Lettres à Panizzi, 13 octobre
Vénétie. Cette solennité et cette émotion eussent été d'autant plus hors de saison que l'Empereur avait appris de tous les côtés, d'une manière absolument sure, que la Prusse n'avait pas garanti la Vénétie, et c'est pourquoi il avait etïacé la circulaire contre la Convention de Gastein. Il est parfaitement impossible aussi qu'après avoir assuré qu'il ne se proposait de soulever aucun projet de nature à troubler la paix européenne, l'Empereur ait ajouté : que « M. Lefebvre de Béhaine, dont il avait reçu les lettres sur ses entretiens avec Bismarck, était allé dans ses ouvertures plus loin que ne le comportaient ses instructions ». Béhaine n'avait fait aucune ouverture, et tout au plus aurait-on pu lui reprocher de s'être permis une interrogation indiscrète, reproche injuste, car le devoir du diplomate est toujours de s'enquérir, d'autant plus que l'indiscrétion n'avait pas paru indiscrète à Bismarck qui l'avait aimablement accueillie. Le récit de Sybel eût-il été rédigé sur un rapport de Bismarck, mes rectifications ne subsisteraient pas moins, car, nous l'avons déjà vu, et nous le constaterons à chaque instant, Bismarck est un narrateur suspect. Il se souvient mal; quand les faits sont réels, il les exagère et leur donne une couleur qu'ils n'ont pas eue. Il raconte l'histoire dont il a été le témoin ou l'acteur à la façon de Thiers.
On ne se risque pas beaucoup en supposant que dans leurs conversations l'Empereur et son hôte se sont entretenus des Duchés, de l'Autri-
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elle et de la Confédération, de l'italie et de Venise, qu'ils se sont répété les assurances si souvent échangées par leurs agents : Bismarck parlant de son désir de s'entendre avec la France et de donner, s'il le pouvait, satisfaction à son principe des nationalités; Napoléon III, de ses sympathies pour la Prusse, de sa résolution de lui laisser prendre les Duchés et de ses réserves dans l'hypothèse d'un remaniement de la carte d'Europe, sans exiger aucune compensation territoriale.
Sur le mystère que Bismarck est venu éclaircir que se sont-ils dit? L'Empereur m'a raconté que ni d'un côté ni de l'autre, il n'y eut engagement, promesse ou quoi que ce soit qui s'en rapprochât, pas même explication. « Il parla beaucoup, m'a-t-il dit, mais en des termes généraux et vagues; je n'ai pu démêler au juste ce qu'il voulait, et il ne me fît aucune proposition formelle. De mon côté je ne lui exprimai aucun désir personnel quelconque. » L'Empereur a répété les mêmes affirmations à deux autres de ses ministres, Duruy et Bandons
Bismarck a confirmé la version de l'Empereur
1. Duruy. Notes et Souvenirs, tome II, page 120 : « Un jour, le prince me permit de lui demander, si, à Biarritz, Bismarck lui avait fait véritablement cette ouverture (sur la Belgique)? Il me répondit que « le comte s'était tenu dans les termes « vagues d'une conversation d'oîi il n'y a rien à tirer. » — Rax- DON, Mémoires, tome H, page 129 : « Ni l'Empereur ni le comte n'avaient voulu s'engager à fond, et le ministre cki roi Guillaume élait reparti, n'ayant rien promis et n'ayant rien obtenu. »
dans une conversation avec Persigny, lors de l'Exposition de 1867. Je lui dit : «Je me sentais capable des plus audacieuses résolutions, et j'étais désireux de m'entendre sur toutes choses avec l'Empereur. Mais l'attitude de ce prince avait paralysé mes dispositions et étouffé mes aspirations vers une politique franco-germanique. » Et comme Persigny s'étonnait de ces paroles, et qu'il lui demandait si, en effet, il n'y avait pas eu à Biarritz des engagements contractés de part et d'autre, ainsi que toute l'Europe l'avait cru, il l'assura qu'il n'y en avait eu d'aucune espèce; que, bien loin de là, il avait vainement essayé de deviner la pensée de l'Empereur et de pénétrer dans son for intérieur, pour y chercher les éléments d'une entente entre les deux gouvernements; il en avait toujours étééconduit par le ton d'une conversation vague ou indécise dont il lui avait été impossible de percer le mystère. La seule allusion faite par l'Empereur à des combinaisons politiques avait été relative aux frontières du Rhin, mais pour ajouter aussitôt que celles-ci, désirées par la France, étaient si énergiquement refusées par l'Allemagne et seraient d'ailleurs si difficiles à gouverner par des Français, qu'il était impossible d'y songer sérieusement. Il avait affecté un désintéressement complet'. ))
Il est donc constant qu'à Biarritz, non seulement rien n'a été conclu sur les éventualités im-
\. Mémoires, page 376.
minentes, mais qu'on s'en est à peine entretenu. S'il est naturel qu'au premier moment d'une conversation sur un sujet d'une telle importance, on éprouve quelque embarras à en venir au vif des difficultés, on ne comprendrait pas qu'un esprit aussi résolu et en même temps aussi souple que Bismarck, avec les facilités d'un séjour à la campagne n'eût pas réussi à amener des explications catégoriques, si la nature des circonstances n'expliquait cette surprenante impossibilité; et cette impossibilité elle-même caractérise la situation des personnages et des peuples en présence.
A Plombières, on causa et on s'entendit, parce que chacun des interlocuteurs avait quelque chose de précis à demander et quelque chose de non moins précis à offrir. A Biarritz, on ne put pas même causer, parce que si l'un des interlocuteurs avait à demander, il n'avait rien à offrir. Bismarciv ne sollicitait pas, comme Cavour, l'appui matériel de la France : sauf en des circonstances extrèmes,iireût plutôt décliné, dans la crainte de blesser le patriotisme allemand par un appel à l'ennemi héréditaire ; il recherchait uniquement la certitude de notre neutralité, afin d'être libre, au moment décisif, de dégarnir les provinces rhénanes et de porter tout son effort en Bohême, car quelque confiance que le Roi et Moltlve eussent dans leur belle armée, ils n'avaient pas la présomption de la supposer de taille à tenir tête à la fois aux trois armées de l'Autriche, de la Confédération et de la France.
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Si pendant qu'ils s'avançaient en Bohême, Napoléon lll marchait vers le Rhin, ils seraient obligés de s'arrêter, de rétrograder, de couvrir Berlin, peut-être sans succès, au lieu d'avoir la chance de menacer Vienne.
Quel moyen avait Bismarck de reconnaître le service que leur rendrait l'Empereur en ne les exposant pas à ce péril? Il ne possédait pas des provinces françaises, telles que Nice et la Savoie, dont il pût nous promettre la cession. Ce dont il diposait était allemand, et voulait rester allemand. Pouvait- il inaugurer une unification dite nationale par une mutilation du territoire national? 11 a fallu une affligeante ignorance des sentiments du peuple allemand et des nécessités invincibles qu'ils imposaient au Roi et à ses ministres pour avoir espéré un instant la cession d'un seul village allemand, en Bavière ou ailleurs, même en vue d'une imperceptible rectification de frontière. L'eût-il voulu, il no l'aurait pas pu. Jamais on n'eût obtenu des populations abandonnées ce vote favorable auquel Napoléon III était obligé de subordonner toute annexion grande ou petite.
Bismarck pouvait-il proposer à l'Empereur de porter une main sacrilège sur les parties françaises de la Suisse, l'asile de son exil et de ses jeunes années? Une entente pour l'annexion de la Belgique était la seule combinaison à offrir. Le projet était ancien. La Russie l'avait formé à la fin de la Restauration, et depuis quelque temps, en Europe, il rnettait en souci. « Qu'y aurait-il
de plus facile, écrivait le prince Albert à lord Clarendon (6 octobre 1861), à la Prusse que de s'entendre avec la France pour la conquête de tous les États secondaires de l'Allemagne, en reconnaissant à cette puissance le droit réciproque de s'annexer la Belgique? Ce serait un tour de force qui dépasserait ceux de Cavour, car ce serait payer un service rendu de la poche d'autrui, au lieu de le payer de la sienne. L'Angleterre aurait à se battre seule pour la Belgique. » Bismarck a-t-il conçu ce projet? Est-il venu à Biarritz avec l'intention de dire à l'Empereur : Partage à deux, soyons brigands de compagnie, vous dans les Pays-Bas, moi en Allemagne? Dans tous les cas il n'a pas manifesté son intention. Il est assez délicat d'offrir le bien d'autrui à qui ne vous le demande pas; il faut y être au moins encouragé, et l'Empereur ne l'encouragea pas. Ce souverain connaissait les mauvaises dispositions constantes de Léopold à son égard, l'immunité accordée par le gouvernement belge à ses ennemis et à ses calomniateurs les plus acharnés le mécontentait; mais il eût considéré comme un acte de brigandage, de fondre sans motifs sur un petit peuple content de sa destinée. La Belgique n'en était plus aux désarrois de 1830 : sa vie propre s'était constituée, elle jouissait d'institutions libres et elle n'avait aucun désir de venir incliner son cou sous le pouvoir personnel, sous les candidatures officielles et sous les avertissements. Non seulement elle n'eût pas o uscrit par ses votes à une annexion, elle y eût
résisté parles armes; il eût fallu entreprendrecontre elle une guerre de conquête, dans laquelle elle aurait eu certainement l'Angleterre à ses côtés, surtout alors que la mort de son premier roi Léopold aurait ravivé l'unanimité du sentiment national autour du jeune héritier.
Il ne fut donc pas plus question de la Belgique que des provinces rhénanes et que des pays quelconques où l'on parlait français. Bismarck eut beau s'ingénier, il n'obtint que des compliments et des paroles vagues. Il ne fut pas plus heureux quand, repassant par Paris, il revit l'Empereur parti de Biarritz avant lui.
Dans le désir de s'entendre sur l'avenir des relations de la Prusse et de la France, lui dit celui-ci, il n'est pas indispensable de précipiter les événements; il faut les attendre pour y conformer ses résolutions ; le Boi pouvait lui écrire confidentiellement aussitôt que les circonstances paraîtraient exiger une ententeplus étroite et plus spéciale ; il serait alors facile d'arriver à un accord.
Bismarck s'épancha encore moins avecDrouyn de Lhuys sur ses projets futurs ; il ne lui fit et n'en reçut aucune confidence; des deux côtés, on resta boutonné. Son échec à Biarritz lui rendait d'autant plus indispensable l'alliance de l'Italie : elle obtiendrait peut-être, de la bienveillance de l'Empereur, ce qui ne lui avait pas été accordé. Il avait abandonné le traité de commerce après l'avoir provoqué : il -engagea Nigra à presser son gouvernement de le reprendre et de concéder au ZoUverein le traitement de la nation la plus favo-
risée. Cela lui rendrait favorables les populations allemandes et faciliterait la reconnaissance du nouveau royaume par les Etats moyens. Il fît entendre que la guerre avec l'Autriche était inévitable ; il avait la confiance que la France ne serait pas hostile et, pour exprimer combien la coopération de l'Italie pourrait y contribuer, il s'écria : « Si l'Italie n'était pas, il faudrait l'inventer. »
Quoique se disant satisfait, le ministre prussien repartit désappointé de n'avoir appris que ce qu'il savait déjà, et roulant toujours dans son esprit l'insoluble question : « Que veut donc l'Empereur? »
Ce que voulait l'Empereur, ce qu'il a constamment voulu du commencement à la fin de cette affaire était d'une grande simplicité. Il croyait l'expédition mexicaine réglée par Tintronisation de Maximilien, celle de Rome définitivement close par la Convention du 15 septembre ; il ne pouvait plus être question de la Pologne, ni du Danemark ; il avait pris son parti de l'appréhension des Duchés par la Prusse; il ne se considérait plus comme obhgé, pour terminer son œuvre internalionale, qu'à une dernière tâche, la libération de la Yénétie.
S'il l'avait oubliée, les Italiens la lui eussent rappelée : ils ne le laissaient pas respirer. Devant le palais de Fontainebleau, sur le grand étang,.
étaient diverses sortes d'embarcations. Nigra y fît arriver une gondole, et lui prêtant une voix il chantait à l'Impératrice de petits vers attendris :
Donna, se a caso il placido
Tuo lago, a quand o a quando
Teco verra solcando,
Il muto Imperator,
Digli che in riva ail' Adria
Povera, ignuda, esangue,
Geme Venezia e langue
Ma vive — e aspetta ancora.... ^
Le muet Empereur n'avait pas à être réveillé par la plainte de la gondole. Il ne cessait de songer à la libération de Venise. A la suite de l'échec du Congrès, modifiant son idée première d'une vente en celle d'un échange contre les Principautés danubiennes, il avait autorisé l'ancien ministre Pasolini à aller solliciter, à Londres, le concours des ministres anglais. Russell se montra favorable; Palmerston, au contraire, jugea inopportun d'empêcher, par une proposition de ce genre, le rapprochement en train de s'opérer avec l'Autriche dans les questions danoises. D'ailleurs la France et l'Angleterre, fussent-elles d'accord, se seraient heurtées à un refus invincible de l'empereur d'Autriche. « Le voulût-il, écrivait Ricasoli, son opinion publique ne lui permet-