‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 2)Chapitre 130 sur 175 · Bazaine à l'Empereur, 28 novembre · texte numérisé non relu

Bazaine à l'Empereur, 28 novembre

L'ABANDON DE MAXIMILIEN. o3o

tait. A de très rares exceptions, personne ne réclama et Juarez continua à être reconnu comme le chef incontestable de la République militante.

Il était de plus en plus manifeste que Maximilien approchait de l'heure de la ruine. Un ancien ministre de Juarez, Jésus Teran, établi en Suisse, qui, avant son acceptation, avait essayé de l'arrêter, crut devoir lui envoyer un dernier avertissement : « Je crois que le temps est arrivé pour l'Archiduc de réfléchir sérieusement à l'état précaire de sa situation et de sortir du Mexique avant que la force des choses l'y oblige. Le manque de confiance dans la stabilité de 1 Empire s'accroît et tend à devenir général; le temps n'est pas éloigné où cette désaffection pénétrera dans toute la population. Si j'étais à sa place, je ferais un armistice avec le gouvernement constitutionnel, je conclurais un traité aussi avantageux que possible pour moi; je renverrais l'armée française, conformément au traité de Miramar; entin je publierais un manifeste expliquant le but de mon arrivée au Mexique et je quitterais le pays selon ma promesse de me retirer dès que je reconnaîtrais que ma présence est opposée aux vœux des populations. »

Maximilien ne retint de cette lettre que le conseil de conclure un armistice avec Juarez; il y vit une diplomatie profonde et répondit : a Je désire beaucoup m'entendre avec Juarez; mais avant tout il doit reconnaître la résolution effective de la nation, et il est nécessaire qu'il se décide à collaborer avec son inébranlable éner-

gie et son intelligence à l'œuvre difficile que j'ai entreprise. Qu'il vienne m'aider sincèrement et loyalement, et il sera bien accueilli comme tout xMexicain. » L'ingénuité de ce pauvre prince confond.

Cependant tout ingénu qu'il fût, il se rendait compte des insurmontables difficultés de sa situation et les expliquait à l'Empereur dans une lettre qui achève de peindre les rapports réciproques et la véritable situation : « Pour développer les ressources et rendre le recouvrement facile, pour que ces ressources même ne soient pas en partie absorbées, il faut que l'Empire soit pacifié. C'est là un problème à la solution duquel il est urgent d'arriver, parce que la guerre cause la ruine du Trésor mexicain, en dépensant 60 millions par an. On serait tenté de croire que la formation d'une armée nationale n'est pas aisée, puisque le Maréchal, chargé de cette organisation par un décret, signé deux jours après mon arrivée, n'a pas obtenu de résultat. Jamais la bonne volonté d'atteindre ce but important ne m'a manqué. J'ai demandé des officiers généraux comme Brincourt, L'Héritier, le colonel de La Jaille; j'ai demandé des officiers français pour coopérer à cette tâche, je n'ai pu les avoir et j'ai du recourir au général de Thun, quoique je n'eusse qu'une confiance limitée. Les régiments, les bataillons, les batteries, qui ont été en pleine voie de formation , n'ont pas pu se développer parce que des ordres subits du Maréchal ont dispersé leurs éléments dans des mouvements mili-

taires divergents. C'est à ces causes qu'il faut attribuer en grande partie l'absence d'une armée nationale que je désire de tout mon cœur. J'ai insisté sur la nécessité d'une prompte pacification pour arriver à l'équilibre des finances. Dans un tel ordre d'idées, comment expliquer le renvoi précipité de troupes en Europe, eu contradiction avec la volonté de l'Empereur des Français et les traités que nous avons signés? Et cela en un moment où il y avait des dissidents à deux heures de la capitale! Comment expliquer le système d'envoyer des troupes dans des points importants et de les retirer huit jours après, en sacrifiant toutes les personnes qui s'étaient déclarées pour l'Empire, combinaison funeste qui a eu lieu trois fois de suite à Monterey, sur la frontière en face des Yankees, et qui à Chihuahua a étouffé les germes de bon gouvernement que le général Brincourt avait fait fructifier dans une occupation de quelques jours? Je vous ai montré par les documents que je vous ai envoyés que nous aurions pu être, en janvier 1865, sans déficit, et que ce sont seulement les opérations de guerre qui ont amené l'état déplorable des finances. Si d'autres mesures ont grevé le budget et n'ont pas toujours mérité l'approbation, d'où vient l'insistance qui m'a moralement contraint à faire un fâcheux arrangement avec Jecker, arrangement auquel je ne me suis naïvement résolu que parce que j'ai cru rendre service à mon meilleur ami, l'empereur Napoléon? Je le dis franchement à Votre Majesté, cette situa-

tion est difficile pour moi. J'ajoute, en bon et fidèle ami, elle est dangereuse pour vous et pour moi : pour vous, parce que votre glorieux nom en souffre ; pour moi, parce que mes intentions, qui sont, du reste, les vôtres, ne peuvent se réaliser. Avec ces procédés militaires et financiers, la grande idée de la régénération du Mexique sera perdue. Sans ordre et sans économie dans mes finances, avec un déficit toujours croissant, je ne puis gouverner. Avec des populations dont la confiance est à chaque instant ébranlée par une protection éphémère, je ne puis rien faire de stable. Car chacun sait qu'au retour des guérilleros chaque individu qui s'est déclaré pour l'Empire sera pendu ou fusillé sans merci, et on se garde bien alors de manifester sa sympathie pour un gouvernement incapable de défendre ses sujets. — Du reste le voyage de l'Impératrice seule dans le Yucatan , où elle a trouvé aux limites extrêmes de l'Empire l'accueil le plus sympathique, fait voir quelles racines mon gouvernement a déjà jetées dans le cœur des populations mêmes qui profitent le moins de son action. Aussi j'ai la ferme intention de réaliser toutes les améliorations possibles. J'ai reconnu la nécessité d'opérer d'importantes réductions dans les dépenses. J'étabhrai de nouveaux impôts; des règlements seront faits pour que les fonds versés par les contribuables rentrent plus sûrement dans le Trésor. Si Votre Majesté consent à aider le Mexique pendant le temps assez court qui sera nécessaire pour que ces réformes produisent

leurs effets, je ne doute pas que mon gouvernement, au bout de quelques mois, ne soit en état de satisfaire à toutes ses obligations. Telle est Topinion de M. Langlais. — Il est encore un point sur lequel je désire éclairer Votre Majesté franchement dans la crainte que des renseignements inexacts ne Tinduisent à une mesure fatale. La presse européenne donne à entendre que Votre Majesté aurait l'intention de faire connaître publiquement que, dans un temps très court, elle retirera ses troupes après un arrangement analogue à la convention du 15 septembre. Je dois dire à Votre Majesté quune telle déclaration déferait en un jour l'œuvre que trois ans d^ efforts ont créée péniblement, et que T annonce dune semblable mesure, jointe au refus des Etats-Unis de reconnaître mon gouvernement, suffirait pour faire crouler toutes les espérances des gens de bien et anéantir sans retour la confiance publique. Il y a plus : r honneur de F armée française subirait dans l'opinion de toute P Amérique une fâcheuse atteinte, car on ne manquera pas d attribuer sa retraite précipitée à un tout autre motif. Le temps est un auxiliaire indispensable dans la régénération d'un peuple bouleversé pendant un demi-siècle et chez lequel seize mille guérilleros encore en armes sont répandus sur presque toute la surface du pays. La nation mexicaine ne désespère pas de l'avenir, parce qu'elle sait que Votre Majesté à formellement déclaré que ses troupes 7i' évacueraient le Mexique que lorsque leur commandant en chef aurait pacifié le pays et détruit toute résistance.

Lui apprendre aujourd'hui le contraire serait jeter l'alarme la plus vive et amener les plus funestes résultats. Pour obtenir un accord complet, seul moyen d'éclaircir la situation, j'ai fait part à Votre Majesté de mes appréciations les plus secrètes, et je vous prie, mon véritable ami, de me rendre franchise pour franchise en me faisant connaître toutes les fautes que j'ai commises, et en me donnant ces conseils dont je suis toujours fier, parce qu'ils émanent de la première capacité de notre siècle et d'un ami que j'ai aimé dès le premier jour que j'ai eu le bonheur de le connaître. Pour plus de sûreté, je vous fais envoi de cette longue épître par un ami fidèle, M. Loysel. Je donne à M. Loysel l'ordre de chercher en Europe des instruments utiles, quelques intelligences comme M. Langlais pour m'aiderdans la lourde tâche du gouvernement, puisque ce sont les instruments qui nous manquent dans ce malheureux pays abruti pendant trois siècles et bouleversé convulsivement dans les cinquante dernières années. On ne peut pas constituer un gouvernement avec des Européens au Mexique, ce serait déchaîner une autre fois la révolution ; mais on peut mettre dans les rouages des pivots comme M. Langlais, et alors la machine commencera à fonctionner avec plus de régularité et de vitesse. Mais tous ces instruments n'aboutiront à rien si la direction militaire suit sourdement une marche contraire; ils s'inutiliseront comme les Budin, les Gorta, les Bonnefonds, etc., etc. ' »

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