‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 2)Chapitre 149 sur 175 · Séance du 10 mars · texte numérisé non relu

Séance du 10 mars

Ce discours me rappela une conversation que je venais d'avoir avec un de mes amis très attaché à la personne de l'Empereur. En 1861 je lui avais dit : « L'Empereur deviendrait bien grand s'il prenait lui-même l'initiative résolue du développement progressif des libertés publiques. — Il y est tout disposé, me répondit-il; mais, il faut le reconnaître, l'opinion ne le lui demande pas. Qu'elle se prononce, il n'hésitera pasà la satisfaire. » Je rencontrai le même personnage le lendemain de la discussion sur l'amendement des quarante-quatre : — ce Eh bien! lui criai-je tout joyeux d'aussi loin que je l'aperçus, l'opinion se prononce. — Trop, reprit-il d'un ton colère. Comment voulez-vous maintenant que l'Empereur accorde quelque chose sous le coup d'une pression aussi manifeste? Il ne le peut pas, il ne le doit pas; sa dignité le lui interdit. — Ainsi, lui dis-je, vous ne vouliez pas de la liberté parce qu'on ne la demandait pas; et vous n'en voulez pas parce qu'on la demande! Comment donc s'y prendre? » — Mon ami se tira d'embarras en me racontant que Casimir Perier avait commencé l'expédition d'Ancône sans consulter les Chambres, et que M. Thiers avait Couvert des crédits supplémentaires en 1840...

L'Empereur félicita le Corps législatif de ne pas s'être laissé entraîner par de vaines théories qui, sous de séduisantes apparences, s'annoncent comme pouvant seules favoriser l'émancipation de la pensée et de l'activité humaine : « jVous vous êtes dit que nous aussi nous avons le même

but, en réglant notre marclie sur l'apaisement des passions et sur les besoins de la société. — La France ne veut que ce que nous voulons tous : la stabilité, le progrès et la liberté; mais la liberté qui développe l'intelligence, les instincts généreux, les nobles efforts du travail, et non la liberté qui, voisine de la licence, excite les mauvaises passions, détruit toutes les croyances, ranime les haines et enfante le trouble. Nous \oulons cette liberté qui éclaire, qui contrôle, qui discute les actes du gouvernement, non celle qui devient une arme pour le miner et le renverser. »

L'impulsion était donnée, il ne fallait^ pas la laisser se ralentir. A ce moment quelques propriétaires de IsiFresse, alarmés par deux avertissements successifs contre des articles de Clément Duvernois, firent auprès du ministre de l'Intérieur une démarche qu'Emile de Girardin jugea offensante pour sa dignité. Il abandonna la direction du journal en me priant de prendre sa place. J'y consentis (24 mars 1866) et aidé de mes amis Philis et Amigues je continuai là ma campagne. Je soutins la candidature de Laboulaye* à Strasbourg; j'insistai sur le danger de concessions mal faites et surtout mal pratiquées : « Semblables

1. En remerciement Laboulaye m'écrivit de Strasbourg, 4 avril 1866 : « La majorité de Strasbourg demande la liberté et ne demande qu'elle. »

à ces lueurs faibles qui laissent à peine entrevoir le contour léger des objets, elles inspirent plus que l'obscurité, la peur des fantômes et le désir de la pleine lumière. »

Je tournai sous toutes ^es faces l'idée que la liberté est essentielle aux gouvernements démocratiques ; qu'elle en est la substance, la sustentiaUtà, comme dit Guicciardini, et qu'à moins d'être libérale la démocratie est la forme la plus abaissée de la décrépitude d'un peuple. Je démontrai l'impossibilité d'un César. Où le trouver? « Il lui faudrait une intelligence surnaturelle, puisqu'il devrait penser pour un million d'hommes; une volonté infaillible, puisqu'il serait le moteur duquel tout recevrait le branle; une sagesse imperturbable, puisque la moindre de ses erreurs deviendrait un malheur public ; dans la jeunesse, une maturité de vieillard ; dans la vieillesse, une vigueur de jeune homme. Le chef infaillible, impeccable, infatigable, renonçons à le trouver en France, pas plus qu'ailleurs. Quelquefois, il est vrai, des chefs absolus ont étonné le monde par la fécondité, la sûreté de leur initiative : c'est qu'ils venaient au lendemain d'une révolution qui avait préparé les solutions, remué les idées et formé les hommes. Cette première exubérance d'activité ne tarde pas à se ralentir: la provision d'idées s'épuise et ne se renouvelle plus. On en est alors réduit aux petites réformes qu'on opère avec fracas, afin que le vulgaire, qui ne juge que sur l'enseigne, les croie importantes; enfin, survient la stérilité, et tout

le mouvement des premiers jours aboutit à l'immobilité ou aux folies. Ce sont les misères, les humiliations, les épreuves des années dures, stériles de la fin de Louis XIV, ou les emportements et les catastropjies gigantesques des derniers jours de Napoléon F^. Non, il n'existe pas d'homme, s'appelàt-ilCésar, Richelieu, LouisXIV, Napoléon P"" ou Napoléon III, de taille à suffire longtemps seul aux dévorantes élaboration s d'idées que suppose la direction dictatoriale d'une grande démocratie moderne ! Marc-Aurèle se disait à lui-même : ne césarise pas. C'est par sagesse, sans doute, mais aussi par nécessité que les souverains modernes doivent se le répéter*. »

On ne saurait s'imaginer la peine que j'eus à introduire dans le journal le mot de démocratie césarienne : le gérant n'en voulait à aucun prix. — « Pourquoi donc? — Parce qu'il nous attirera un avertissement. — C'est impossible. — Vous en parlez bien à votre aise, vous dont la propriété n'est pas enjeu. » — D'autorité j'imposai le mot; mais après mon article il ne reparut plus dans le journal. Chaque fois qu'un de mes collaborateurs voulut s'en servir, le gérant biffa et mit démocratie autoritaire. De guerre lasse, je laissai faire. Voilà ce qu'était la presse avant la suppression du régime discrétionnaire!

Les afl'aires du journal allaient cependant à souhait, la faveur publique s'accentuant de plus en plus, lorsque j'appris tout à coup, presque par

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