PROCÈS DU PRINCE PIERRE BONAPARTE AQONIE DU PARTI RÉVOLUTIONNAIRE
La grève du Creusot, due à Tinitiative deTfnternationale, n'ayant pas produit d'effet^ les Blanquistes et les Irréconciliables essayèrent de réussir mieux en expluitant le procès du prince Pierre Bonaparte qui s'ouvrait à Tours.
L'instruction terminée, le prince me demanda de faire prononcer une ordoimance de non-lieu K Le procureur général et moi examinâmes très attentivement le dossier en recherchanlsinous pouvions faire droitàcetle demande. L'instruction démontrait qu'un soufflet avait été
l.« Monsieur le ministre, — Eo présence des attaques for* cenées des amis de mes agresseurs ; devant des articles de jjoamaux tendant à les innocenter, à proclamer leurs vertus malgré les dossiers judiciaires ; à les rendre intéressants, à faire considérer les rédacteurs de la Marseillaise comme des membres de la presse honnête, je prie Voti*e Excellence de me donner les moyens de droit, pour obtenir delà chambre des mises en accusation une ordonnance de non-lieu. Votre Excellence connaît maintenant les fait;}. Je demande à ceux qui pourraient douter de la légitimité de mon action ce qu'ils auraient fait à ma place ? »
donné, et qu'il Tavait été par Victor Noir. Un ne pouvait donc refuser au prince l'excuse de la pro-
vocalioii. l)evait-on aller jusqu'à admetlro la légitime défense? C'était contestable. On n'est en état de légitime défense que si l'on se trouve uIJigé de luer sous peine d'être tuésoi-même. Il en eût été ainsi, si le prince n'avait tiré qu'après que Fonvielle avait dirigé son pistolet sur lui , mais il paraissait établi que ce n'était qu'après le coup reçu par Noir que Fonvielle, accroupi derrière un fauteuil, avait dégagé son arme de sa gaine et l'avait braquée sur le prince. Le prince avait donc puai un outrage plus qu'il n avait écarté un péril de mort. Nous étions d'au (an t plus obligés de nous en tenir à cette rigueur stricte du droit, qu'il s'agissait d'un membre de la famille impériale, à l'égard duquel on nous supposait de la [)artialité. Et nous décidâmes que, sauf accident d'audience imprévu, Grandperret admettrait la provocation et repousserait la légiliiiie défense. Le jury ferait ensuite ce qui lui ( onviendrail* iNotre responsabilité et celle de rtlmpereur seraient à couvert.
Ouelques jours avant rouverlure des diliats (22 mars), des émissaires furent envoyés par la JUof^seiUaise à Tours et dans les campagnes environnantes, aliii d ameuter les popuhiliuns au moment opportun. Ils ne réussirent pas du tout, car lorsque la princesse Pierre arriva avec SOS beaux enfants, grande, pâle, l)r(iiio, aisée et gracieuse, elle fut accueillie respectueusement. A défaut du tumulte dans la rue, on eut le scan-
dale à 1 audience. Paschal Grousset donna le signal : « Ëtes-vous parent de Taceusé? lui demande le président. — Sa mère, répond-il, a eu trop d amants pour que je puisse assurer que je De suis pas son parent. »> Il continua sur ce ton : « Après l'assassinat chacun se retirait effrayé et eulraiL chez soi en fermant sa porte. On avait peur. Jamais, Messieurs, je n'ai mieux compris qu'en ce moment la terreur qu'inspire cette famille dans le pays, jamais je n'ai plus vivement senti Tinfluence qu'exerce sur la population le régime que nous subissons depuis dixhuit ans. » Sur la réquisition du procureur général, Grousset fut reconduit en prison.
Fonvielle vint ensuite : « J'allais là sans défiance; je pouvais craindre des outrages, mais je ne soupçonnais pas un assassin. » L'accusé se levant avec énergie crie : « J'ai repoussé un guet-apens; assassin vous-même! » Autre incident plus violent : le capitaine Toucbet étant venu déposer de la bravoure du prince devant Zaaicha et de l'admiration qu'elle avait inspirée à toute l'armée, on parut ricaner au banc de la défense. Le prince se lève furieusement: « Monsieur le président me permettra-t-il de demander au témoin si le brave capitaine Touchet que vous venez d'entendre n'a pas eu la poitrine traversée d une balle en combattant à côté de moi les ennemis de la France ? M"" Laurier s'est moqué de lui, mais s'il n'a pas beaucoup do rhétorique, il a du moins beaucoup plus de courage que Laurier et que la faction à laquelle
il appartient. » (Mouvement prolongé.) Laurier répond : « Je prie la Cour de remarquer que j'ai toujours eu la plus grande déférence pour l'accusé et que l'accusé vient d'oublier le respectqu'il doit à mon caractère et auquel je ne lui reconnais pas le droit de manquer. » I/accusé se levant de nouveau : « Vous avez ri de mon camarade Touchet. » Fonvielle, qui n'avait rien à voir dans l'incident, debout sur uu banc crie du bout de la salle:» Et vous, vous avez assassiné Victor Noir! » Le tumulte devient général, Fonvielle continue à crier : « Assassin ! » en faisant des gestes menaçants. 11 s'élance vers la Cour et vers l'accusé devant la salle debout; la garde Temmène^ Le témoignage de Rochefort se réduisit au récit d un propos que lui aurait tenu Emmanuel Arago auquel il annonçait son duel. 11 lui aurait dit : « Prenez garde! c'est une affreuse canaille. » C'est pour lancer cette injure qu'on l'avait fait venir.
Le président Glandaz se signala par le tact, l'imparliaiité, le sang-froid plein d'autorité avec lequel il sut réprimer les violences sans porter la moindre atteinte aux légitimes libertés de la défense. Les défenseurs, Floquet et Lau* rier, rivalisèrent d'injures et de mépris contre l'accusé. Laurier dit : « On ne sait pas si cette scène s'est passée chez un Bonaparte ou chez un Borgia. Victor Noir a acquis Timmortatité du martjre,et l'accusé l immorlalité de l'infamie. »
1. Il fut condamné plus tar i à dix jours d'emprisoiniement, a. jO ii aucs d'amende et aux frais de l'incident.
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Le procureur général Grandperret, dans un réquisitoire remarquable, démontra que le soufUet avait été reçu par le prince, et non donné par lui. Puis il poursuivit : « Est-ce & dire que la culpabilité du prince disparaît? Non I elle existe, elle est certaine, et pour que bonne justice soit faite, la condamnation encourue doit être prononcée. Le prince n'était pas dans un cas de légitime défense. Que le meurtre ait été provoqué, soit; mais si la culpabilité s'atténue, elle ne s'évanouit pas. D'autre part, est-ce que l'accusé peut se rendre ce témoignage d'avoir montré la moindre prudence dans Tentrevue d'Auteuil, et de s être imposé quelque contrainte pour éviter un conflit? Est-ce qu'il devait accueillir d'une façon si hautaine les témoins qui lui étaient envoyés? Il est trop certain que le prince s^est servi d'expressions blessantes, quand ce ne serait que ce mot « manœuvres », qu'il reconnaît avoir employé; de telle burte que, si on ne peut pas dire qu'il ait créé la surexcitation, certainement préexistante, des témoins, il lui a du moins fourni un prétexte d'éclater. 11 faut ajouter, d'après l'accusé luimême, qu'au moment où il prononçait des paroles blessantes, il tenait le bras levé dans une attitude énergique. Et puis, en voyant les choses déplus haut, est-ce que l'intervention du prince dans une ardente polémique de journaux n'avait pas été une faute grave? Est-ce que les plus hantes convenances ne lui déconseillaient pas cette lettre violente, ce langage de guerre
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civile, ces deux provocations en duel par lesquelles il préparait de si dangereux scandales? Avait-il le droit d'agir ainsi? n'était-ce pas manquer à ce qu'il se devait à lui-même^ à ce qu'il devait à son nom^ à la paix publique, à TÉtat? Déclarer que dans cette cause ira[)|)araîl aucun fait punissable^ que laction commise pari accusé est innocente, dépouillée de toute responsabilité, que les circonstances de raiïalre, non seulement excusent mais suppriment laculpabilité, qu elles sont pleinement justificatives, que Taccusé a eu le droit d'accomplir ce qu'il a fait, et (|U(* la balle qui a frappé la victime au cœur a été l'instrument légitime de la mort d'un homme 1 Oh! Messieurs, ne dites pas celai car vous ne seriez plus dans la vérité judiciaire! »
La défense du prince fut habilement présentée par maître Leroux, éloquemment par maître Démange, et le jury apporta un verdict d'acquittement (27 mars).
Les révolutionnaires ont accusé TEmpereur d'avoir pesé sur le Haut Jury et de lui avoir dicté sa sentence d'absolution. Le prince Pierre et sa famille se sont plaints, au contraire, qu'il ait essayé par tous les moyens d'obtenir une condamnation. Certainement, si l'Empereur eût agi. c'eût été en ce sens, car il était outré contre le prince de ce qu'il eût suscité à sou gouvernement un tel embarras. Grandperret avait si bien exprimé son sentiment qu'il le remercia fort. Mais en réalité il n^intervint d aucune manière. Conti m'adressa le 20 mars, du Cabinet de TËm-
pereur, le billet suivant : « Je reçois de Tours la dépêche ci- jointe que j'ai communiquée à TEmpereur. Sa Majesté me charge de vous radresser, désirant rester étrangère elle-même à tout ce qui se passe devant la Haute Cour de justice, o Je n'intervins pas plus que l'Empereur. Le juré du Var, Chapon, homme ( ousidérable par sa situation, son honorabilité et son intelligence, était un de mes bons amis. Je ne le vis qu'après la sentence. Il me racuula (]u elle avait été rendue à l'unanimité. Le jury, révolté des violences des témoins et des avocats, avait trouvé, d'ailleurs, naturel qu'un Iloiiaparte souffleté eût fait immédiatement justice.
La sentence d'acquittement ne fut suivie à Tours d aucune eilervescence populaire, nonobstant tous les efforts des envoyés de la Marseiilai9€. L'un d'eux écrivait : « Les habitants restent calmes; ce sont des melons, ils ont éiù élevés sous cloche. L'arrivée de Hochefort n'a produit aucun effet. Le malheureux a manqué son entrée; une troupe d'écuyers aurait été plus remarquée. » Cependant, le prince Pierre ayant exprimé, après sa mise en liberté, le désir de passer la nuit h Tours, le maréchal Baraguay d Hilliers, commandant du corps d'armée, lui notifia que s'il ne partait pas le soir même, il l'expulserait de force.
La colère des ennemis de TEmpire fut comique, tant elle touchait à Timbécillité transcendante, même chez des hommes de la valeur de Quinet : u Le sens de la décision est clair :
la vie de chaque Français appartient aux princes de ia maison impériale. Tous les amis de la liberté sont le gibier de ces princes, quand il leur con\iendra d'aller à la chasse humaine. A^oilà donc le premier don que nous lait l'Empire libéral. Je m'y attendais. Liberté pour les Bona* partistes d'étendre raidcs tons ceu\ tjui ne leur plaisent pas. N'est-ce pas là une liberté comme une autre? » (28 mars 1870.)
Néarunuins, à Paris, il nV eut de troubles nulle part, sauf à la Faculté de médecine. A son entrée, le professeur Tardieu, dont rhonnête déposition avait fortement agi sur Tesprit des jurés, fut accueilli par des cris, par des huées, des vociférations. Le cours ne put avoir lieu. Lu même scène se reproduisit plusieurs fois, et ce fut tout. Même aux environs de la Faculté de médecine la rue demeura calme , et à plus forte raison en fut-il ainsi dans le reste de la ville. Le coup du procès de Tours avait manqué comme celui de la grève du Creusot.
Notre résolution de ne pas nous laisser dé* tourner de notre œuvre libérale par les fureurs ou les entreprises d'une intime minorité, et, tout en protégeant Tordre, de poursuivre imperturbablement nos réformes constitutionnelles, était justifiée par l'événement. Depuis cette affaire de Victor Noir, les forces du parti subver-
sif diminuaient à vue d'œil. L'instruction dirigée contre le complot de Flourens amenait 1 arrestation justifiée des agitateurs les plus dangereux; les réunions publiques continuèrent à manquer de raison, mais elles commencèrent à manquer d'auditeurs: dans Tune on n'en compta pas plus de huit, et on atteignait en moyenne à peine le chiffre de 200 ou 300, toujours les mêmes. « Le mouvement conservateur, disait le rapport de police du 25 janvier, continue et se développe. Tous les avis reçus des départements en confirment la réalité à Paris; les petits commerçants,les ouvriers sont exaspérés des menées des révolutionnaires, qui empêchent la confiance de se rétablir, et ils protestent énergiquement contre M. Rochefort et ses amis. > — « Les derniers événements et leur issue, disait le rapport du 28 février, ont singulièrement refroidi lardeur des agitateurs parisiens. 11 se répète parmi eux que 1 armée est loin de faiblir, et hier, un clairon du nom de Durand, caserné rue de Babylone, causant avec un révolutionnaire des dispositions de la troupe^ lui disait que ses camarades ne ménageraient pas les émeuliers et qu'ils ne demandaient qu'à en finir avec ces alertes continuelles, qui entraînent pour eux des consignes. « Votre Rochefort, a-t-il ajouté, est un misérable bien digne de la crapule qui l'a élu. » — « Tout le monde, disait le rapport (lu 2 mars, envisage la situation comme meilleure et plus stable qu'elle ne Tétait il y a quelques mois ; on ne craint plus ni la réaction ni la
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démagogie ; on voit le Ministère sérieusement préoccupé des satisfactions à donner aux intérêts sociaux, politiques et économiques; on voit les éludes qui se raltacheot à la solution de tous ces problèmes, confiées à des commissions qui offrent toutes les garanties d'indépendance et de lumières ; enlin la confiance renaît, et on espère que cet apaisement aura assez de durée pour la rétablir tout à fait. » — L'opinion publique, dit le rapport du 6 mars, est toujours fort calme et, dans les cercles politiques, il ne règne aucune animation. La Bourse est confiante, et les transactions y sont très actives. Les pessimistes n'y sont pas écoutés. On sait qu'un accord parfait règne entre riimpereur elles ministres. On croit aussi que la majorité du Corps législatif résistera à tous les efTorts qui pourraient être tentés pour le dissoudre. On est convaincu de Timpuissance des hommes de désordre, et Ton s'attend à ce que la paix publique ne soit pas de longtemps menacée. Telles sont les dispositions qui dominent en ce moment et qui expliquent la bonne cnue du marché et la confiance des spéculateurs ù la hausse. »
Des jeunes gens courageux et indépendants formaient spontanément une ligue de Tordre, afin de protéger la liberté à laquelle ils étaient dévoués, contre les violences qui voulaient en empêcher rétablissement, se déclarant prêts à opposer la force à la force. Quoique Tesprit d'opposition dominât toujours à Paris, une baisse sensible se constatait dans le tirage des
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journaux qui s'étaient sie^nalés par leur déchaîneiueut dans les dernières circonstances. La Réforme se trouvait à la veille d'une banqueroute frauduleuse. On avait fait main basse sur les souscriptions patrioliques, et aucun créancier n'était soldé. Le Jiéveilj le 20 février, ne pouvait pas payer complètement ses ouvriers, et le principal créancier menaçait de mettre empêchement à ce que le journal parût le jour sui-** vaut. Le 28, il n'avait pu, faute de timbre, tirer plus de 3000 exemplaires. En vain s'était-il adressé au Siècle^ à ÏAvenirnatianai, au Rappel, ù la Marseillaise, partout on avait fraternellement refusé de céder les leuilles dont il avait besoin. Un secours inespéré de quelques milliers de francs lui permit de continuer sa misérable existence. La Marseillaise elle-même, depuis que son rédacteur en chef avait passé à Fctat de martyr, se (rouvait sans le sou; la vente diminuait; Rochefort avait appelé à Sainte-Pélagie le frère Raspail et lui avait demaiulo un prêt de cent mille francs, que celui-ci avait refusé. Le 19 février, on n'avait pas eu de quoi solder l'imprimeur et le papetier. Ce numéro, tiré à 4 400 exemplaires, n'avait pu s'écouler, il en était resté 2400 pour compte (rapports de police). Le 4*'mars, à la Marseillaise, la caisse était presque vide, et l'on devait plus de 10000 francs au marchand de papier. La division était d'ailleurs grande dans la rédaction ; on y échangeait des propos acerbes; on se soupçonnait réciproquemenL
Le 8 mars^ on eût recours, pour combler le vide
de la caisse, à un iiuméi'O extraoï dinairc lire ù 60000 exemplaires, d'une telle violence qu'on s'attendait à sa saisie. On se procura ainsi quelque ressource : 49 000 nuiuérus lurent vendus et, grâce au prix exceptionnellement élevé, produisirent 65000 francs. Un écrivain d'esprit, Louis Ulbach, avait voulu ressusciter la Lanterne sous le nom de la Cloche : il eut beau sonner le tocsin, multiplier les attaques contre rKmpereur, contre moi, contre le MinisltTe, contre le coup d'Etat, il ne réussit pas à avoir plus de 4000 lecteurs. Ledru-Rollin, revenu de l'exil, se rendit si bien compte de cette situation, qu'il refusa, sous prétexte de santé, d'aller plaider à Tours, de se montrer dans les réunions publiques, de courir après une candidature, et, tout en aiTeciant de garder sa confiance en la République prochaine, conseilla à son lidèle Delesclu/e une modération prudente qui étonna sous la plume du violent jacobin. On voit que si une agonie avait commencé le soir du meurtre de Victor Noir, ce n'était pas celle de l'iilmpire.
ÉCLAIRCISSEMENTS