‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 2)Chapitre 100 sur 175 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Les dernières dépêches comminatoires de Bismarck étaient tombées à Vienne au milieu d'un désarroi ministériel. Schmerling, de plus en plus rainé, surtout par Hechberg, qui, resté en faveur auprès de François-Joseph, cherchait sa revanche, avait reçu les derniers coups mortels des Allemands de son parlement. Le ministre des Finances, Plener, demandait un emprunt de 116 millions de florins destiné à couvrir les déficits desbudgets de 1864, 1865, 1867. La Chambre n'accorda que l'autorisation d'emprunter 13 millions, en stipulant expressément que cette autorisation n'était accordée qu'afin de mettre l'Etat en mesure de remplir les obligations auxquelles il aurait à satisfaire au mois de juillet, et en soumettant cette opération de crédit au contrôle de la commission de la dette publique (22 juin). En conséquence, faute d'argent, il fallut immé-. diatement mettre sur pied de paix les armées de Croatie et d'Itahe, et Schmerling, à bout de moyens, donna sa démission (28 juin).

LA CONVENTION DE OASTEIN. 44"î

La crise ministérielle fut longue et pénible. Elle ne se dénoua qu'après un mois (28 juillet), par la constitution d un ministère Belcredi, moins libéral et plus fédéraliste que le précédent. Mensdorff, le représentant de la volonté impériale, y fut maintenu, et Larisch obtint les Finances.

La première délibération du nouveau cabinet fut sur la réponse qu'on ferait à l'attitude altière de Bismarck. La reine Victoria avait recommandé à Mensdorff de déjouer, par un prompt arrangement, la politique dangereuse et perfide du cabinet prussien ; néanmoins, il opina pour la résistance : on avait poussé les concessions aux dernières limites, il était temps de s'arrêter. (( L'Allemagne est encore avec nous, disait-il, et la Prusse isolée n'est pas en mesure de nous affronter. » 11 fut seul de cet avis ; ses collègues pensèrent qu'on traversait une crise et qu'il était sage de tenter encore un accommodement et de céder sur l'expulsion d'Augustenbourg comme on avait cédé sur toutes les autres prétentions. Tel fut, en particulier, l'avis de François-Joseph qui ne s'habituait pas à l'idée de contrarier son cher oncle, si dévoué, et de causer de la peine à un allié si aimable.

Guillaume se dirigeait en ce moment sur Gastein dans des dispositions tout autres que pacifiques. En route, il avait tenu à Ratisbonne (21 juillet 1865) un grand conseil, auquel furent appelés les ambassadeurs de Vienne et de Paris, où il examina les moyens de se procurer les

fonds nécessaires et les secours diplomatiques, pour la guerre contre le souverain auquel il venait demander l'hospitalité. A Salzbourg, il avait, à la fois, séduit et terrorisé François- Joseph : il l'avait convaincu de son désir de vivre affectueusement avec lui et de Timminence de la .guerre, si, par quelque arrangement, on ne rendait pas le condominium tolérable.

François-Joseph, de retour à Vienne, ordonna à Mensdorff d'envoyer Bloome en négociateur à Gastein. Bismarck fut raide, exigeant, mais au fond point du tout opposé à un accommodement, comme il avait été à Carlsbad. Il ne prenait jamais ses désirs pour des réalités et la passion ne l'aveuglait pas : son système d'alliance ne lui semblait pas encore suffisamment établi pour lui permettre de risquer seul la guerre contre l'Allemagne et l'Autriche. Pfordten, sur lequel il comptait, ne se décidait pas; il avait vainement essayé, dans une conversation à Salzbourg, d'en obtenir la neutralité de la Bavière, Les hésitations de LaMarmora le retenaient plus encore: le supposant en communication avec Napoléon 111 et sous son influence, il soupçonnait, dans son peu d'empressement à s'engager, des intentions suspectes de la France. Il travailla donc à s'assurer les meilleures conditions possibles, et non à contraindre la guerre par une obstruction invincible.

Il réussit pleinement.

Du reste, le Roi, touché par les sentiments condescendants de son neveu et par les instances de

sa famille, n'était plus si disposé à une rupture. Le 14 août 1865, les plénipotentiaires signèrent une convention dans laquelle il était stipulé que le condominium entraînant des inconvénients de nature à compromettre la bonne intelligence entre les gouvernements d'Autriche et de Prusse ainsi que les intérêts des Duchés, les deux souverains se partageaient l'exercice de la souveraineté. L'empereur d'Autriche l'exercerait pour le duché de Holstein et le roi de Prusse pour le duché de Sleswig. Cependant, quoique Kiel soit dans le Holstein, la Prusse aurait le droit d'y commander, d'y tenir garnison, d'y construire des fortifications au bénéfice de la flotte allemande, qui se composait exclusivement, dans laBaltique, de la flotte prussienne. LaPrusse se chargeait de conduire un canal à travers le Holstein, de la Baltique à la merdu Nord; elle se ménageait des routes militaires de Lubeck à Kiel etde Hambourg à Rendsbourg, devenue forteresse fédérale, où elle tiendrait garnison de compte à demi avec l'xlutriche. — Les remboursements imposés aux Duchés, par le traité de paix de 1864, cet argument de Bismarck en faveur de l'annexion, étaient maintenus. Le duché de Lauenbourg était vendu par l'empereur d'Autriche moyennant la somme de 2 500000 rixdalers de Danemark {14500 000 fr.), non à l'État prussien, mais au roi de Prusse auquel il ne serait rattaché que par une union purement personnelle ^

1. Ce ne fut qu'au commencement de i876 que cette union personnelle se convertit en une union réelle.

La manière dont la distribution des Duchés fut opérée indiqua bien les arrière-pensées de Bismarck. Il choisit le Sleswig, le plus pauvre des deux et laissa à l'Autriche le Holstein, l'un des territoires les plus riches et des mieux cultivés de l'Allemagne. En se postant dans le Duché le plus éloigné de ses frontières, il enserrait l'autre, dont il tenait déjà les clefs par Kiel et par les routes militaires, entre ses anciennes provinces et la nouvelle possession, de manière à en exclure forcément l'Autriche, séparée de son lot par toute l'épaisseur de la Confédération germanique. En outre, le Holstein étant rattaché à la Confédération, la Diète était autorisée à regarder ce qui s'y passait, tandis que le Sleswig ne relevant de personne, la Prusse y serait la maîtresse. Enfin, dans les dispositions intentionnellement obscures relatives aux postes et aux télégraphes, il s'était réservé le moyen de soulever tous les conflits désirables. On a parlé d'articles secrets sur l'éventualité d'une rétrocession du Holstein à la Prusse : il paraît certain qu'il n'en avait été signé aucun ; Bismarck a seulement prétendu que les plénipotentiaires autrichiens avaient oralement admis l'éventualité d'une rétrocessfon du Holstein, assertion qui fut contestée.

Le 16 août, Bismarck envoya de Gastein à Ooltz deux dépêches. La première, très étendue,

expliquait la portée réelle des négociations terminées Tavant-veille. Elles étaient conformes à sa politique immuable dans les Duchés. Il persistait à vouloir tenir compte des nationalités et du vœu des populations et il se prêterait, lorsqu'il serait secondé par des circonstances favorables, à restituer au Danemark le plus grand nombre des districts du Sleswig septentrional, habités par des populations non allemandes. La Convention ne changeait pas non plus ses vues sur le reste des pays transalpins, elle en ajournait tout au plus la réalisation. Les manifestations dont plusieurs villes des Duchés venaient d'être le théâtre, organisées par des meneurs intéressés au maintien d'un état social et économique qui date du moyen âge, ne représentaient pas l'opinion réelle. L'ambassadeur devait prémunir le gouvernement français contre la grande erreur d'y attacher trop d'importance. Il devait surtout insister sur les raisons de nature à l'amener à un concert avec le Cabinet de Berlin et sur les -avantages considérables assurés à l'Empereur en retour de sa bonne volonté à faciliter le développement des principes vitaux (Lebenskeim) de la Prusse et la formation progressive d'une grande puissance de l'Allemagne du Nord. LaPrusse jusque-là englobée dans les liens de la Sainte-Alliance avait vécu pendant plus de quarante ans sous la tutelle de l'Autriche, de la Russie, de la Diète : elle espérait être sortie à jamais de ces errements. Ce programme franchement exposé à Paris y devait être agréé, et l'Em-

pereur ne voudrait pas, en créant des difficultés, en élevant des exigences impossibles à satisfaire, obliger la Prusse à revenir sur ses pas et à substituer la politique de la peur, dans laquelle elle avait vécu pendant quarante ans, à la politique d'ambition qu'elle poursuivait aujourd'hui.

Dans la seconde dépêche, Bismarck donnait des éclaircissements sur diverses clauses, sur celle notamment qui attribuait à la Prusse le Sleswig plutôt que le Holstein. Un système d'assimilation rassurant tous les intérêts procurerait assez promptement à la Prusse des succès bien plus sérieux que ceux que lui eût assurés l'acceptation des conditions de Février. Il insinuait que l'Autriche semblait n'avoir exigé le secret que pour se donner, auprès du gouvernement français, les bénéfices d'une révélation prématurée. 11 réitérait son intention de tenir compte du principe des nationalités et du vœu des populations.

Goltz, partisan de la politique de la Diète et non de celle de Bismarck, ne voulait pas entendre parler de la rétrocession d'une partie du Sleswig dont il préconisait l'indivisibilité sous Augustenbourg. Il s'acquitta mal de sa commission, n'annonça pas la convention de Gastein,ne transmit pas les explications confidentielles qui l'atténuaient. De telle sorte que, l'Autriche ne l'ayant pas révélée malgré la supposition de Bismarck, cette convention tomba à Paris comme une bombe. L'Empereur, qui comptait sur l'amitié de la Prusse, se crut joué, trahi; il ne supposa pas que, dans l'état d'irritation réciproque des deux

puissances, un accord se fût subitement opéré sans de sérieuses concessions de la part de l'iVutriche. Il craignit que le sacrifice de l'Italie ne fût la rançon de la paix en Allemagne et il vit emportées la double espérance de son Congrès œcuménique et de la délivrance delà Vénétie.Il éprouva une de ces commotions intérieures que son visage ou ses paroles ne décelaient jamais, mais qu'il épanchait par un écrit ou par un acte. Il ordonna à Drouyn de Lhuys d'exprimer son mécontentement dans une circulaire, non destinée à la publicité, mais dont chacun de nos agents donnerait lecture aux ministres auprès desquels ils étaient accrédités.

Cette circulaire fut d'une belle allure : « L'Allemagne voulait un État indivisible de Sleswig-Holstein, séparé du Danemark et gouverné par un prince dont elle avait épousé les prétentions. Ce candidat populaire est mis de côté aujourd'hui, et les Duchés, séparés au lieu d'être unis, passent sous deux dominations différentes. — Est-ce l'intérêt des Duchés euxmêmes qu'ont voulu garantir les deux puissances? Mais l'union indissoluble des territoires était, disait-on, la condition essentielle de leur prospérité. — Le partage a-t-il au moins pour but de désagréger deux nationalités rivales, et de faire cesser une existence indépendante? Il n'en est pas ainsi, car nous voyons que la ligne de séparation, ne tenant aucun compte de la distinction des races, laisse confondus les Danois avec les Allemands. — S'est-on préoccupé du

vœu des populations? Elles n'ont été consultée» sous aucune forme, et il n'est même pas question de réunir la Diète Sleswigo-Holstinoise. — Sur quel principe repose doncla combinaison austroprussienne? Nous regrettons de n'y trouver d'au-^ tre fondement que la force, d'autre justificatiom que la convenance réciproque des deux coparta-s géants. C'est là une pratique dont l'Europe: actuelle était déshabituée, et il en faut chercher les précédents aux âges les* plus funestes de l'histoire. »

L'Empereur, dans un dîner en petit comité^ (28 août), à Fontainebleau, exprima lui-même; à Goltz son pénible étonnement : « La ques-< tion des Duchés, lui dit-il, a toujours été difficile à comprendre; maintenant je n'y comprends absolument rien du tout; votre nouveau; traité est en contradiction tlagrante avec tous les principes du programme que vous adoptiez jusqu'ici : il vous donne l'apparence de faire) le contraire de ce que vous avez promis, » — ► Goltz se défendit en faisant ressortir le caractère^ provisoire du traité dont le but était d'apaiser l'anarchie qui régnait dans le pays : le Roi avait préféré cet accord à une rupture dont on ne pouvait calculer les conséquences, d'autant plu» qu'il avait fait savoir à Berlin que si on pouvait compter sur la neutralité de la France tant qu'il s'agissait du conflit Sleswigo-Holstinois,. cette neutralité n'était nullement assurée quand la guerre prendrait plus d'extension. — - (( Vous avez rendu un grand service à votre pays^

dit l'Empereur, en écartant toutes les illusions à ce sujet, car je ne pouvais pas me lier d'avance, m'engager à ne rien demander quoi qu'il pût arriver. Écrivez à M, de Bismarck, fît-il en concluant, qu'au cas d'une guerre entre la Prusse et l'Autriche, j'aurais observé une neutralité bienveillante, mais je suis surpris, très surpris de ce qui est arrivé. »

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