mars
On avait supposé que Rouher répliquerait à Buffet; il était resté muet. Le discours de Martel ne l'avait pas arraché à son silence. Sachant que je me réservais pour lui répondre, il voulait m'obliger à m'engager le premier; j'étais résolu à n'en rien faire, et il avait été convenu que chacun des signataires de l'amendement prendrait la parole, ne fût-ce que pour quelques mots, jusqu'à ce que Son Excellence se fût décidée à nous foudroyer. En conséquence, Talhouët ouvrit la seconde journée de la discussion ^ Il résuma les développements de Buffet avec une remarquable précision qui ne permit plus, sans déloyauté, de présenter l'amendement comme étant l'œuvre d'ennemis de l'Empire : il somma Rouher de sortir de son mutisme.
Enfin Rouher se leva et, pendant trois heures, ferrailla, exposa, raconta, d'un ton d'extraordinaire vigueur, en orateur de premier ordre, soulevant d'une main toujours alerte le fardeau d'un entassement d'idées pas toujours bien digérées et bien classées, mais parmi lesquelles cependant en étaient de très vraies. Celle-ci par exemple, utile à rappeler en tous temps : « Le Corps législatif ne représente pas la souveraineté ; il n'est pas le pays; il n'est qu'un pouvoir, quia salimile.
i. Séance du 19 mars 1866.
sa dépendance, son orbite dont il ne peut pas sortir, qui est lié par les lois constitutionnelles. La souveraineté, est-ce qu'elle se délègue? est-ce qu'elle se transmet? est-ce qu'elle abdique? Elle est une, indivisible, imprescriptible; elle réside dans la nation entière ; personne ne peut la revendiquer ». Aussi incontestable était certainement cette autre affirmation : « Peut-on appeler despotique un gouvernement dans lequel vous votez la loi, l'impôt; dans lequel pas une ligne de la législation ne peut être changée sans votre assentiment préalable, pas un centime ne peut être demandé aux contribuables sans votre autorisation, pas une dépense ne peut être faite sans que vous l'ayez vériliée, contrôlée, discutée et approuvée? ))
Bien d'autres excellents ])assages pourraient encore être relevés, mais ce n'étaient que des épisodes; l'essentiel, auquel il faut se borner, est la discussion de l'amendement. Les développements oratoires supprimés, la réfutation de FÎouher se réduit à des termes très rigoureux : « L'amendement a beau se faire modeste, pour obtenir d'être plus facilement accepté ; il implique le rétablissement du régime parlementaire. En efPet, une de ses prétentions principales est d'amener les minisires à s'expliquer devant la Chambre. Or, cela entraîne le régime parlementaire tout entier. Qui donc peut nier que le jour où les minisires à portefeuille viendront dans cette enceinte expliquer toutes les affaires qu'ils dirigent, ce jour-là la responsabilité se déplacera et passera dans le
Parlement, et que par une pente douce, facile, glissante, inaperçue mais fatale on s'en ira jusqu'au système parlementaire? J'aime mieux la doctrine de M. Thiers : elle est plus vraie, elle est plus franche. [Approbation.) Mais cette doctrine a contre elle des objections invincibles. Elle est incompatible avec le suffrage universel ». Et malicieusement l'orateur rappelait les paroles de Thiers, qui avaient jadis tant exaspéré la démocratie : a Les masses n'ont jamais paru dans le gouvernement que pour le bouleverser, le rendre anarchique, violent et sanguinaire. Vous voulez faire sortir le pouvoir des classes sages et modérées, pour le faire entrer dans les classes turbulentes et passionnées; vous voulez amener dans les collèges 'électoraux la populace du Midi, les partisans d'Henri V ou de la Répubhque. Nous ne le voulons pas. » Il les corroborait par celles de Guizot : (( Le principe du suffrage universel en lui-même est si absurde qu'aucun de ses partisans mêmes n'ose l'accepter et le soutenir tout entier. Il n'y a pas de jour pour le suffrage universel. »
Le seconde objection de Rouher était que, la Constitution ayant été sanctionnée par le plébiscite, un plébiscite seul pourrait la modifier : « Pouvoir politique, pouvoir législatif, chef souverain, sont incompétents pour substituer des principes nouveaux aux principes sur lesquels repose la Constitution actuelle. Cette Constitution est l'œuvre de la souveraineté nationale. Donc pour que les bases de la Constitution puissent être
changées, il faut que le souverain réunisse le peuple dans ses comices et lui dise : « Je vous ai protégé au moment où la civilisation allait tomber dans l'abîme. J'ai fortifié la nation Je lui ai donné l'ordre, la sécurité; j'ai rajeuni sa gloire, étendu ses frontières, agrandi son territoire; j'ai agi dans l'intérêt de la France, de la santé et de la vie du peuple entier : donnez-moi ma rémunération; étendez-moi sur ce lit de Procuste,et amoindrissez ma taille à ces proportions. Mon rôle est fini, il faut que je Tabandonne dans l'intérêt du gouvernement parlementaire. (Applaudissements .) Il faut avoir plus de courage : conseillez-lui d'imiter Charles-Quint. C'est plus digne de son nom, de son caractère, de sa gloire. » [Bravos et applaudis sements prolongés sur un grand nombre de bancs.) La troisième objection de Rouher fut que le régime parlementaire offre à |a société et à son développement régulier et progressif moins de garanties que la Constitution ap '18o2 en exposant à plus de périls. C'est l'argument sur lequel il s'étendit le plus complaidamment. 11 parcourut à grands pas nos deux régimes parlementaires et en présenta une satire véhémente : « Le but des ministres était de vivre, de rester debout, d'éviter la chute et non se marcher en avant! [Margues très vives d'assentiment.) Pour cela ils étaient obligés de méconnaître des droits, des prétentions légitimes, des services rendus, les situations les mieux acquises au profit de tels ou tels impuissants ambitieux qui stipulaient avec leur député et lui déclaraient
que leur confiance lui serait ôtée si le succès n'était pas obtenu de cette autorité executive inquiète et subordonnée. Il en résultait l'anémie, le découragement, la faiblesse dans l'autorité et, dans l'administration impuissante, la corruption. Enfin.de ces discussions se dégageait je ne sais quelle électricité révolutionnaire qui allait en dehors enflammer les esprits et irriter l'opinion. Et où cette agitation aboutil-elle? Sous la Restauration, il a fallu conduire respectueusement à la frontière un vieillard et un enfant destinés à l'exil; et puis, comme pour porter une atteinte définitive au prestige de cette grande maison de Bourbon, on est allé prendre dans son sein celui qui devait remplacer les souverains de droit divin sur le trône des Tuileries. {Mouvement.) Et sous Louis-Philippe, un jour la réforme se démasque, la révolution apparaît; la responsabilité ministérielle éperdue cherche un cœur, un bras dans lesquels elle pourra s'incorporer : rien ne paraît, l'instrument est brisé, et un vieillard se sauve, caché sous un déguisement à la frontière de la France. [Sensatio/i. Applaudissements.) Et après ces deux expériences, croyez-vous qu'on puisse dire au pays : « Ayez « confiance, faites vos affaires, soyez dans une <( complète sécurité, nous vous donnons les insti- « tutions que deux fois la Révolution a brisées. » {Mouvement .) Croyez- vous que ce soit un rempart utile et sérieux contre les passions révolutionnaires que ce rempart deux fois franchi et deux fois déshonoré par l'émeute et l'insurrection ?
[Nouveau mouvement.) L'ordre, au moment où nous sommes, joue la plus grande de ses parties; au delà il n'y a pas même l'espoir d'improviser des gouvernements, ni de constituer des monarchies d'aventure, il n'y a que l'anarchie et le socialisme [C'est vrai! très bien!) Vouloir remplacer l'organisation actuelle, cette puissante et vigoureuse machine, par ce système d'horlogerie compHquée qui constituerait le pays légal et qui l'a conduit à la ruine, ce n'est pas se rendre compte des grands mouvements sociaux qui existent dans cette société et des grands contrepoids qui sont nécessaires pour les contenir. » [Nouvelles marques de vive approbation.)
L'orateur opposait à ces désastres du régime parlementaire les garanties qu'avait données à la nation la Constitution de 1852 sans cependant compromettre la sécurité publique : <i Quel contrôle a été plus efficace que le vôtre? Est-il vrai, comme on l'a répété si souvent, que la guerre de Crimée, celle d'Italie aient été engagées sans votre assentiment? La guerre à la Russie a été déclarée le 17 mars; le 11, le gouvernement vous demandait un crédit de 250 millions. Qui vous empêchait de les refuser si vous étiez contraires à la guerre? Le 26 avril 1859, le ministre d'État et le ministre des Affaires étrangères se rendent dans le sein du Corps législatif et demandent une levée de 140000 hommes et de 500 millions :1a guerre n'était ni déclarée ni commencée. Qui vous empêchait de refuser hommes et crédit si vous étiez contraires à la guerre?
« Rien n'a été fait sans votre préalable assentiment. En a-t-il été de même sous ce gouvernement qu'on propose à notre admiration? L'occupation d'Ancône, qui pouvait amener la guerre avec l'Autriche, n'a-t-elle pas été effectuée sans l'assentiment préalable de la Chambre? En 1840, n'a-t-on pas côtoyé à tout instant la guerre sans que le Parlement ait été mis en demeure de dire s'il voulait la guerre ou la paix? N'a-t-on pas créé douze régiments, préparé la mobilisation de la garde nationale, commencé l'œuvre immense des forlifications de Paris sans l'assentiment du Parlement? » (Bruyante hilarité et mouvement.^ divers.) Le ministre entrait ensuite dans le détail de nos revendications : « Vous demandez le droit d'interpellation? mais votre session n'est-elle autre chose qu'une interpellation continuelle qui commence au premier jour de l'Adresse, se continue dans la loi du contingent, passe à la loi du budget, se prolonge toute la session? C'est une interpellation libre, non conditionnelle, non réglementée que vous pouvez exercer à tout instant et à laquelle le gouvernement répond toujours avec empressement. — Quanta la presse, l'expérience démontre que toute loi répressive est une loi inefficace ; il faut choisir entre deux thèses : ou la liberté complète, ou le pouvoir discrétionnaire placé entre les mains du pouvoir exécutif. Vous croyez que le pays pourrait supporter la liberté complète ; nous ne le croyons pas. Attendons que la liberté soit entrée dans les mœurs. Vous vous acharnez aussi contre les candidatures offi-
cielles : nous ne les abandonnerons pas, car elles ne sont que la défense légitime du gouvernement contre les attaques injustes ou les calomnies. Vous voulez gagner votre procès par défaut. Vous ne voulez pas que devant le jury les deux parties comparaissent et exposent leur politique. Vous ne voulez pas avoir de contradicteurs, et c'est un triomphe en l'absence de vos adversaires que vous voulez. Ah! ces triomphes-là sont trop faciles. »
Sa conclusion était des plus altières : « Non il n'y a pas deux politiques dans le sein du gouvernement, une politique de réaction et une politique libérale : il y a des opinions individuelles qui ont leur responsabilité personnelle; mais, au nom de l'Empereur, je déclare que la seule et vraie politique que le gouvernement veuille suivre, c'est la politique libérale. [Applaudissements.) Ce que nous voulons, c'est maintenir haut et ferme, au nom du gouvernement, le drapeau du progrès. Mais ce que nous ne voulons pas, c'est nous séparer du gros de notre armée comme des impatients, avant-garde hâtive et téméraire que son élan emporte au milieu des rangs ennemis. [Nouveaux applaudissements .) Ce que nous voulons, c'est marcher tous ensemble avec union, avec suite, sans excès, ni réaction; du pas ferme, éclairé, résolu, prudent, quifaitles grandes nations et les grands gouvernements. Ne vous séparez pas de nous, vous nos amis d'hier, qui serez,j'espère,nosamis de demain. La pente est glissante. Vous ne rêvez qu'une modi-
fîcation insensible, graduelle, plus ou moins inopportune, et dans quelques instants, lorsque le vote s'ouvrira, peut-être vous trouverez dans vos rangs ceux qui ne représentent plus votre opinion, et pour avoir voulu conquérir des nuances vous aurez été absorbés par les couleurs. » [Vives acdamations et applaudissements prolongés.)
Lorsqu'au milieu de ce discours j'avais demandé la parole, Rouher s'était interrompu pour dire : (( Je m'y attendais. » Il s'y attendait si bien qu'il avait organisé son plan : la Chambre était à la fois faliguée et exaltée par un discours qui répondait à ses passions; six heures sonnaient, heure à laquelle la séance est toujours levée ; il n'était pas de franc jeu d'exiger en telles circonstances une réponse immédiate et improvisée à un discours longuement préparé, véritable manifeste doctrinal de gouvernement. Et cependant c'est ce que Rouher avait prescrit à ses mamelouks d'exiger. Malgré les réclamations réitérées de Thiers, Jules Favre, Talhouet pour un renvoi au lendemain, la majorité voulut que je parlasse immédiatement. Et à peine eus-je commencé mon discours que je fus à tout instant arrêté par de violentes interruptions, par des votes sur les demandes de renvoi au lendemain. On espérait me déconcerter ou me lasser; on ne réussit pas : je ne pus donner à ma pensée les développements
60fi L'EMPIRE LIBERAL.
qu'elle eût exigés, mais je dis l'essentiel et avec plus de netteté peut-être que si j'avais eu plus de temps et de bienveillance.
J'allai d'abord tout droit à la contradiction capitale du discours de Rouher : a Les libertés qu'on réclame, dites-vous, ne sont pas comprises dans les principes de 1789, ou si elles y sont comprises, on a depuis découvert qu'elles étaient dangereuses. Avant de les obtenir il faut donc attendre. Attendre quoi? Le mystérieux et insondable avenir. Il faut attendre que, dans cette nation, je ne sais comment, je ne sais grâce à quel miracle, à quelle inspiration surnaturelle, tout à coup l'habitude de la liberté et les mœurs de la liberté aient été acquises sans avoir été pratiquées. [Très bien! sur quelques bancs.) Ce langage, messieurs, pourquoi ne le dirais-je pas, m'a déconcerté, m'a troublé, m'a ému, et, j'en suis sûr, causera dans le pays une émotion semblable à celle que j'éprouve moi-même. J'ajoute : Vous ri y persévérerez pas. [Réclamations nombreuses. Interruption. )lç^ suis parmi les faibles, je suis dans la minorité; respectez ma parole. [Rumeurs diverses. — Parlez!) Après nous avoir dit, en prenant chacune des libertés par le menu et isolément : « Vous ne l'aurez pas, car nous ne vous la devons pas, ou vous n'y êtes pas préparés» vous avez dit: (( Nous continuerons à porter « le drapeau libéral. » Qu'est-ce donc que ce drapeau sur lequel il n'y a rien d'écrit? » [Mouvement s en sens divers.)
Je m'appliquai ensuite à définir notre amen-
dément, à le dégager des fausses interprétations par lesquelles l'orateur du gouvernement l'avait défiguré, et à établir qu'il ne tendait pas à la restauration d'un régime parlementaire, tel que celui pratiqué chez nous depuis 1815.
(( Je ne puis pas, en ce moment, examiner ce que valait le régime parlementaire, ni rechercher s'il ne sera pas ramené par Timpossibilité d'autres combinaisons. Je vous ferai seulement remarquer que si le régime parlementaire a subi des échecs en 1830, en 1848, il ne serait pas juste de les attribuer au mécanisme constitutionnel lui-même. D'abord, quand on parcourt l'histoire, on découvre d'autres régimes que le régime parlementaire, qui sont tombés, comme dit Bossuet, d'une grande chute. Les peuples n'ont pas attendu 1789 pour renverser les gouvernements et changer les dynasties. D'autre part, de nos jours, il existe autour de nous des gouvernements constitutionnels qui prospèrent et se maintiennent, et qui donnent aux populations la satisfaction, la paix et la liberté. Quelque parfait ou quelque imparfait que soit un mécanisme constitutionnel, il n'est jamais que la deuxième cause de la chute des gouvernements. La première, c'est leur incapacité, leur mauvaise conduite.
u Entre le système de l'amendement et le système parlementaire, il y a les différences suivantes : l^nous ne demandons pas que le chef de l'État cesse d'être responsable et actif; 2*^ nous ne demandons pas qu'il y ait entre les ministres
cette solidarité qui faisait qu'un excellent ministre des Finances était sacrifié parce qu'un maladroit ministre de l'Intérieur avait écrit de mauvaises circulaires; S"" nous ne demandons pas la résurrection des questions de confiance et des questions de cabinet. Nous croyons que les débats doivent porter sur les choses et non sur les personnes; que ce qu'il faut examiner toujours, ce n'est pas si un personnage plaît ou déplaît, mais uniquement si l'acte qu'il accomplit est juste ou s'il ne l'est pas. Qu'indirectement la censure de l'acte atteigne la personne, c'est manifeste ; que si un certain nombre d'actes d'un ministre sont rejetés, on arrive à atteindre le ministre lui-même, c'est évident; mais c'est un effet indirect et de ricochet. Ce que nous ne voulons pas, c'est qu'on puisse dire : voilà une loi qui est bonne, dont nous approuvons les dispositions; mais elle est présentée par M. X..., qui nous déplaît, nous la repoussons. » {Très bien! très bienl)
Toutefois il était évident qu'entre le système parlementaire et le nôtre il y avait de commun la présence des ministres à la Chambre et leur responsabilité. Je démontrai que la première innovation ne causerait pas une faiblesse et que la seconde apporterait une force :
« Il est erroné de croire que les Assemblées ne puissent exercer d'action que si elles ont les ministres dans leur sein. Quelle Assemblée a tenté contre le pouvoir exécutif des entreprises plus audacieuses que l'Assemblée constituante?
Cependant les ministres n'y venaient pas. Cela ne Ta pas empêchée de se débarrasser des ministres qai lui déplaisaient, d'exiger le rappel de Xecker, d'interdire la lecture d'un mémoire des ministres sur le veto suspensif. Lorsque Mirabeau proposa que les ministres pussent non seulement avoir entrée à la Chambre, mais encore rester députés, Barnave, Noailles, tout le parti modéré et constitutionnel s'opposa à la motion : « Ce serait un danger public, dirent-ils; le pouce voir exécutifest déjà trop puissant; comment lui a résisterions-nous si à l'influence extérieure et « occulte il joignait une influence intérieure et <( apparente? Les ministres étant parmi nous, « ayant la facilité d'aborder chaque jourles mem- (( bres de l'Assemblée, de s'expliquer avec eux, de (( les dominer par les insinuations des causeries (( privées ou par l'éloquence des discours publics, « c'en serait fait de la liberté. » L'Assemblée constituante céda à cette argumentation et, malgré l'insistance du grand orateur elle décida — ce qui est dans la Constitution de 18o2 — que non seulement les ministres ne pouvaient pas être députés, mais qu'ils n'auraient pas séance parmi les députés. Un an ou deux s'écoulèrent : Mirabeau n'était plus là; mais l'expérience avait travaillé pour son idée. Lors de la revision de la Constitution, ce même Barnave, ces mêmes constitutionnels qui avaient repoussé l'article autorisant les ministres à venir à la Chambre, le proposèrent eux-mêmes à l'Assemblée à titre de garantie et de protection pour le
pouvoir exécutif. Et savez-vous qui est-ce qui se leva alors, qui est-ce qui s'opposa à la mesure pour des raisons exactement semblables à celles que vous entendez tous les jours? Celui qui porte dans la Révolution le nom de plus sinistre mémoire, l'orateur des jacobms, Robespierre! Voici ses paroles : « (^e ne serait pas une petite chose que « d'introduire dans le Corps législatif un homme (( qui à l'influence de ses moyens et de son élo- (' quence ajouterait celui du grand caractère « dont il est revêtu. Cet article tend évidemment « à confondre le pouvoir exécutif et le pouvoir « législatif. Il est contraire à l'esprit de la Cons- « titution. Je demande la question préalable. »
a Quand nous demandons que les ministres viennent ici, ce n'est pas pour affaiblir le pouvoir, car nous savons que nous n'y réussirions pas; c'est pour lui créer une force harmonieuse, le mettre naturellement en rapport avec cette Assemblée et le faire sortir de cette force solitaire qui est un danger pour lui et un danger pour la nation. (Approbation sur quelques bancs.) Si on voulait contenir le développement de l'influence parlementaire, il fallait y songer avant le décret du 24 novembre. iMaintenant il n'en est plus temps. Nous sommes en pleine possession de cette influence ; seulement elle s'exerce mal. »
Je démontrai que pas plus que leur présence à la Chambre la responsabilité des ministres n'affaiblirait le pouvoir; qu'elle accroîtrait au contraire ses facilités de gouvernement.
« La bonne fortune résulte du rapport de coin-
cidence qui existe entre le caractère, les facultés, les aptitudes de ceux qui agissent et les exigences mêmes des événements. Ainsi, à un certain moment, la lenteur prudente, la patience imperturbable est de saison ; mettez en mouvement un audacieux, un impétueux, l'échec est au bout. A d'autres moments, au contraire, la décision prompte, le coup d'œil rapide, la marche en avant instantanément sont requises ; confiez- vous aux tergiversations et aux lenteurs d'un flegmatique, l'échec est au bout. Lors donc qu'un souverain, du sommet d'une Constitution, met en branle son immense machine, s'il veut que le succès accompagne toujours ses entreprises, il faut que, en gardant son initiative, sa responsabilité, il prenne l'habitude d'incarner dans des liommes déterminés les phases successives de sa politique, de façon que, toujours respecté, il puisse tour à tour, à l'impétuosité des choses, présenter le politique impétueux, comme, à leur lenteur, le politique circonspect; changer d'allures selon que les circonstances changentelles-mémes, et être sans cesse comme nouveau et rajeuni. » Ma conclusion ne fut pas moins altièrement belliqueuse que celle de Rouher : « M. le ministre d'État vous a beaucoup parlé du suffrage universel; il vous a lu des paroles de M. Guizot hostiles au suffrage universel, parce qu'il le considérait comme incompatible avec la liberté. On le croirait en vous entendant. \ Mouvement. Vive approbation sur plusieurs bancs.) Happelezvous donc, monsieur le ministre, que vous parlez
au nom d'un Napoléon, au nom d'un Souverain grand, puissant, connu dans leschaumières autant que dans les salons. N'ayez donc pas les terreurs de ces gouvernements dont vous avez pris l'esprit à force de lire les discours des ministres qui les ont perdus. [Rires cF adhésion sur quelques bancs .)
(( Le pays est calme à la surface ; mais au fond , dans tous les esprits règne une anxiété mystérieuse qui tient au dissentiment radical qui existe entre les hommes politiques, amis ou ennemis de l'Empire. Les uns disent : <( Ce gouver- « nement, à cause de son origine,de ses traditions, u de sa nature, ne peut pas donner la liberté; le « voulût-il, il ne le pourrait pas. » Les autres répondent : « Précisément à cause de son origine (( et de la force qu'elle assure, il peut donner la li- (( bertéplus sûrementqu'aucunaulre; le pouvant, « il ne le veut pas. » L'avenir de la dynastie impériale dépend de la solution qui sera donnée à cette controverse. Si ceux qui pensent que l'Empereur peut donner la liberté triomphent, la dynastie sera fondée et assise sur le roc [Sensation. — Très bien! très bien!) ; si ceux qui soutiennent que l'Empereur ne peut donner la liberté l'emportent, la dynastie est condamnée aux aventures. [Rumeurs diverses. Adhésion sur quelques bancs.)
(( Avec vous, mes chers collègues, signataires de l'amendement, je désire que la dynastie devienne solide; mais, comme vous, je crois que cela est impossible sans la liberté. Comme vous, je suis décidé à combattre énergiquement tous
ceux qui se poseront devant nous comme des obstacles à l'avènement de la liberté. Aussi, quoique je n'aie pas signé votre amendement, j'en veux partager la responsabilité, et me placer au milieu de vous. {Mouvement marqué.) Ayez confiance. Quoi qu'il arrive, ne vous découragez pas. Quelles que soient les difficultés de la lutte, persévérez, car l'avenir vous appartient. [Nouveau mouvement.) On nous refuse le présent ; on ne saurait nous enlever le pouvoir de prendre par l'espérance possession de l'avenir. (Trèsôienî sur quelques hancs.) Oui, l'avenir nous appartient. Pour le hâter, reconnaissons-nous, rapprochons-nous, concertons-nous, afin que notre union fasse notre force en attendant qu'elle fasse notre victoire; et si, dans les difficiles combats qui vont commencer pour nous, nous devons nous garder de la violence qui rend les causes justes odieuses, évitons avec un soin égal la faiblesse qui les avilit. » (Marques cl approbation et applaudissements sur plusieuys hancs.)
J'avais pris le commandement sur le champ de bataille. De ce jour, par droit de nécessité, je devins, malgré quelques sourdes tentatives de révolte, le chef du nouveau groupe qui, sous le nom de tiers-parti, reprit et poursuivit l'œuvre constitutionnelle des Cinq, interrompue depuis que la nouvelle opposition démocratique s'était
engagée dans la'méthode révolutionnaire par son vote contre la loi des coalitions.
Au vote aucun des signataires de l'amendement ne se déroba, sauf Brutus Gazelles, désarmé par un mot de l'Empereur : Tu qiioqiie, Brute l ïhiers vota avec -nous. La gauche se scinda. Les nouveaux venus intransigeants, Carnot, Garnier-Pagès, Pellelan, Jules Simon, s'abstinrent de voter pour un amendement où le droit de la dynastie était reconnu ; l'intransigeant de droite, Berryer, fît comme eux; les anciens Ginq, Jules Favre\ Ernest Picard, Darimon, et quelques nouveaux, Guéroult, Havin, Bethmont, Marie, firent ce qu'ils auraient dû faire lors de la loi des coalitions : ils votèrent avec moi^ Gela me donna l'espérance de les retrouver plus tard. Plusieurs membres de la majorité, tels que Segris, Ghesnelong, Louvet, Mège, Larrabure, nous fussent venus s'ils n'avaient pas été retenus encore par la chaîne de la candidature officielle. Segris déclara en leur nom qu'ils n'entendaient pas être considérées comme des ennemis de la liberté. Gomme la Gommission de l'Adresse l'avait formulé dans son paragraphe, ils étaient con-vaincus que la stabilité de nos institutions n'était pas incompatible avec un sage progrès libéral; seulement, le passé leur répondant de l'avenir, ils n'avaient pas voulu s'associer à la mise en demeure de notre amendement.
1. Le nom de Jules Favre ayant été omis dans le scrutin^ il réclama à la séance suivante.