en partit le 30 septembre
pour obtenir les agrandissements de territoire qu'il ambitionnait pour son pays, la France ne saurait se renfermer dans une neutralité absolue sans compromettre le rang qu'elle entendait conserver; il reconnut que la plupart des périls que l'Empereur avait voulu conjurer en 1863, en proposant un congrès de souverains, subsistaient tout entiers. La défaite de l'insurrection polonaise, les succès des armées austro-prussiennes en Sleswig- Holstein étaient sans doute des faits considérables, mais il n'était pas douteux, et cela par la volonté calculée de la Prusse, qu'il restait une question allemande très compliquée; les intérêts Scandinaves s'agitaient; rien de stable n'était encore édifié dans les principautés unies ; partout ailleurs qu'à Vienne, il était évident qu'il y avait une question brûlante à régler tôt ou tard sur les bords du Mincio. 11 n'était donc pas plus possible de se faire illusion sur la gravité d'un pareil état de choses que prudent à la Prusse de s'imaginer que seule en Europe elle réussirait à se transformer et à modifier les conditions de son existence. — Ces prémisses posées, il ouvrit un atlas posé sur sa table, et traça avec un crayon la ligne dont la Prusse se contenterait comme frontière dans le Sles^vig. ' Cette ligne partirait un peu au-dessus d'Apenrade à l'Est, remonterait en courbe arrondie vers le Nord et s'infléchirait à rOuest vis-à-vis à peu près de la petite île de Romoé. » Dans cette mesure, continua-t-il, il nous serait facile de satisfaire aux sollicitudes qu'inspirent à la France les populations danoises. Maîtres de Duppel, de
l'île d'Als, d'un côté, de l'île de Sylt, de l'autre, nous serions en position non seulement de défendre les nouvelles frontières de l'Allemagne, mais encore de dominer selon nos convenances exclusives les parages maritimes à la défense desquels nous nous demandons en ce moment si les grands établissements projetés à Kiel sont bien appropriés. » Continuant à feuilleter son atlas et après avoir jeté un coup d'œii rapide sur la Yalachie vers laquelle l'Autriche devrait se laisser entraîner à vau-l'eau par le courant du Danube, il examina avec un soin particulier la configuration de la péninsule italienne : la ligne de l'Isonzo serait une bonne frontière pour l'Italie rentrée en possession de Venise, mais il faudrait, pour l'obtenir, entamer le territoire fédéral germanique et risquer de voir une partie de l'Allemagne se compromettre à la remorque de l'Autriche; la ligne du Tagliamento, ou même celle de la Piave, vaudraient donc mieux, à la condition pourtant qu'aucun point du quadrilatère ne resterait au pouvoir de l'Autriche. Telles étaient quelques-unes des combinaisons dont la France et la Prusse pourraient, le cas échéant, poursuivre l'accomplissement. Le cabinet de Berlin, cependant, s'exposerait, en procédant ainsi, à mécontenter la Russie, toujours soucieuse de ses intérêts sur le Danube; il fallait donc que l'amitié de la France reposât sur des bases solides et que le gouvernement de l'Empereur, auquel la Prusse reconnaîtrait le droit de s'étendre éventuellement « partout où on parle français dans le
monde, consentît à garantir, par un bon vouloir constant, la Prusse contre les dangers dont elle serait menacée d'un autre côté^ ».
Drouyn de Lhuys ne laissa pas tomber cette importante confidence. Voici sa réponse textuelle : (( Avant de quitter Berlin pour se rendre en France, M. de Bismarck a bien voulu vous faire part des vues que la situation générale lui suggère sur nos rapports avec la Prusse, et il est entré avec vous à ce sujet dans des développements que vous m'avez transmis. J'ai trouvé, dans les idées exposées par M. le Président du Conseil, un témoignage de confiance dont j'apprécie toute la valeur et auquel je suis très sensible. Mais vous avez bien compris que vous n'aviez point d'opinion à exprimer sur des combinaisons purement éventuelles et dont le caractère demeure entièrement hypothétique. »
Bismarck nous répétait à tout propos, au sujet de la rétrocession des Danois du Sleswig : « Je ne demande pas mieux, mais n'étant pas Dieu le père, je suis obligé d'attendre l'heure de la ma-
1. Lefebvre de Béhaine à Drouyn de Lhuys, 27 septembre 1865. — Par une de ces transpositions qui lui sont trop habituelles, Sybel (IV, 43) place dans la bouche de Lefebvre de Béhaine le propos sur « les pays où l'on parle français », qui n'a été que dans celle de Bismarck. J'ai sous les yeux la minute même du rapport de Lefebvre de Béhaine et j'ai transcrit de ma main ce qui est dans le texte.
rée. )) Ala veille de son départ pour Biarritz il fut fort contrarié par un incident qui dévoilait trop tôt ses intentions réelles.
Le commandement du Sleswig avait été confié au général ManteufTel, chef du cabinet militaire du Roi. C'était une figure fort originale que celle de ce général. Espèce de chevalier-moine, il unissait à ses fonctions militaires celles de clianoine prébendier deMersebourg(Westphalie). Ses idées politiques n'étaient guère compliquées : opposer la croisade des rois à la croisade des peuples; établir entre les souverains une entente pour renverser le même jour d'un vigoureux coup de pied leurs ridicules constitutions et chasser leurs Chambres insolentes; et comme moyen pratique, la guerre, et la guerre chez les autres : (( On part à la tête de son armée et on va prendre chez ses voisins ce qu'il faut à son armée et à son pays. Cela s'est fait de tout temps, et c'est le seul moyen de ramener en Allemagne l'ordre et le repos. » Il vivait dans une retraite presque impénétrable, ce qui augmentait son prestige sur le Roi, dont il était le conseiller irresponsable, presque toujours écouté. Roon avait fini par s'impatienter de la tutelle qu'il prélendait exercer sur son administration. ManteufTel le sentit et demanda un commandement dans le Sleswig; le Roi, habitué à son service, eut grande peine à lui accorder.
ManteufTel, en prenant possession du gouvernement du Sleswig, notifia, dans des discours aux employés sleswigois, que cette heure de la
marée n'arriverait jamais. « Quiconque nourrit la pensée d une cession de territoire commet une ofTense envers le Sleswig-Holstein , et sera en quelque sorte coupable de trahison envers ce pays. Les soldats de mon Roi ont pris Duppel et Als au prix de leur sang. Ils y construisent, aujourd'hui, avec leurs bras, des ouvrages de fortification qui leur permettront de défendre le pays jusqu'aux confins de la Kônigsau. Pour moi, je couvre de mon corps chaque espace de terre de sept pieds, avant de souffrir qu'il soit cédé. Le second point sur lequel il importe d'appeler votre attention, concerne la population mixte des districts du Nord. Les habitants de nationalité allemande et danoise sont dans des dispositions hostiles les uns envers les autres. Je viens d'un pays où Albert l'Ours a fait prendre racine à l'élément germanique, et d'où l'Aigle a pris son vol pour le porter jusqu'au bord de la mer. C'est dans ce cercle que tournent sans cesse mes pensées. Mais l'État de Brandebourg (Prusse) n'aurait jamais atteint au degré de grandeur et de puissance où nous le voyons aujourd'hui, s'il n'avait pratiqué la justice envers ceux qui diffèrent de foi et de langue. C'est donc la justice que les Allemands et les Danois doivent pratiquer les uns envers les autres. Entre les deux races, ce sera une lutte d'intelligence et de civihsation. Et celle qui l'aura emporté sur l'autre, se montrera tolérante envers sa rivale. Il n'existe pas d'antagonisme sérieux entre elles, car elles trouvent leur point de contact mutuel dans la patrie
commune, le Sleswig-Hotstoin (25 septembre). » Bismarck fut très contrarié de ce discours indiscret. Il dit à Béhaine : u Je regrette de le dire, le langage que mon pauvre ami se croit obligé de tenir au public, est aussi bête que superflu. Le Hoi lui a écrit de moins parler, et de ne pas préjuger ses intentions sur une question comme celle de la restitution éventuelle du Sleswig-Holstein, question sur laquelle nous sommes prêts à profiter de la première occasion de discuter avec le gouvernement français. » — Bismarck se montrait désolé de la perspective de se séparer d'un homme qui lui avait toujours inspiré un sincère attachement, et lui avait prêté souvent un concours très utile pour triompher des tergiversations du Roi, « jusqu'au moment où Sa Majesté arrivait à prendre des résolutions qui alors devenaient inébranlables, et se poursuivaient avec un courage léger et facile ». M. de ManteufTel est-il ennemi de la France? demanda Béhaine. — Nullement, le général est un conservateur irréductible à l'intérieur, mais, dès qu'il s'agit de la politique extérieure, il a une hberté d'esprit qui contraste singulièrement avec ses passions de Carliste, et la perspective des agrandissements de son pays, l'ambition qu'il a d'y concourir passent avant tout. Le jour où une alliance deviendrait possible avec la France, il n'hésiterait pas à sacrifier l'intérêt des relations étroites qu'il entretient, depuis des années, avec la cour de Russie, avec l'archiduchesse Sophie, la Reine douairière de Prusse et le parti de la
Croix, doQtil est actuellement un des chefs. Mais c'est un chef très différent de ceux qui subordonnent à leur culte pour la gloire immaculée de la doctrine les inspirations de leur patriotisme, celles-là dominent tout à ses yeux, et pour faciliter à la Prusse l'acquisition d'une nouvelle province, il ne reculerait devant rien, il serait prêt à commettre des crimes politiques K »
Manteuffel, de son côté, ne se montrait pas moins mécontent de Bismarck : il l'accusait de manquer d'énergie, de trop tergiverser. Un dissentiment entre gens qui voulaient la même chose ne pouvait durer : ils se rencontrèrent à Hambourg, s'expliquèrent, et Manteuffel comprit qu'un peu de prudence était de mise et désormais il retint sa langue.
Sur un autre point, d'ailleurs, les impétuosités du général furent tout à fait du goût de Bismarck. Le prince d'Augustenbourg profita d'une absence momentanée du gouverneur du Sleswig remplissant à Mersebourg ses devoirs de chanoine prébendier, pour se rendre à Bordy et Erkernerffôrnde, où il avait été reçu avec de grandes marques d'enthousiasme. Manteuffel, de retour, avertit le Prétendant que, s'il se permettait une récidive et reparaissait, sans la permission du Roi, sur le territoire sleswigois, il serait arrêté et subirait les conséquences de ses manœuvres usurpatrices.