CHAPITRE XVII
Le discours par lequel l'Empereur ou^/rit la session de 1866 est certainement Tun des plus tranquillement optimistes qu'il ait prononcés. C'est la sérénité des heures calmes qui précèdent l'orage. — ((A l'extérieur la paix semble assurée partout, car partout on cherche à dénouer les difficultés amicalement au lieu de les trancher par les armes. La réunion des flottes anglaise et française dans les mêmes ports a montré que les relations formées sur les champs de bataille ne se sont pas affaiblies, le temps n'a fait que cimenter l'accord des deux pays. — L'Italie, reconnue par presque toutes les puissances, a affirmé son unité en inaugurant sa capitale au centre de la péninsule. — Nous avons lieu de compter sur la scrupuleuse exécution du traité du 15 septembre et sur le maintien indispensable du pouvoir du Saint- Père. » — Sur le Mexique il fut très rassurant : « Notre expédition touche à son terme. Je m'en-
tends avec l'empereur Maximilien pour fixer l'époque du rappel de nos troupes. L'émotion produite aux États-Unis par la présence de notre armée sur le sol mexicain s'apaisera devant la franchise de nos déclarations. » — Envers l'Allemagne il indiquait l'intention « de continuer à observer une politique de neutralité, qui, sans nous empêcher parfois de nous affliger ou de nous réjouir, nous laisse cependant étrangers à des questions où nos intérêts ne sont pas directement engagés ».
L'orateur impérial ne se félicitait pas moins de la situation intérieure : — « Les élections municipales se sont faites avec le plus grand ordre et la plus entière liberté. Presque partout les maires ont été choisis parmi les membres des conseils municipaux. La loi sur les coalitions s'est exécutée avec une grande impartialité de la part du gouvernement et avec modération de la part des intéressés. L'équilibre du budget est assuré par un excédent de recettes; l'amortissement reçoit une dotation de revenus certains; le commerce extérieur s'est accru de sept cent millions. L'agriculture souffre de l'avilissement du prix des céréales : cette dépréciation est la conséquence inévitable delà surabondance de récoltes, non de la suppression de l'échelle mobile. »
On attendait surtout avec quelque anxiété de savoir où en était le Souverain à l'égard des revendications de l'Empire libéral. Il s'expliqua amplement : « Au sein de cette prospérité toujours croissante, des esprits inquiets, sous prétexte de
hâter la marche du gouvernement, désireraient l'empêcher de marcher en lui ôtant toute force et toute initiative. Ils s'emparent d'une parole empruntée par moi à Napoléon P' et confondent l'instabilité avec le progrès; les seuls changements durables sont ceux qui s'opèrent, avec le temps, par l'amélioration des mœurs publiques. — Ces améliorations résulteront de l'apaisement des passions et non de modifications intempestives dans nos lois fondamentales. Quel avantage peut-il y avoir en effet à reprendre le lendemain ce qu'on a rejeté la veille? La Constitution de 1852, soumise à l'acceptation du peuple, a entrepris de fonder un système rationnel et sagement pondéré sur le juste équilibre entre les différents pouvoirs de l'État. Elle se tient à une égale distance de deux situations extrêmes. Avec une Chambre maîtresse du sort des ministres, le pouvoir exécutif est sans autorité et sans esprit de suite; il est sans contrôle si la Chambre élective n'est pas indépendante et en possession de légitimes prérogatives. Nos formes constitutionnelles, qui ont une certaine analogie avec celles des États-Unis, ne sont pas défectueuses parce qu'elles différent de celles de l'Angleterre. Chaque peuple doit avoir des institutions conformes à son génie et à ses traditions. Certes, tout gouvernement a ses défauts; mais, en jetant un regard sur le passé, je m'applaudis de voir, au bout de quatorze ans, la France respectée au dehors, tranquille au dedans, sans détenus politiques dans ses prisons, sans exilés hors de ses
frontières. — N'a-t-on pas assez discuté depuis quatre-vingts ans les théories gouvernementales? N'est-il pas plus utile aujourd'hui de chercher les moyens pratiques de rendre meilleur le sort moral et matériel du peuple? Employons-nous à répandre partout, avec les lumières, les saines doctrines économiques, l'amour du bien et les principes religieux; cherchons à résoudre, par la liberté des transactions, le difficile problème de la juste répartition des forces productives, et tâchons d'améliorer les conditions du travail dans les champs comme dans les ateliers. — Lorsque tous les Français, aujourd'hui investis des droits politiques, auront été éclairés par l'éducation, ils discerneront sans peine la vérité et ne se laisseront pas séduire par des théories trompeuses; lorsque tous ceux qui vivent au jour le jour auront vu s'accroître les bénéfices que procure un travail assidu, ils seront les fermes soutiens d'une société qui garantit leur bien-être et leur dignité; enfin, quand tous auront reçu, dès l'enfance, ces principes de foi et de morale qui élèvent l'homme à ses propres yeuK, ils sauront qu'au-dessus de l'intelligence humaine, au-dessus des efforts de la science et de la raison, il existe une volonté suprême qui règle les destinées des individus comme celles des nations. »
Les théoriciens de l'Empire avaient coutume de rattacher la Constitution de 1852 à celle de l'an VIII avec laquelle elle n'a aucun rapport. L'Empereur les redresse : sa Constitution se rap-
proche de celle des États-Unis. — Rien de plus vrai. C'était une excellente Constitution républicaine déformée parla superposition d'un pouvoir héréditaire. L'Enapereur était non moins dans la vérité en plaçant cette Constitution sous Tégide de la tradition nationale : c'en est, en effet, une de nos plus constantes que de mettre l'incohérence et la contradiction dans nos mécanismes politiques. Fondons^nous une monarchie, nous la dénaturons par des institutions républicaines; décrétons-nous une république, nous l'annulons par des institutions monarchiques, et nous n'avons en aucun temps véritablement vécu en monarchie ou en république. Nous n'avons pas su davantage nous plier, soit sous la monarchie, soit sous la république, aux exigences de la liberté ou à celles de la dictature : nos libertés sont toujours par un côté dictatoriales, et nos dictatures par un côté libérales. Créons-nous un gouvernement constitutionnel, nous ne l'entourons d'aucune des garanties et des contre-poids sans lesquels il n'est qu'une anarchie; établissons-nous une dictature, nous ne lui accordons pas toutes les forces sans lesquelles elle n'est qu'une vaine menace.
Tout cela n'avait qu'une importance théorique. Le pratique du discours était en ceci : jusqu'alors l'Empereur n'objectait aux revendications constitutionnelles que leur inopportunité; cette fois il les repousse par une (în de non-recevoir radicale. Sa constitution est parfaite, définitive; il n'a rien à y changer; lorsque tous les Français
seront devenus des savants et des liommes vertueux, de fervents adorateurs des lois divines, on pourra en parler. Jusque-là tout est bien : seuls les inquiets pensent le contraire et il n'y a pas à s'arrêter à leurs théories trompeuses.
V oilà la réponse que recevait mon vote d'espérance ! J'y étais préparé; j'avais même indiqué d'avance, dans un de mes articles sur le livre de Quinet^ que je ne changerais pas pour cela ma méthode, ni ne rétrograderais d'une semelle, quelques brutalités qui se fussent ajoutées à celles dont j'avais déjà été gratifié : u Malgré son échec, la politique de Mirabeau, purifiée de tout ce qui l'a compromise, est la seule qu'il convienne d'adopter dans tous les pays où des idées nouvelles se trouvent aux prises avec un souverain qui leur résiste. Il est des entreprises que la probabilité de l'insuccès ne dispense pas de tenter : c'est la lettre d'avis qu'on envoie même au débiteur insolvable. Lorsqu'un gouvernement agit au rebours des volontés d'une nation, tôt ou tard, d'une manière ou de l'autre, il est destiné à périr. Mais il ne saurait être indifférent à un homme politique que le pouvoir qui tombe ait été précipité ou qu'il se soit précipité : on a autant de force pour gouverner une révolution dont d'autres sont responsables, qu'on en a peu pour diriger celle qu'on a provoquée soi-même. »
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Roiiher avait ardemment travaillé pour cette |jolitique d'immobilité : j'en étais informé de tous les côtés. Il allait en devenir l'orateur et en quelque sorte la personnification. Le combattre ouvertement, jusqu'à ce qu'il fût renversé, était donc la nécessité qui s'imposait. Je ne le dissimulai pas à Darimon. Il parla de mes intentions de combat au tils de La Valette. « Bah ! dit celui-ci, toute cette mauvaise humeur ne résistera pas à une conversation de Rouher. Engagez-le à venir le voir. » Darimon m'écrit un petit billet, pour me dire que Rouher désirait causer avec moi. Je répondis : « Précisons les choses. Rouher vous a-t-il franchement demandé une conversation avec moi, ou bien a-t-il seulement exprimé un vague désir? Je n'irai pas dans ce dernier cas. Je n'ai, vis-à-vis de Rouher, aucune obligation d'aucun genre de le prévenir de mes intentions. Et comme donner des raisons à qui ne veut ou ne peut entendre est la pire des duperies, je suis résolu à ne faire aucun effort pour combattre ses résolutions. » (14 janvier 1866.)
Là- dessus je reçus la visite de Sammy de La Valette. (31 janvier.) Il venait me chercher pour aller causer immédiatement avec son père. Je m'y rendis : « Après le conseil, me dit La Valette, l'Impératrice m'a pris à part, et m'a chargé de vous prévenir qu'elle désirait s'entretenir avec vous. Elle a ajouté que tout ce qu'elle faisait étant connu et commenté, elle vous priait de convenir d'un prétexte qu'on pût alléguer pour -expliquer votre visite. — A vous dire le vrai, ré-
pondis-je, je serais, en toute autre circonstance, très honoré d'une visite à l'Impératrice, mais je ne la désire pas aujourd'hui n'ayant à lui apporter que des désapprobations. Ceci dit, je me mets à sa disposition et j'accepterai le prétexte que vous voudrez. — Consenlirez-vous à dire que le discours de l'Empereur, ayant exposé des idées autres que celles que vous supposiez, vous avez sollicité de lui en parler? — Parfaitement. » Ce point convenu, il essaya de me convaincre que j'avais tort d'être impatient : « La patience, ripostai-je, serait de la complicité ou de la niaiserie. Je n'ai plus d'option qu'entre me mettre à votre discrétion ou entrer en ligne de bataille : mon choix est fait; je ne sortirai pas de ma situation constitutionnelle; mais de là je vous attaquerai de toutes mes forces. L'Empereur et l'Impératrice en seront d'abord mécontents ; plus tard, ils se raviseront; dans tous les cas j'en ai pris mon parti. » La conversation dura longtemps sur ce ton. Le lendemain Sammy de La Valette écrivait à Darimon : « Mon père a été frappé de l'exaltation d'O..., qui a cependant dit qu'il irait voir l'Impératrice. N'ayez pas l'air de savoir cette visite; mais profitez-en, dans l'émotion qu'elle lui laissera, pour défendre contre les projets de dangereux amis la dignité et la position de notre ami. Frappez fort et ferme. »
Je supposais qu'après ma conversation avec La Valette, ce projet d'entrevue serait abandonné. Au contraire je reçus l'avis que Sa Majesté m'attendait le 23 février, à cinq heures. Je la trouvai
seule. Après les compliments d'usage, j'abordai le sujet délicat : « Nos grandes discussions vont bientôt recommencer. — Vous avez raison, a-t-elle aussitôt répondu, prenons le taureau par les cornes. On m'a rapporté que vous n'étiez pas content de certaines parties du discours de l'Empereur. » Elle se leva, alla en prendre le texte et le mit dans mes mains. Je lui lus le passage dont j'étais mécontent. « L'Empereur ajourne la liberté jusqu'à ce que nous soyons religieux, vertueux et savants : ce sera bien long. Il nous enlève même l'espérance; et c'est pourquoi Cousin, dont vous ne suspecterez pas les sentiments a écrit : « Ce (( discours est fatal. » A ce moment une poussée violente d'un ouragan qui soufflait au dehors ouvrit brusquement la fenêtre. Nous nous levâmes en même temps pour la fermer. Arrivée la première, elle n'y réussit pas; j'essayai seul et n'y parvins pas non plus. Elle allait appeler quelqu'un lorsque réunissant nos efforts nous dominâmes Touragan. Un ancien eût dit : « Voilà un présage. » Aucun de nous ne fit aucune réflexion, et après un court silence nous reprimes la conversation que cet incident rendit plus dénouée.
« Je ne vous dis pas, repris-je : voilà un programme, réalisez-le immédiatement et par moi. Je vous dis : réalisez-le par vos amis ; ayez-en toute la gloire, commencez par le bout que vous voudrez, mais faites quelque chose. Est-il possible d'être plus accommodant? — C'est vrai », me dit-elle en inclinant la tête. Je fis appel à son intrépidité : « Soyez comme lorsque vous êtes
allée visiter les cholériques, n'ayez pas peur. Craignez-vous qu'on vous reproche le coup d'Étal? Ce sera l'affaire de vingt-quatre heures : je vous l'ai bien pardonné, moi qui en ai été la victime; les autres vous le pardonneront de même, si vous rendez le pays libre. J'appuyai surtout sur l'urgence d'attirer la jeunesse : « Et vous ne l'aurez pas si vous ne lui donnez le moyen de venir à vous en conservant la dignité. — Vous avez raison, fit-elle vivement, ceux qu'on a en leur taisant perdre leur dignité ne servent à rien. » — Je lui exposai successivement les diverses réformes que je jugeai opportunes. « N'oubliez pas, lui dis-je pour conclure, que si vous ne prenez pas les devants vous aurez en 1869 des élections d'opposition. »
Elle m'écouta sans m'interrompre, comme quelqu'un qui veut retenir et redire. Ensuite elle me fit ses objections : « Comment peut-on reprocher au gouvernement de n'être pas libre? j'ai souvent dit à l'Empereur : « Il ne manque à votre (( gouvernement que de mettre sur la bouteille sa (( véritable étiquette. » Elle s'étendit beaucoup sur la malhonnêteté des journalistes qui rendait bien difficile de leur accorder la liberté : « Si l'Empereur résiste, c'est dans l'intérêt du pays; pour moi,je ne tiens pas du tout au pouvoir et je m'accommoderais fort bien d'être d rengrais. » Elle défendit très intelligemment son opinion* je fus frappé, plus encore que je ne l'avais été dans nos précédents entretiens, de la franchise de sa discussion, de la promptitude incisive de ses reparties,
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<le l'élévation et de l'abondance de ses idées, de l'éloquence originale, entraînante, jaillissant de source de son langage. J'eus quelque courage à ne pas me rendre à merci. En me congédiant elle me dit : « Je serai toujours heureuse de causer ainsi avec vous à cœur ouvert ; j'ai de la sympathie pour vous, parce que vous ne vous occupez que des principes et non des personnes. — Je serai toujours heureux d'être aux ordres de VotreMajesté. » Et je me retirai véritablement affligé de nepouvoir être aussi convaincu que j'avais été charmé.
Le lendemain j'écrivis àSammyde LaV-alette : « Priez votre père, quand il verra l'Impératrice, de lui exprimer combien, tout en regrettant de ne pouvoir être de son avis, j'ai été touché par la bonté et la grâce de son accueil, par le charme de son esprit et par cette raison loyale, droite, qui se répand sans effort et avec une éloquente chaleur. J'avais complètement oublié que j'étais auprès d'une souveraine, j'ai cru être auprès d'une amie à laquelle on se confie avec abandon. J'espère que cette illusion, qui m'a rendu sincère ne m'aura pas rendu blessant. 11 faut que les convictions de mon esprit soietit bien invincibles pour que je persiste dans une politique qui pourra m'éloigner d'une personne à laquelle il me plairait tant d'être agréable toujours. » L'Impératrice ne m'en voulut pas de mon entêtement. A plusieurs reprises elle me fit dire par de Pierres, son écuyer, qu'elle me suppliait de ne rien dire qui mît une barrière infranchissable entre eux et moi.
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Kouher ne s'inquiéta pas de mon mécontentement. Maître de toute la macliine gouvernementale^ entouré d'une camarilla dévouée, qu'avait-il à redouter de moi? Il ne supposait pas qu'une entente quelconque s'établît entre le groupe indépendant, composé de protectionnistes et d'ennemis de l'Italie. Tout mon parti se composait de Maurice Richard, plein d'entrain, et de Janzé, indépendant quoique issu de la candidature officielle, esprit ferme et hardi sous des formes douces, presque timides.
L'Empereur avait dit à Walewski : a II y a dans la Chambre un homme pour lequel j'ai une très grande sympathie et sur lequel il faudra veiller, Emile Ollivier. — On trompe votre Majesté, avait répondu Walewski, quand on présente Emile Ollivier comme un homme à prendre : il n'a que des idées politiques; si vous voulez l'avoir, c'est à vous de faire ce qui est nécessaire pour cela. » Toutefois Walewski avait retenu la recommandation : il me témoignait confiance et amitié; mais il ne jouissait pas, sur le Corps législatif, auquel il était demeuré étranger, de l'influence de Morny; il n'avait ni sa présence d'esprit, ni sa souplesse de tact, ni son expérience parlementaire. Ce nouveau président, quoique sympathique, ne m'apportait pas un secours efficace, et Rouher me considérait comme à sa discrétion.
Je sentais moi-même combien le combat allait être inégal, mais je n'ai jamais redouté les difficultés; d'ailleurs, dans une certaine mesure, la Gauche et les Indépendants seraient obligés de me soutenir. Maurice Richard et Janzé, beaucoup plus préoccupés des difficultés de la situation, me pressaient de me rapprocher des indépendants et de nouer une action avec eux. J'étais en bonnes relations avec la plupart, tous de haute honorabihté, quelques-uns très distingués : Brame était presque mon ami; Talhouët l'était tout à fait; Chambrun, depuis que le gouvernement l'avait étrillé, se ressouvenait qu'il avait été mon camarade à l'École de Droit; le bon Kolb-Bernard m'honorait de sa bienveillance; j'étais dans les rapports les plus cordiaux avec Keller, Lambrecht, Ancel, d'Andelarre, etc.
Néanmoins il n'y avait aucun concours à attendre de ces messieurs sans l'assentiment de Buffet qui avait acquis, sans y prétendre, une autorité prépondérante sur eux. S'il avait été un esprit envieux, inquiet d'une rivalité, ne visant qu'à l'importance personnelle, il eût empêché mon essai de rapprochement ; mais c'était une ame élevée, simple, ayant autant de modestie et de désintéressement que de talent.
Maurice Richard et Janzé n'étaient pas en position de le pressentir; j'en chargeai Ghevandier de Valdrôme. Ghevandier^, riche industriel, indépendant par position et caractère, était un de ces candidats officiels qui eussent pu se passer de l'investiture gouvernementale et n'y étaient
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pas asservis. Homme d'affaires consommé, homme du monde charmant, spirituel, aimable, habile à manier les amours-propres et à désarmer les susceptibilités, adroit à s'insinuer sans brusquerie impatiente et inopportune, ne s'emportant ni ne s'impatientant jamais, disant les rudesses même avec un sourire, merveilleusement sagace à tenir à chacun le langage approprié sans se livrer soi-même, il gardait encore en réserve les qualités incomparables d'homme d'action que je lui ai vu déployer plus tard à mes côtés. Des relations amicales s'étaient établies entre nous, à la suite du concours que, sur la recommandation de Morny, il m'avait prêté dans la commission de la loi des coalitions. .Te lui exposai mes projets, je ne lui en dissimulai pas les difficultés, et je lui demandai s'il serait disposé à entreprendre avec moi une longue campagne, beaucoup plus pénible et surtout plus longue que celle des coalitions. Il y consentit. Dès lors, malgré nos différences d'origine, d'humeur et de pensée, nous combattîmes ensemble en un parfait accord.
En quelques jours il obtint le concours de tous les indépendants : Buffet avait adhéré au premier mot. 11 fut convenu que nous réglerions tout dans un cercle très restreint. Latour-Dumoulin eût voulu s'y glisser. Le personnage ne manquait pas d'intelligence, ni surtout de flair: il s'était jeté à corps perdu dans le coup d'État, qui l'en avait récompensé en le nommant directeur général de la presse et de la librairie. Son
importance insuffisante ayant lassé, on l'avait congédié en le dédommageant par une candidature officielle dans le Doubs, imposée à la force du poignet. Il voulait se rattraper et obtenir de l'Empire libéral, qu'il sentait pointer, plus que ce que lui avait ôté l'Empire autoritaire, dont il prévoyait le déclin, et depuis quelque temps il s'était mis à prononcer dans la discussion de l'Adresse des discours libéraux qu'on n'écoutait guère et que personne ne prenait au sérieux. Nous décidâmes à l'unanimité de ne pas l'admettre.
Les divergences furent d'abord nombreuses. Quelques-uns pensaient qu'il ne fallait mettre au bas de l'amendement que cinq signatures et réserver pour le vote la manifestation collective : on décida qu'on chercherait à obtenir le plus grand nombre d'adhésions. Il s'agit ensuite de savoir si l'amendement resterait général ou s'il spécifierait chaque réclamation : on décida qu'il resterait général et que la détermination des droits revendiqués serait laissée au discours de l'orateur chargé d'exposer l'amendement. Quels seraient ces droits? On se réduisit au strict nécessaire : un régime légal pour la presse, la présence des ministres à la Chambre, le droit d'interpellation. Je proposai un projet d'amendemenl qui, atténué par ButTet et Ghambrun, fut arrêté ainsi : a La stabilité n'a rien d'incompatible avec un sage progrès de nos institutions. La France, fermement attachée à la dynastie qui lui garantit l'ordre, ne l'est pas moins à la liberté qu'elle
considère comme indispensable à l'accomplissement de ses destinées. Aussi le Corps législatif croit-il être l'interprète du sentiment public en apportant au pied du trône le vœu que Sa Majesté donne au grand acte de 1860 les développements qu'il comporte. Une expérience de douze ans nous paraît en avoir démontré la convenance et l'opportunité. La nation plus intimement associée par votre libérale initiative à la conduite de ses affaires envisagera l'avenir avec une entière confiance. » — On eut quelque peine à décider Buffet à ouvrir la discussion : il n'avait, disait-il, l'habitude que des discours d'affaires, et il redoutait d'aborder un aussi important sujet. On me demanda de me réserver pour la réplique. — (( C'était, me dit-on, la condition même de la campagne. Sans cela, Rouher laisserait parler nos amis pendant un jour ou deux; puis, l'Assemblée fatiguée, à la fîn d'une séance, il se lèverait, nous écraserait au milieu des applaudissements de la droite ; après quoi la clôture serait prononcée; alors, comme nous l'avons déjà expérimenté maintes fois, les signataires humiliés et bafoués n'oseraient même pas voter leur amendement. (( Avant de nous lancer nous voulons la certitude qu'au moment décisif quelqu'un sera prêt à lutter contre la majorité, à nous couvrir, à empêcher la panique et à donner aux timides le temps de se retrouver. » L'événement prouva que la prévision était sage.
Le programme arrêté fut modeste; j'allais bien au delà dans toutes les directions. Mes alliés
îeuaient surtout à la liberté parlementaire, je désirais beaucoup plus pour les libertés générales, mais il m'a toujours semblé que peu était plus rapproché de beaucoup que rien; en outre, au point de vue de l'effet à produire sur le public et sur l'Empereur, j'attachais une importance majeure à ce qu'une revendication libérale s'élevât de bancs autres que ceux de la gauche. En conséquence, je me prêtai à tout ce qu'on désira et ne soulevai aucune objection. 11 fut cependant bien entendu qu'en dehors des revendications spécialement formulées chacun demeurait hbre, et que l'expression individuelle d'une opinion quelconque sur les questions générales ne serait pas considérée comme une rupture de notre alliance.
Tout ayant été ainsi arrêté, je pensai que pour n'effaroucher personne il importait de me tenir dans l'ombre jusqu'au dernier moment. Je proposai moi-même de ne pas inscrire mon nom au bas de l'amendement, et de nous montrer aussi larges à accueillir les signatures que nous nous étions montres difficiles à admettre à nos délibérations.
Nous réunîmes ainsi quarante-quatre signatures. Thiers ne donna pas la sienne, mais il aida très efficacement Ghevandier à en obtenir ^
1. Les signataires furent : Buffet, Ciievandier de Valdrome, Garnier, Martel, de Talhouët, Maurice Richard, Ctiambrun, Lambrecht, Jules Brame, Janzé, Lespérut, d'Andelarre, Aiicel, Plichon, Dalmas, Ravinel, Eschasseriaux, RambourgjRég-uiSjKolb-Bernard, Latour-Dumouliii, Lacroix-
lus L'EMPIRE LIBÉRAL,
La discussion de ramendement des quarantequalre fut précédée au Sénat et au Corps législatif par d'intéressantes séances.
Au Sénat, le maréchal Forey prononça un regrettable discours sur le Mexique; oubliant qu'un soldat ne doit pas insulter ceux qu'il a vaincus, il traita les vaillants généraux qui lui avaient résisté, les Ortega, les Porfîrio Diaz, de bandits, d'hommes sans honneur. Il eut cependant le courage de dire la vérité de la situation et se faisant l'écho des renseignements que ses anciens officiers lui envoyaient du Mexique, au milieu d'un public qui ne parlait que d'évacuation ou de diminution d'effectifs, il affirma que si nous voulions terminer notre œuvre, ce n'est pas à l'évacuation qu'il fallait songer, mais à un envoi de nouvelles troupes et à de nouveaux sacrifices d'argents
Les cardinaux revinrent sur la Convention du 15 septembre : ils exprimèrent des doutes sur la loyauté de son exécution de la part du gouver-
Sainl-Pierre, Groucby, Hallez-Claparède, Gellibcrt des Seguins, Lefébure, Lobreton , Stiévenart-Béthune, Goerg, Planât, Malézieux, Javal, Wendel, Torcy, Luboiiis, Grammont, Tillaiîcourt, Richemont, Piéron-Leroy, Clary, Plancy, Gorsse, lîrulus Gazelles.