de toute la hauteur de son talent. Mais cette illusion devait être de courte durée. Le républicain qui a eu le courage de se faire bonapartiste pour mettre la démocratie et la libellé dans l'Empire, le rapporteur de la lui

LES COMMISSIONS EXTKA-PARLEME.NTAIRES. 581

des coali lions contre laquelle eussent volé ses collègues actuels, celui-là ne croit plus à la démocratie. Il a été abreuvé d'outrages parce qu*il rêvait un Empire démocratique et libéral, il a lutté parce qu'il voulait être le chef des hommes nouveaux et le |)romoteur des idées hardies. Le voilà enfin au pouvoir, il est le maître. L'Empereur rappelle^ Topinion le porte, la majorité racclame. En fait d'hommes nouveaux il nous ann ne ceux qu'on appelait déjà les buigraves de 1849; en fait d'idées nouvelles il nous apporte celles que la garde nationale professait en 18i7 dans ses jours de hardiesse. Enfin il Ta voulu! C'est lui qui a rompu. Il pouvait être le chef, il a voulu être Tinstrument. Il avait des amis siirs, il préfère des concours douleux. Il pouvait gouverner hardiment à la tête de la majorité ; il aime mieux gouverner contre elle. Il pouvait fond(»r la li[)erlé, il aime mieux désorganiser le pouvoir, {ia'ii soit fait suivant sa volonté ! Voilà pourquoi nous sommes Topposilion. >»

Tout était imposture dans ce réquisitoire. Ce n'est pas moi qui avais prononcé pour la première fois le nom de Daru, c'est l'Empereur. Ce n'est pas moi qui avais exhumé le burgrave Odilon Barrot, c'est l'Empereur. Ce n'est pas moi qui l'avais [écarté, lui Duvernois, c'est l'Empereur. 11 n'était pas vrai non plus que mes collègues eussent voté contre la loi des coalitions, puisque BulTet, membre de la commission^ y travailla aussi eflicacement que moi.

Digitizcû by Gdo^Ic

Daru n'était pas plus oppos»' que Buffet et qiraucun de nous aux prévoyances socialeg^ Il n'est pas vrai que je voulusse désorganiser le pouvoir, je venais trop de prouver le contraire dans l'ail aire de Victor Noir; il n'est pas vrai que notre Cabinet sépar&t la liberté de la démo< cratie, et Tignorance de Duvernois eût été bien em|>èehée de nous signaler une seule des saines idées démocratiques auxquelles nous fussions rebelles. Dans cet article, il n'y avait de vi ai que ceci : qu'à aucun prix je ne consentirais à me faire le ministre du parti servile, anti-libéral, que j'avais combaLtu depuis mon entrée dans la vie publique. J'avais fait beaucoup en ne m'associant pas aux rancunes du Centre gauche contre elle, en lui continuant la vie, en lui permettant le repentir, en m'opposant à la dissolution. Aller au delà eût été me déshonorer. Se déshoiiurer semblait de peu d'importance à celui dont la carrière s'est terminée par une condamnation en police correctionnelle.

Les autres journaux bonapartistes se lamentèrent de même. Le Public de Houher, atterré par le vote de la Chambre, voyait le désarroi

1. n m*écrivait le 4 mars : « Nous voici à la veille de Tanniversaire du 16 mars (naissance du Prince impérial); il me semble qu'il y aurait, à cette occasion, quelque chose à faire. Ne pourrait*ou pas, par exemple, fonder une société de secours pour les ouvriers mutilés dans leur trarail? L'Empereur fournirait une première mise de fonds; toutes les Compagnies de chemin de fer souscriraient, et Ton réunirait facilement un ou deux millions avec lesquels oa pourrait arriver & quelque résultat utile* »

universel, TEmpire ébranlé, trahi. La Patriej journal oilîcieux, maintenait résolument ses préférences pour les candidatures officielles telles que les avait définies Clievandier. Le ConsiUutwmiel seul me défendit.

On essaya d'augmenter Teffet de ces articles an[)rès de TI empereur, en lui aiuionçaiit (^iic les 5ti députés qui avaient voté contre nous allaient donner leur démission coUectiTe afin de provoquer une mniiifesiation du sufîrage iiiiiveisel contre le Cabinet. Les rapports de notre préfet de police favorisaient les manœuvres hostiles : « La séance d'hier au Corps législatif a atténué les excellents effets du vote de lavant-veille; malgré la force numérique de la majorité qui s'est prononcée pour Tordre du jour pur et simple, il serait téméraire d'allirmer que la proclamation de la neutralité du Gouvernement, dans la question électorale, compte dans le sein de la Chambre plus d'adhérents que d'adversaires. A entendre des députés qui ont voté l'ordre du jour, on est convaincu que plusieurs ont subordonné leur propre manière de voir, sur ce grave sujet, au patriotique désir de ne point créer d'embarras au Gouvernement, de ne pas amener une crise ministérielle. C'est pour eux un amer regret, que d'avoir, sur une question politique, voté comme Font fait les irréconciliables de la Gauche, les ennemis déclarés de nos institutions et de la dynastie ^ »

i. Rapport de police du 25 février 1S70. .

L'ËMPIRfi LlBiilftAL.

A quoi toute cette tactique souterraine pouvait-elle aboutir? Si l'Empereur nous eût ren* malgré le vote de la Chambre, la conséquence eût été une dissolution faite par des ministres sans poigne dans un pays soulevé d'indignation. L Empereur écarta ce mauvais rôve et il en donna une preuve, qui fit tomber les ardeurs de la Droite : il ne congédia pas les libéraux du Cabinet, il congédia Duvernois du Peuple Français, son organe avéré. 11 le fil spontanément, sans qu'aucun de nous eût appelé son attention sur l'étrangeté de payer un journal désormais consacré à démolir les ministres.

Duvernois fut outré et m'attribua cette mesure à laquelle j'étais étranger. « Quel ingrat! s'écriait-il. Dire que c'est moi qui lui ai mis en main le couteau dont il se sert pour nous tous assassiner ! Il m'a fallu le prendre presque de vive force pour lui faire accepter le pouvoir dont il ne voulait à aucun prix. Oui, mon cher ami, ajouldit-il à son collaborateur Castanet, j'ai eu cette faiblesse d'aller le chercher à Saint- Tropez pour le traîner en quelque sorte aux Tuileries. Vous voyez à quoi cela m'a servi * ! »

Cependant^ sans nous renvoyer ou nous désavouer, TEmpereur nous fit triste mine. Devinant ce qui se tramait autour de lui, je n'étais pas allé le voir selon mon habitude quotidienne. Il arriva au Conseil du samedi 26> sombre, et, d'une voix dolente, se plaignit de ce qu'on ne

i . Lettre de Castanet, un des rédacteurs du Peitp!c Français, 1880, à Ém. Ollivier.

LES COMMISSIONS ËXTRA-PARLËMËNTAIRES. 585

Teùt pas consulté, avant de faire une déclaration aussi importante. Cependant il ajouta que puisque Duvernois attaquait le ministère, il l'avait congédié, quoiqu'il pensât comme lui sur beau* coup de sujets.

Je pris vivement la parole : u Sire, je ii accepte aucun reproche, je vous avais formellement écrit de Saint-Tropez que l'abandon des candidalures officielles était la condition de notre accession au pouvoir. Que n'aurait pas dit le pays, si, après avoir soutenu pendant douze aub une telle opinion, nous l'avioub reniée ? Quand vous voudrez agir sur les élections, adressez-vous à Forcade ou k Rouher, qui ont l'habitude de cette besogne. Je crois n'avoir jamais donné à Votre Majesté une plus grande preuve de dévouement, qu'en parlant comme je l'ai fait. Du reste, je n'ai subi aucun entraînement, j'ai parié de propos délibéré et je répéterai à l'occasion ce que j ai dit. » Nous nous séparAmes froidement, et je réunis ni(»s collègues chezUaru,pour savoir si, dans celte situation, il n'y avait pas lieu de donner notre démission. Ils ne le pensèrent pas. Couinie je ne me rangeais pas à cet avis en ce qui me concerne, ils s'employèrent toute la journée à me calmer. Higault (b^ Genouilly, avec lequel je n'étais pas en relation personnelle, vint expressément me voir le dimanche; Pietri, le prince Napoléon, firent de même. Chevaiulir r ne me quittait plus. Enlin iJaru se rendit le lundi matin, à neuf heures et demie, auprès de l'Ëm-

L'EMPiRIfi LIBÉRAL.

pereurS afin de constater ses dispositions définitÎTes : « Ollivier est mécontent, dit TEmpereiir. — Non. Sire, il est triste, vous Tave/ blessé. » L'Empereur se défendit d'en avoir eu l'inteation. Puis il dit : « Je sais que ce ministère m'est indispensable et que je ne puis en avoir d'autre; mon goût est contorme. Mais ne me mettez pas trop souvent le marché à la main, car moi aussi je suis fier. » Daru vint tout de suite me raconter cette conversation. A cinq heures et demie, heure à laquelle j'allais d'ordinaire voir l'Empereur, je me rendis moimême aux Tuileries. A mon entrée, FEmpereur me regarda de Tair inquiet de quelqu'un qui croit qu'on va lui faire une scène. Il se rasséréna lorsque je lui dis : « Sire, je viens faire ma paix avec vous. — Ce ne sera pas difficile, me répondit-il. Je ne me plains pas de vos idées. Je me plains de ce que vous ne m'ayez pas consulté. — Comment le pouvais-je, Sire? est-ce que je prévoyais cette agression? Mais écoutez-moi une fois pour toutes : Je n'ai pas la prétention d'être infaillible^ et il se peut que la pratique me démontre que certaines de mes idées sont contraires k la sécurité de Votre Majesté, devenue aujourd'hui mon principal intérêt. Je serais alors le premier à m en apercevoir et à vous le dire. — Ah! j'en suis bien sûr, fit-il, en m'interrompant vivement. — Seulement, repris-je, je ne ferai pas le con-

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