‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 2)Chapitre 158 sur 175 · LETTRES DE EMILE OLLIVIER A DIVERS · texte numérisé non relu

LETTRES DE EMILE OLLIVIER A DIVERS

I. An Secrétaire de la Société organisée pour obtenir le scrutin secret en Angleterre (6 juillet 4863). — « Personne en France ne doute que le scrutin secret ne soit une garantie de liberté, d'indépendance et qu'il ne constitue une condition indispensable d'un vote universel sincère. Les libéraux, depuis \ 852, n'ont cessé d'employer tous leurs efforts à assurer contre les supercheries des agents du pouvoir la réalité du vote secret. Le sentiment sur

ce point est chez nous tellement unanime et d'une force telle qu'après le coup d'État l'Empereur actuel, qui avait d'abord établi un vote public sur sa Constitution, fut contraint par le soulèvement général d'opinion de ceux-là mêmes qui le soutenaient de révoquer son premier décret et de revenir du vote public au vote secret. Sans doute, en théorie abstraite, il serait désirable que chacun vînt librement exprimer en face de tous son opinion sur les affaires du pays : le vote gagnerait en moralité parce qu'il gagnerait en responsabilité et en courage. Mais lorsqu'on organise des institutions il ne faut point oublier qu'on les destine à une foule d'hommes médiocres, couards, dépendants par caractère ou timides par position. Pour cette foule le secret du vote est une garantie nécessaire de l'indépendance. Je n'hésite donc pas à vous répondre : Oui, l'élection des candidats non officiels a été beaucoup facilitée par le vote au scrutin secret. Mais il n'est pas impossible que les candidats non officiels aient été élus dans quelques villes par le scrutin vivd voce ou plutôt, pour parler plus exactement, il n'est pas impossible qu'ils aient été élus dans cette noble et courageuse ville de Paris ; partout ailleurs, ce n'est pas supposable.

<( En résumé, qui dit Démocratie dit vote secret. Le vote public est un instinimentum regni au profit des despotismes et des aristocraties. La raison qui a fait du vote secret une garantie d'indépendance pour l'électeur aurait dû conduire à y placer également la condition de l'indépendance du député. Il est certain que les votes d'une Assemblée votant au scrutin secret différeraient presque toujours de ceux émis au scrutin public. Aussi Salluste, consulté par César sur les moyens de sauver la République ro-

maine^ mettait au premier rang le vote secret, votum per libelhim. Ce serait une des premières réformes à opérer dans notre mécanisme parlementaire. »

II. A Madame Flore Singer (9 novembre 1864). — (( Dans une de mes visites aux couvents italiens, je me rappelle ayoir lu cette inscription prise de l'Imitation : Cella continiiata dulcescil , ce qui veut dire mot à mot: La cellule continuée devient douce. Cette pensée est vraie. Au premier moment la solitude écrase. Rien ne divertissant plus de soi-même, comme dit Pascal, on est assailli par les misères intérieures : angoisses, souvenirs déchirants, inquiétudes de l'avenir, regrets. Leur voix était couverte par la clameur de la vie mondaine; il n'y a plus moyen de ne pas l'entendre. L'assaut est terrible, et je comprends que beaucoup y succombent et s'enfuient en jetant leur bouclier sur le champ de bataille. Ceux qui, plus vaillants, résistent au choc reçoivent, du moins, des blessures qui saignent avec abondance. La convalescence vient pourtant. Un matin que le soleil brille on se reprend, on se retrouve, on se remet; on fait amende honorable à sa conscience pour ce qu'on se reproche de mal; on accepte comme expiation ses souffrances et on laisse l'avenir à Dieu. Alors commence une vie nouvelle, toute douce, toute pleine, toute légère, toute purifiée. Peu à peu du tumulte intérieur supporté on passe au tumulte intérieur apaisé, puis étoufïé; des douleurs subies aux douleurs acceptées, puis glorifiées. Chaque idée comme chaque personne vous apparaît sous un aspect inconnu; on s'étonne de s'être tant ému de telle action et d'être resté si froid devant telle autre; d'avoir donné tant à cette personne et si peu à celle-là. Plaire aux autres avant qu'on se fût ainsi replié paraissait de majeure im-

portance ; on ne tient plus maintenant qu'à se plaire à soi-même. Que dit de moi telle ou telle personne? se demandait-on. Qu'en pense, se demande-t-on, cet être qui vit et siège au fond de notre conscience, et qui l'illumine de ses clartés? Votre carrière, votre situation politique, votre fortune, vous ne comprenez pas désormais ce que tout cela signifie. Le grondement lointain du tonnerre dans un orage d'été vous occupe davantage. Comme on savoure bien alors les voluptés du silencel Plus de ces interrogations indiscrètes qui troublent les pudeurs de la méditation ; plus de ces conversations vides qui énervent les forces de l'esprit; plus de ces médisances qui déshabituent des tendresses de la charité. L'àme est d'autant plus agissante que la langue le devient moins : elle va, elle, à travers les idées, à travers les événements, à travers la nature, à travers le*s mondes. A mesure qu'elle s'exerce, ses forces augmentent : elle finit par comprendre ce qui lui avait été celé. Si elle est contrainte de s'arrêter devant certaines portes qui lui resteront toujours fermées tant qu'elle n'aura pas revêtu le corps glorieux, du moins elle y frappe d'une main vigoureuse dont tout retentit à l'alentour. Oh ! oui, que l'âme devient active, audacieuse, frémissante, emportée en ses élans enflammés quand le sceau de deux lèvres muettes lui assure sa liberté! Les journées glissent ainsi sans fausses émotions, sans plaisirs sensibles, mais aussi sans chag-rin, et en étant toutes semblables elles ne paraissent point trop longues. Aussi je suis saisi d'une véritable épouvante en pensant qu'il faudra quitter cet état bien heureux et venir dans une grande ville, dans laquelle les plus calmes sont des frénétiques comparés à ceux qui m'entourent; qu'il faudra venir pour s'agiter, parler à

beaucoup, parler toujours! Eh bien! j'irai puisque ma vie est ainsi ordonnée, mais le plus tard possible. »

{\\. A Monsieur Ernest Daudet i^ novembre 1864). — « Quand on a écarté tous les voiles et le jargon diplomatique, il est impossible de nier que l'acte du 15 septembre ne soit très sérieusement favorable à la cause italienne. Les cléricaux l'ont bien senti et M. de Falloux, une tête politique de premier ordre, a jeté le cri d'alarme. Les Italiens ne l'ont pas moins compris et, à l'exception des sectaires, ils ont applaudi. Comment se fait-il donc que M. Drouyn de Lhuys, dans des articles de journaux décorés du titre de dépêches, s'efforce de prouver contre l'évidence que ce traité est dirigé contre l'Italie? Uniquement parce que la Convention du 15 septembre est le commencement d'une politique dont on ne veut pas accepter les conséquences. De même qu'autrefois l'expédition de Rome à l'extérieur avait devancé l'expédition de Rome à l'intérieur, l'abandon de Rome à l'extérieur devrait amener en France l'abandon définitif de la politique des Burgraves. On ne l'ose pas : on est assez malhabile pour laisser des hommes ayant un passé tel que celui de MM. Thiers et Berryer se poser en professeurs de liberté, tandis que par un décret ou deux on pourrait leur clore la bouche à jamais. On se fait libéral au dehors, non pour préparer la liberté au dedans, mais pour en distraire. On va au secours de l'Italie comme on va en bonne fortune, en se cachant pour n'être pas vu, et en se tenant toujours prêt à nier le cas. Au moment même oii l'on trompe d'une manière aussi imprévue les espérances des conservateurs cléricaux, on redouble de protestations envers eux; on essaie de les retenir, car, leur concours

perdu, on n'en obtiendrait d'autre qu'au prix de concessions qu'on ne veut pas faire. S'ils ont de l'esprit, ils tiendront bon, ils crieront bien fort, ils menaceront et on reculera devant eux. Napoléon P'" avait tort de traiter les questions religieuses avec le sabre ; il ne serait pas mieux de les traiter avec le goupillon. Il faut y apporter du respect, de la prudence ; mais aussi de la netteté et une fermeté loyale. Ce n'est jamais impunément qu'on joue au plus fin avec un prêtre ; le plus infime a autant de ressources que Mazarin. Le cardinal Gonsalvi que j'aime depuis que j'ai lu ses Mémoires, et auquel je pardonne d'avoir été admiré par Metternich à cause de l'admiration affectueuse qu'il a eue pour Cimarosa,5i<o amicissimo ; Gonsalvi avoue que l'obstacle insurmontable à toute réforme dans le gouvernement pontifical naît de la qualité de ceux qui dans ces réformes perdent quelque chose de leur juridiction. L'obstacle à la liberté sous l'Empire naît de ce qu'elle est incompatible avec les intérêts de beaucoup de ceux qui occupent de hauts postes dans l'Etat. L'Empereur (il n'est pas un savetier qui ne le sente) n'a qu'à y gagner ; il est peu de ses ministres qui n'aient à y perdre. Ils la combattent donc, et c'est tout naturel. En cela même ils ne sont pas de mauvaise foi, leur opinion étant que la meilleure sauvegarde que puisse avoir la chose publique est d'être administrée par eux.

Ceci dit, il ne faut ni s'impatienter, ni se dépiter. Je comprends très bien que ceux, qui sous un beau programme cachent des visées personnelles, s'irritent de tout retard et tournent vite à l'aigre. Quand on n'a en vue que le bien de son pays, il est aisé d'être patient, de ne pas s'emporter, d'accorder beaucoup au temps, de conserver systématique-

ment l'espérance. Si les raisons n'opèrent pas, compter sur le chapitre des accidents, selon ia parole de Retz. Si ce chapitre des accidents reste fermé, se rabattre encore sur celui des raisons. Qui sait ? Ce qui paraît perdre tout est souvent ce qui sauve tout. Quand on est parvenu au pied d'une montagne, on cesse de l'apercevoir. Ne pas réussir est, au surplus, ce qui peut advenir de pis. Or, il est des entreprises auxquelles le succès n'est pas nécessaire : les avoir tentées suffit. >>

IV. yl Madame la comtesse cTAgoult (12 novembre 1864). — (( Je suis tout à fait de votre avis, que le meilleur moyen de triompher de ses ennemis est ni de s'en occuper ni de s'en irriter, mais simplement d'acquérir silencieusement une valeur intellectuelle et morale suffisante pour braver leurs attaques... Quant à la politique du gouvernement, je ne la comprends pas. — Ameuter contre soi les conservateurs sans s'appuyer sur les démocrates paraît d'une combinaison profonde : on garde la liberté de S€s allures, et on peut, au lieu d'être le serf des uns ou des autres, les maîtriser et les contenir les uns par les autres; le jeu est, en effet, habile, mais comme tous les jeux en politique, pour un temps. Le seul résultat à la longue sera d'amener tous les partis à prendre le même mot de ralliement: liôerté,les uns par colère, les autres par ruse, quelques-uns par conviction, tous dans le dessein de renverser. Or, quand tous les partis qui divisent un pays ont pris une devise commune et d'une généralité suffisante, le gouvernement qui ne la leur enlève pas par des concessions opportunes est bien malade. Au point de vue de l'art, j'enrage de les voir compromettre une partie sûre, infaillible quoique paraissant audacieuse, originale à coup sûr, et

qui effacerait bien des dates du passé. Quoi qu'ils fassent d'ailleurs, il faut être plus patient qu'ils ne sont obstinés, ne jamais se départir sysléinatiquement d'un incorrigible optimisme et d'une espérance indestructible. A certains moments cela donne l'air d'un niais, à d'autres celui d'un coquin : à la fin, cela vous assure la puissance sur l'opinion. Si l'on me demandait quelle est la qualité la plus rare, et la plus nécessaire à un homme politique, je dirais : de se laisser traiter sans s'émouvoir de niais ou d'ambitieux vulgaire; ne pas être pressé de déballer et d'étaler sa vertu sur le marché, quelle preuve de force et d'honnêteté! On prépare ainsi à l'histoire, qui le plus souvent vit d'une maigre pitance, le régal d'un caractère, ce qu'elle préférera de plus en plus à un talent, surtout à un talent de parleur fort peu appréciable dans une nation qui a la langue si déliée ! Tant que nous avons eu nos Yénéties intérieures, il a bien fallu les emporter d'assaut ; mais depuis 1848 et le suffrage universel, il n'y a plus de quadrilatère à enfoncer. Le progrès paisible est seul de saison ; les zouaves civils doivent être mis aux Invalides; la parole ne peut plus être qu'aux organisateurs. Et organisation, c'est patience et prudence. Et comme le dit notre ennemi De Maistre, que je préfère à beaucoup de nos amis : Rien de ce qui se fait bien ne se fait vite. Heureusement que je vous dis à l'oreille toutes ces belles vérités dont le seul tort est d'être depuis longtemps des lieux communs pour les esprits sensés. Si on m'entendait, c'est pour le coup que je serais traité de vendu. « Je les défie », me disait Lamennais dans ses dernières années, « d'avoir jamais de la raison. » Vous le savez, Dante parlait ainsi des Florentins. » V. .4 Ei^nest Daudet (è ociohre 186o). — « Je partage

VOS appréciations en ce qui touche la note du Moniteur. Puisqu'on ne veut rien faire, il fallait démentir, mais à la française, non à la cosaque. Cette note est dans le ton des Polignac. Je regrette sincèrement que Rouher s'égare à ce point. Dès qu'il sera certain que son éloignement est le préliminaire de toute réforme libérale, je n'hésiterai pas, malgré tout son talent, à l'attaquer. Mais je me réserve de n'être convaincu de cela qu'à la dernière extrémité. En politique, c'est un tort que d'être prompt à rejeter ceux qui sont des forces. La sagesse est de s'accrocher, de les retenir, de leur pardonner beaucoup, de ne rompre que lorsqu'il est vingt-cinq fois évident qu'aucune résipiscence ne peut être espérée. Qui sait si la résistance de Rouher n'est pas ce dernier effort qui précède la capitulation? Quoi qu'il en soit, cette note indique bien la position singulière du pouvoir. 11 a beau démentir les projets de réforme libérale; on ne cessera de les lui attribuer tant que l'Empereur n'aura pas retiré par une déclaration formelle sa promesse du couronnement à l'édifice. Ce que, selon mes appréciations, il ne songe pas à faire. Tant que cette promesse subsistera, l'opinion, qui chez nous ne s'excite que lorsqu'elle croit un peu au succès, réclamera avec une insistance croissante mêlée de dépit, tandis que les agents du (30uvoir, ne sachant ce qui surviendra le lendemain, molliront dans la résistance. La fin se devine : des concessions tardives et mal accueillies,ou une lutte dangereuse. Quant à la diversion démocratique, elle ne réussira pas plus que n'a réussi la diversion économique à écarter les esprits de la revendication de la liberté. Le lendemain de la conquête de cette liberté, on n'y attachera plus aucun prix'; mais tant qu'on ne l'aura pas, on la considérera

comme le bien sans lequel aucun autre n'a de douceur. Nous sommes ainsi. Veut-on nous guérir d'une passion, qu'on nous la laisse satisfaire; la lassitude ne tardera pas. Si on nous demande au nom de la raison d'y renoncer, nous devenons intraitables. Jamais fixés, toujours agités et instables, nous passons du flux au reflux. Or si, tandis que le flot descend, on peut jouer sur le sable, dès qu'il monte on ne peut sans danger y aller quérir un caillou. A mon sens tous les gouvernements ont péri pour n'avoir pas su distinguer l'heure de la marée haute et de la marée basse, voulant à ces deux moments différents se conduire de même manière. L'erreur de Rouher et des autres est de ne pas voir que l'ascension commence. Je ne puis croire qu'un esprit aussi perspicace que l'Empereur n'aperçoive tout à coup ce qui échappe à ses conseillers. »

\'I. A Emile de Girardm (14 octobre 1865). — « Votre lettre m'a fait le plus grand plaisir, et par ce qu'elle m'apprend de vous et par ce qu'elle contient sur moi. Je suis heureux de vous savoir dans la disposition d'esprit si haute que vous m'indiquez, et je vous remercie de m'aimer assez pour me donner des conseils. Je ne crois pas mériter le reproche d'être orgueilleux. L'orgueil est le sentiment exalté qu'on a de sa personnalité, et, malgré mes apparences de décision aux jours de combat, je pèche plutôt par excès contraire, je doute de moi plus que je n'y suis obligé. On confond en moi la fermeté de la résolution et l'orgueil, et on baptise de ce nom l'habitude à laquelle je tiendrai de ne pas me laisser dominer et traîner à la remorque, de me moquer des décisions du parti et de ne suivre que les inspirations de ma raison éclairée par l'étude et par les conseils de ceux en

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qui j'ai confiance. Cependant, la critique des ennemis a toujours quelque chose dont il faut profiter. Celle que vous me transmettez me déterminera à veiller sur moi de ce côté-là, et à assourdir un peu dans le commerce de la vicies vibrations de ma nature. Mon rêve est bien d'être ce que vous dites : le lien du faisceau encore dénoué. Mais que de questions j'ignore encore! Aussi, bien loin de désirer en ce moment le pouvoir que je ne pourrais exercer que d'une manière insuffisante, je souhaite, en restant simplement ce que je suis, pendant de longues années encore, d'avoir le loisir d'approcher le plus possible du but que vous m'indiquez avec raison. Je suis/>05siblr;jene serai jamais indispensable ;k un moment donné je serai utile. Mais nous n'y sommes pas. J'ai le temps jusque-là de travailler en paix. C'est ce que je fais. Je viens de passer le mois écoulé à ma réparation littéraire annuelle. Me voici aux affaires : je suis occupé à creuser à fond la question des Associations ouvrières. Pour n'être troublé par rien dans cette étude et aussi pour prolonger le bonheur que ma présence donne à mon père, quoique le choléra ait à peu près disparu de nos contrées, je compte y séjourner jusqu'en décembre. »

YII. ^ la princesse Carolyne Wittgenslei}i{i() octobre 1865). — « Merci de l'intérêt que vous continuez à prendre à ma destinée. Tout le secret de son accomplissement est dans la patience. Si je me précipite dans les bras qu'on m'ouvre, je ne suis qu'un homme vulgaire. Si, tout en remerciant du procédé, je reste modestement mais fièrement moi-même, je puis devenir quelqu'un. Faire, dans quelque direction que ce soit, n'est pas ce qu'il y a d'essentiel, car enfin, il faut qu'il y ait des spectateurs; ce qui, importe, c'est de faire bien et selon sa nature. Je

ne disconviens pas qu'à certaines périodes de l'histoire la dictature ne vaille mieux que la liberté et ne réalise des progrès qui n'eussent jamais été obtenus sans elle. Seulement je n'ai pas un esprit dictateur, bien que, comme les hommes convaincus, j'en aie quelquefois le tempérament. J'admire surtout le pouvoir conquis, gardé par la parole au milieu des luttes, des outrages des uns et des acclamations des autres, et je crois qu'il n'y a de définitivement grandes que les nations qui savent s'élever par la liberté. J'attends donc que l'heure de ces idées sonne. Si elle n'arrive pas, j'y préparerai mon fils et je planterai mes vignes en philosophant. Chaque soir je sors après mon dîner et je regarde les étoiles. Que cela rend calme et apaisé, indifférent aux choses. Ce qui doit finir n'existe pas. On est tenu de comprendre les idées les plus contraires à son innéité et de leur rendre pleine justice. On ne doit servir que celles qui y sont conformes; sans cela on est semblable au laboureur qui veut devenir pilote, on échoue sur le prochain roc. »

YIII. A M.Emile de Girardin (20 octobre 1865). — (( Il me revient de divers côtés qu'enfin beaucoup commencent à comprendre que je veux pousser au pouvoir la liberté et non ma personne. Je souris amèrement quand je pense que j'aie pu être soupçonné du contraire, moi pour qui le pouvoir serait une couronne d'épines et qui suis tellement las de la vie publique, de ses misères, de ses platitudes de l'absence de foi des acteurs et de la monotoniL' de l'action, que j'ai déjà plus d'une fois médité en moimême, après une retraite motivée, de m'enseveiir dans quelque coin inconnu. J'ai résisté à la tentation parce que je suis convaincu 'qu'en "ce moment personne ne continuerait mon rôle. J'attends d'êtrf»

relevé de ma fonction par un échec ou par Favènement d'un successeur plus digne que moi de la grande cause de la justice, qui veuille assumer les responsabilités et les impopularités auxquelles elle condamne. — On estime fort parmi nous le talent, la fidélité à sa parole, la délicatesse, l'honneur; enfin, tout ce qui constitue l'honnête homme. Il est une autre honnêteté plus précieuse et plus rare, celle de l'esprit, à laquelle nous n'attachons aucun prix. On peut être entouré de l'estime générale et en manquer : en être doué ne rend pas plus recommandable. Tel, qui dans sa vie privée est probe jusqu'à la vertu, n'aura aucun scrupule d'altérer l'argument d'un adversaire, de défigurer ses actes, de calomnier ses intentions, afin de le rendre haïs sable, de le déconsidérer et d'en avoir raison. Ces procédés, qui paraissent de droit commun et dont tant d'hommes célèbres n'hésitent pas à se servir, me paraissent aussi méprisables que des détournements d'argent. Je travaille surtout à démêler la part d'erreur et de vérité qui est dans toute opinion pour ne pas altérer les propositions de ceux que je combats. J'ai été attiré vers vous parce que vous êtes de cette race entre les plus vaillants et que pendant toute votre brillante carrière vous avez pensé avec indépendance et agi intrépidement selon ce que vous pensiez. J'ai été dégoûté, à cause de la malhonnêteté de leur intelligence, de ces Messieurs de l'opposition, si véritablement probes dans leur vie . Ils ne se préoccupent pas de ce qui est vrai, mais de ce qui les rendra populaires, sauf à désavouer au pouvoir, comme trop chevaleresques, les doctrines de leur opposition. Du reste je suis en ce moment profondément triste. Chaque courrier m'apporte l'annonce d'un malheur. L'autre nuit j'ai cru que

j'allais être atteint de plus près : mon père s'est réveillé tout à coup avec les principaux symptômes du choléra. Il est aujourd'hui parfaitement remis; mais, quoique le fléau diminue, il frappe toujours, mes amis tombent de côté et d'autre, et mon âme est dans des angoisses d'autant plus poignantes que tant de douleurs éprouvées par les autres réveillent mes propres douleurs. Ma mère, mon frère, ma femme, mes amis disparus ou devenus ennemis me reviennent en mémoire plus que d'habitude, et pour me consoler de ne les plus avoir, quand je jette un regard autour de moi, j'aperçois un enfant et un vieillard... Je vous envoie une jérémiade et ce sont des consolations qu'il vous faudrait. Pardonnez-moi cette bouffée de mélancolie. Je vous l'épargnerais, n'était la paresse de recommencer ma lettre. »

IX. A M. Emile de Girardin (22 octobre 1865). — « Je suis d'accord avec vous sur la politique que voua retracez avec tant de lucidité, et votre idée de l'égalité entre les Etats forts ou faibles me séduit : vous verrez qu'elle n'est pas tombée en terre stérile. A propos des duchés j'aurai, je l'espère^ une occasion d'y arriver. Car, enfin, jamais ne sont mieux apparues que dans ce qui se passe en Allemagne la décomposition de tout le vieux droit diplomatique et la nécessité d'y substituer quelques règles nouvelles plus justes. — Je pense aussi qu'il faut planer et ne pas se perdre dans les détails \ Mais, sans se perdre dans les détails, pour planer avec sérénité, il est nécessaire de les connaître. Votre ami Descartes l'a dit : « La seule règle est de diviser chacune des

1. Ceci répond à une observation qu'il m'avait faite sur le peu d'importance qu'il y avait à étudier à fond la question des associations ouvrières.

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« difficultés que j'examinerai en autant de parcelles (( qu'il sepourrait etqu'il serait requis pour les mieux (( résoudre. » D'ailleurs tout est dans tout, et pour un esprit philosophique l'étude d'une question spéciale n'est que l'occasion d'apercevoir d'un nouv^eau point de vue l'ensemble des choses. Quant à la question des associations ouvrières, outre qu'elle m'intéresse comme étant la suite de la loi des coalitions, j'y suis condamné par une raison dont votre juste esprit appréciera la force. Elle contient, en effet, deux parcelles distinctes, la parcelle économique insoluble partiellement, la parcelle juridique soluble définitivement et partiellement. 11 s'agit de déterminer la forme légale qui permettra à la liberté de se mouvoir et de produire ses œuvres. Là-dessus je ne puis être sans un avis, car on me le demande et on me le demandera. Les typographes, par exemple, me sollicitent de réviser leur statuts : puis-je leur refuser? Si j'exprime une opinion, je tiens à ce qu'elle soit sérieuse, et je n'ai pas encore trouvé l'art d'avoir sur quoi que ce soit un avis sérieux sans le préalable d'une étude acharnée. Je veux à mon arrivée avoir l'esprit net de ce détail (qui ne m'empêche pas d'ailleurs de penser plus haut) de manière à préparer alors sans trouble ma campagne prochaine. Je ne saurais le faire de si loin, je ne puis arrêter un discours quand je ne suis pas sous la pression de la nécessité et en quelque sorte sur le champ de bataille. Avant nous cause- ^^ons à fond et nous rechercherons ensemble ce qui ^st opportun. Vous vous convaincrez alors que je ne suis pas plus retenu que je ne l'ai déjà été par la crainte de faire seul route nouvelle avec la Raison. En politique la solitude a ses amertumes; mais quand on peut la supporter, indépendamment

de la foice qu'elle communique, elle a d'incomparables douceurs. D'ailleurs avec vous je ne suis pas seul : je m'appelle Légion. »

X. Extraits du journal d' Emile OUivier (24 mars 18 66). — <( Je prends la direction de la Presse. Au commencement des difficultés entre Girardin et les propriétaires, Didier me l'avait proposée. Je repoussai bien loin sa proposition: u Girardin m'a toujours « défendu; il n'y a que lui qui, par une démarche (( formelle, pourrait m'amener à me rendre à votre (( désir. )) — A quelque temps de là, j'allai un dimanche rue Pauquet\ On m'annonce, j'entre et je trouve réunis Chatard etPaignon, actionnaires, ainsi que Girardin, qui, en me voyant, poussent un cri : (( Le voilà, il arrive bien à propos. — De quoi « s'agit-il? — Il s'agit, dit Girardin, que je me joins à (( ces Messieurs pour vous prier de prendre la direc- « tion de la Prp.ç.F6' que je suis obligé d'abandonner. » Là-dessus, explications, discussions, et pour conclusion de ma part: «Je réfléchirai. » Le lendemain je reçois la visite de MM. Raynouard, Houssaye, François, principaux actionnaires, qui officiellement, viennent m'offrir la direction de leur journal. J'avais fait mes réflexions. Je me suis cru obligé d'accepter, à cause des amis qui sont autour de moi inactifs, notamment Philis. Il m'a semblé que je pouvais ainsi leur fournir l'occasion de se produire. Un traité a alors été préparé et signé entre Rouy et moi, traité par lequel j'étais investi jusqu'après 1869 de la direction politique de la Presse. Ce traité devait être soumis à l'approbation de l'assemblée des intéressés. L'un d'eux soutint que le traité était impossible, parce que le gouver-

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