CHAPITRE YI
Le président de la Conférence fut Russell. Comme il parlait mal français et manquait d'urbanité, on lui adjoignit Clarendon, doué de toutes les qualités qui lui faisaient défaut. Ce fut le véritable directeur de la Conférence. La France fut représentée par La Tour d'Auvergne, homme prudent, aimable, qui, par docilité allait soutenir des idées que, livré à lui-même, il eût combattues.
La Russie était représentée par Brunnow, un des auteurs des arrangements de 1852, le type du diplomate irréprochable. Beust lui demandait ce qu'il y avait de vrai dans le mariage du duc d'Edimbourg, a Pour vous, mon cher collègue, répondit-il, je n'ai point de secrets ; seulement je ne parle jamais d'affaires de famille. » Il dissimula pendant trois jours la mort de sa femme et conserva son cadavre dans la glace afin de ne pas interrompre les fêtes pour l'entrée delà duchesse d'Edimbourg. Du reste homme très capable, et
parlant bien et ferme quand il ne se croyait pas tenu à la discrétion.
La Prusse fut représentée par son ambassadeur Bernstorff, dont le talent médiocre était aidé par un homme très compétent, Balan, ancien ministre à Copenhague; Apponyi, expérimenté mais un peu embrouillé et flottant, représentait l'Autriche dont les vues n'étaient pas plus claires que les siennes. Quaade, le délégué danois, eût péché par excès de condescendance s'il n'eût été surveillé par son ministre à Londres, Bille, appartenant au parti de Monrad. Le choix de la Diète avait hésité entre Pfordten et Beust. Pfordten eût été raide et eût rompu; il fallait quelqu'un qui ne fût que brouillon. Cela décida Bismarck à faire préférer Beust qui partit sans se douter de ce qu'on attendait de lui et tout gonflé de faire un personnage.
Dans toute sa carrière politique, Bismarck, malgré ses sympathies pour l'Angleterre, ne s'est jamais laissé arrêter ni même troubler par ses remontrances ou ses menaces, a Quel mal peut nous faire l'Angleterre? disait-il, brûler quelques villes de notre littoral ? mais elle ne nous fera jamais le plaisir de débarquer une armée que la Prusse aimerait à rencontrer. » Au contraire, l'armée française lui donnait quelque souci et il croyait que l'Empereur était un trop puissant seigneur pour qu'on ne prît pas grand soin de-
ne pas l'indisposer et, si possible, de se le rendre favorable. Dans cette occurrence cela lui paraissait nécessaire plus que jamais. L'Angleterre, sauf la Reine et un petit groupe, était en immense majorité favorable au Danemark; Russeli etPalmerston eussent voulu que ces sympathies devinssent effectives et se traduisissent par un appui même matériel; nous avons vu leur indignation à l'entrée dans le Sleswig. Mais la majorité du conseil soutenue par la Reine ne voulait pas de guerre avec l'Allemagne. Le Tsar n'en voulait pas plus que la Reine. Il était évident que si l'Empereur, sans le concours de qui on ne pouvait songer à une coercition matérielle, se rangeait aussi de ce côté, la cause du Danemark à la Conférence était irrévocablement perdue.
Bismarck, mis en alarmes par le soubresaut belliqueux de Février, cette fois très intelligemment secondé par Goltz, s'était appliqué à capter l'Empereur. Il n'y avait pas eu grand'peine, car Napoléon 111 était alors fort mécontent de l'opposition brutale de Russeli à son Congrès, des méfiances de plus en plus blessantes de Palmerston, du refus de poursuivre, par défaut de preuves, Mazzini, auteur d'un nouveau complot contre sa vie.
A la veille de la Conférence, l'entente entre eux était complète. L'Empereur avait définitivement abandonné le traité de Londres et admis la nécessité d'y substituer un nouvel arrangement; il s'était aussi désintéressé de la cause d'Augustenbourg. Le meilleur eût été à son avis le
éJ6 L'EMPIRE LIBERAL.
partage du Sleswig par la ligne Schlei-Husum qui donnerait les Danois du Nord en toute sou- Yeraineté au Danemark, et les Allemands du Midi, non à l'Allemagne de la Diète, mais à la Prusse, puisqu'elle ne voulait pas créer un nouveau principicule dans la Confédération. Il consentait même à ce que, soit la partie séparée du Sleswig, soit les Duchés, s'ils entendaient rester indivisibles, devinssent le lot de la Prusse, pourvu que cette solution comme toute autre
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soit directement, soit dans leurs États. En échange il ne demandait rien, pas la plus petite
■ cession, pas la plus petite rectification de territoire. Il se contentait des avantages que lui assurerait une entente ouverte et ferme avec la Prusse sur d'autres terrains, c'est-à-dire en Italie, quand la rupture inévitable de la Prusse et de
^ l'Autriche se serait produite.
Le roi de Prusse ne se souciait pas du vœu des populations. Bismarck éluda la difficulté. « Ne nous pressons pas, dit-il, ne mettons pas le vote au commencement, car il serait favorable à l'indivisibilité des Duchés sous Augustenbourg, réservons-le pour la fin. » L'Empereur consentit €t les deux alliés allèrent à la Conférence résolus à manœuvrer de concert afin de faire échouer, tout en paraissant les favoriser, les combinaisons autres que celles sur lesquelles ils s'étaient entendus.
Les Anglais, de leur côté, eussent désiré se concerter avec l'Empereur. Russell lui envoya Cla-
rendon afin de savoir si Ton en pouvait espérer quelque concours (13 avril). L'Empereur, comme toujours, dès qu'il consentait à s'expliquer, fut d'une entière sincérité : « Il ne pouvait nier, ditil, qu'il eût reçu un gros soufflet de la Russie à propos de la Pologne; en recevoir un autre de l'Allemagne sans le ressentir était plus qu'il ne pouvait faire sans tomber dans le mépris public. Il ne pouvait par conséquent s'associer aux sommations anglaises, n'étant pas disposé à une guerrecontreles Allemands. La question ne touchait ni la dignité, ni les intérêts de la France et n'y causait aucune excitation. Le Corps législatif représentait fidèlement l'opinion, qui était pacifique, maintenant que la France avait acquis assez de gloire pour se défendre de l'accusation portée contre Louis-Philippe d'être servile envers l'étranger. Une autre raison l'empêcherait de faire la guerre, savoir : que la France semblerait chercher un dédommagement sur le Rhin et que cela mettrait toute l'Europe contre elle. L'opinion générale qu'il voulait étendre ses frontières de ce côté le rendait doublement prudent. La politique des nationahtés était populaire en France et chère à lui-même : il ne pouvait, par conséquent, aider à remettre les Holstein sous le joug du Danemark qu'ils détestaient, et, tandis qu'il cherchait à arracher la Vénétie à l'Autriche pour la rendre à l'Italie, il ne voulait pas être accusé de suivre sur l'Eider une autre pohtique que sur lePô\ ))