Life of John Russel, l. 2, p
En conformité à ces déclarations, l'Empereur fit donner pour instruction à La Tour d'Auvergne^ en agissant en faveur de la paix, d'éviter toute parole hostile à la Prusse, ce qui contrarierait la direction générale de sa politique.
Un incident faillit compromettre la réunion de la Conférence : la venue triomphale de Garibaldi en Angleterre. Depuis Aspromonte, le peuple anglais fanatisé voulait le voir, l'entendre^ l'acclamer. Le général résista deux ans ; enfin il se rendit, et pris à Caprera par un paquebot postal de la Péninsulaire, qui à cet effet s'était détourné de son itinéraire, il débarqua à Southampton. Palmerston avait déconseillé ce voyage ; n'y ayant pas réussi, il voulut le rendre inoffensif. Ses amis aristocratiques, le duc de Sutherland, Selley, etc., entourèrent le héros, lui offrirent une magnifique hospitalité, l'un dans l'île de Wight, Tautre dans son palais de Stattford-House ; les ministres Russell, Gladstone, Granville, Clarendon, même le prince de Galles, le visitèrent. Il entra à Londres dans une voiture à quatre chevaux, au bruit du canon et des cloches, à travers un demi-million d'hommes en délire (11 avril). Un dieu descendant sur la terre n'eût pas été accueilli avec plus d'exaltation. Dans ces cerveaux anglais si fermes et si équihbrés, il y a toujours un grain de folie prêt à prendre feu. On
le fit citoyen de Londres, on le combla de banquets, de visites, de témoignages d'admiration et d'amour, dans lesquels on pensait le tenir captif, mais il passa à travers les mailles, invita Mazzini à venir le voir, le visita, ainsi que Ledru- Rollin et Louis Blanc, et profita du répit du dimanche anglais pour assister à un banquet révolutionnaire chez le conspirateur russe Herzen, où il échangea avec Mazzini des toasts révolutionnaires. Mazzini célébra l'homme qui incarnait la liberté et l'association des peuples, Garibaldi exalta celui qui avait conservé le feu sacré quand tout le monde dormait, son ami, son maître !
Le mouvement de Londres s'étendait aux provinces, et en s'élendant se colorait; toutes les villes appelaient le héros, on ne savait plus où s'arrêterait cet entraînement formidable organisé par des mains invisibles. Napoléon III se gardait de présenter aucune remontrance, car il savait qu'on l'eût éconduit; il ne marqua pas même de mécontentement et il se borna à dire à Clarendon alors à Paris, qu'il trouvait naturel l'enthousiasme pour un homme de vie aussi extraordinaire. L'Autriche ni la Prusse ne soufflèrent mot, mais durant toutes les fêtes leurs ambassadeurs se tinrent enfermés chez eux. Il était évident qu'aucun n'assisterait à une Conférence de paix dans une ville où trônait l'apôtre de la guerre révolutionnaire. Le Cabinet anglais s'en rendait compte; il était, du reste, inquiet des risques que pouvait courir la tranquillité publique
dans ce délire toujours croissant des imaginations ; il résolut d'éloigner le héros. On lui envoya ie médecin de la Reine, Ferguson, qui lui dit : <( Général, vous êtes malade, vous ne pouvez plus supporter de pareilles fatigues. — Mais pas du tout, répliqua le général, je ne suis pas malade, je ne me suis jamais mieux porté. — 11 se porte à merveille », confirma son médecin ordinaire, le LV Basile. On appela Gladstone à la rescousse : « Vous êtes malade, dit Gladstone, je vous assure que vous êtes malade, l'air de ce pays ne vous convient pas. Vos forces ne suffiraient pas à visiter toutes les villes qui vous appellent; limitez-vous. » Alors Garibaldi comprit : « Ah ! il faut que je sois malade, eh bien, je le suis et Je partirai demain. — Demain, lit Gladstone, ce serait trop tôt, attendez trois jours afin que vos amis aient encore le bonheur de vous saluer. » On le caressa si bien qu'il promit ce qu'on voulut. Quand le peuple, les comités lui crièrent: <( Restez, restez! » il répondit : « Non, je suis obligé de quitter l'Angleterre, je reviendrai plus tard quand je pourrai jouir plus à mon aise de l'hospitalité de votre noble pays (21 avril). » Làdessus le duc de Sutherland s'empara de lui, l'emmena sur son yacht et le déposa le 9 mai sur son île. La Conférence put commencer sans encombre ses travaux.
Au début tout parut se gâter entre TAngleterre et rAutriche. On annonça qu'une escadre autrichienne se préparait à rejoindre les deux frégates déjà dans la mer du ^'ord sous le commandement de TegethofF. Palmerston manda l'ambassadeur autrichien Apponyi. Il le pria de ne rien prendre de ce qu'il dirait comme une menace, mais comme une franche explication entre amis, car il ne parlait qu'en son propre nom, et ainsi à l'aise, il lui dit : « Si une escadre autrichienne passe devant nos ports et entre dans la Baltique pour aider en quelque façon les Allemands contre le Danemark, je le regarderai comme un affront à FAngleterre, et si une escadre anglaise supérieure n'est pas chargée de suivre avec l'instruction d'agir, c'està-dire d'amener la guerre, je ne garderai pas ma place. » — Cette confidence amicale eut pour conséquence un ordre donné par Rechberg à la flotte de ne point partir pour la Baltique.
Un autre dissentiment se produisit entre l'Autriche, la Prusse et le Danemark sur la nature et la durée de l'armistice. L'Autriche et la Prusse le voulaient de longue durée parce qu'elles espéraient prolonger les négociations tout le temps que, la mer étant ouverte, la marine danoise aurait les moyens de porter de graves préjudices à leurs ports. Par la môme raison, les Danois,
qui pressentaient que rien de bon pour eux ne sortirait de la Conférence, ne consentaient à une suspension d'armes que de quatre semaines (12 mai-12 juin) et demandaient que le blocus ne fût pas levé pendant ce temps. Us le considéraient comme l'équivalent de l'occupation des Duchés par les troupes alliées. Deux semaines s'écoulèrent en négociations; enfin le 9 mai^ l'armistice fut établi pendant le temps concédé par le Danemark, mais à la condition, qu'il avait rejetée, de lever les blocus; de leur côté, la Prusse et l'Autriche s'engageaient à ne point établir de contributions de guerre sur les territoires qu'elles occupaient et à payer tout ce qui serait fourni par le pays à leurs troupes.
Ces incidents écartés, on en vint au fond. Le choix était entre cinq solutions :
1^ Le maintien en principe du traité et des engagements de 1852 complétés par de nouvelles garanties pour leur exécution;
2^ La séparation administrative et politique des Duchés étroitement unis par des institutions communes, avec un lien dynastique personnel avec Christian IX;
3^ La constitution des deux Duchés indivisiblement unis en un État fédéral nouveau sous Augustenbourg ;
4° Le partage du Sleswig selon la nationalité^
les Danois réunis au Danemark et les Allemands à la Confédération sous Augustenbourg;
5° Les Duchés, dans leur totalité ou dans la partie qui ne serait pas réservée au Danemark, attribués à la Prusse.
La première solution, le maintien du traité de Londres, était celle de Russell, de la Russie, de la Suède et du DanemarkTXes plénipotentiaires prussiens et autrichiens la rejetèrent tout de suite péremptoirement. Ils considéraient ce traité comme inexistant : les puissances ne l'avaient ratifié qu'avec le Danemark et non pas entre elles, il n'existait donc qu'entre le Danemark et chacune des puissances et non entre les puissances elles-mêmes ; or, entre le Danemark, la Prusse et l'Autriche, il avait été déchiré par la guerre (12 mai). — Les plénipotentiaires anglais se récrièrent : « Qu'importe, dirent-ils, que les ratifications n'aient été échangées qu'avec une seule des parties contractantes; on peut citer vingt et un traités, depuis 1837, conclus avec la Grande-Bretagne dans les mêmes conditions et dont la validité n'a pas été contestée. La guerre a pu vous délier du traité vis-à-vis du Danemark; elle n'a pas détruit les obligations contractées avec les autres signataires. » — Le plénipotentiaire français ne dit ni oui ni non et le système fut écarté.
Le second système, l'union dynastique, avait les préférences du roi Christian et de la Russie; mais le ministère danois, la nationTuïétaient tellement hostiles que le roi n'osait manifester
ses préférences. Selon les Danois, cette union dynastique n'était qu'une forme déguisée ou un acheminement au démembrement. Les Allemands n'y tenaient pas non plus, on l'écarta de même.
Le troisième système, les Duchés érigés en un État nouveau sous Augustenbourg, était celui de l'Allemagne entière, sauf Bismarck. Augustenbourg avait en sa faveur une opinion publique presque féroce; les professeurs écumaient de la plume et de la langue, et ils déclaraient l'Allemagne en péril, si on ne leur accordait pas leur Augustenbourg. Dante n'avait pas appelé son César avec des implorations plus enflammées. Le roi de Prusse, son fils plus encore, partageaient la maladie cérébrale allemande. Rechberg, dès qu'on sortait du traité de Londres, préférait cette solution qui, entre autres avantages, avait celui de se rattacher au principe de la légitimité. Il avait bien promis à Bismarck l'abandon d'Augustenbourg, mais parole de diplomate ne lie pas. Quand il avait promis, l'ambition de Bismarck semblait privée de toute chance. Or, dans ces derniers temps, ce qui avait paru impossible, devenait probable. Un parti prussien considérable s'était formé dans les Duchés et avait envoyé au roi de Prusse une pétition couverte de 30 000 signatures. Inquiet de ce fait nouveau, Rechberg avait retiré sa concession et proposé à Bismarck de soutenir avec lui la cause de l'Augustenbourg : il fallait rompre ou consentir. La rupture avec l'Autriche, s'ap-
puyant sur les États moyens, eût placé la Prusse en aussi mauvaise situation en Allemagne, que l'eût mise en Europe une rupture avec la France. Bismarck consentit donc, mais en prenant toute espèce de précautions contre le succès de la proposition à laquelle il était contraint de s'unir. II essaya d'abord d'obtenir du candidat des conditions qui eussent fait de sa souveraineté un titre purement nominatif, une vassalité. Le Prince ayant refusé, il lui prépara des embûches; il poussa la Russie à ressusciter la candidature Oldenbourg à laquelle elle avait renoncé. Il fît savoir à la Diète qu'il ne permettrait pas qu'elle se prononçât sur les prétentions rivales et surtout en faveur d'Augustenbourg tant que la Conférence ne serait pas terminée, car ce serait une offense grave aux puissances.
Ces précautions prises, il autorisa ses plénipotentiaires à proposer de concert avec ceux d'Autriche la séparation complète des Duchés réunis en un seul État sous le prince d'Augustenbourg « dont la reconnaissance par la Diète germanique est assurée ». — Beust approuve, Brunnow réclame en faveur d'Oldenbourg; les Danois regimbent; Clarendon s'indigne : « La candidature d'Augustenbourg avait été, dès 1852, écartée comme n'offrant aucun titre sérieux; comment l'admettre après qu'elle a été encore infirmée par une récente renonciation? » Les Allemands écoutent et persistent. Russell croit alors les Duchés perdus pour le Danemark puisque son gouvernement ni la France ne veulent
les lui assurer par la force; il essaie de leur en conserver une portion et il propose la quatrième solution.
Depuis des années, il posait comme un axiome indiscutable l'intégrité de la monarchie danoise, et voilà que tout à coup il prend lui-même l'initiative de sa mutilation. Il déclare que les éléments d'une paix durable ne sauraient être trouvés, ni dans les engagements de 1852 qui, depuis douze ans, avaient produit tant de dissentiments, ni dans l'analyse d'un droit obscur et compliqué, et il propose de séparer du Danemark le Holstein, le Lauenbourg, la partie méridionale du Sleswig et de lui laisser le reste. La nouvelle fron- / tière irait de F embouchure de la Schlei à la ligne I du Dannewerk. Vmàé^QwàdiDiCQ, danoise ainsi con- \stituée serait garantie par les grandes puissances. On arrivait enfin à la véritable solution, à celle qui, adoptée en 1852, eût épargné tant d'agitations, à celle récemment préférée par Napoléon III. Aussi La Tour d'Auvergne, qui avait assisté presque muet aux débats, sortit de son mutisme pour y adhérer, toutefois avec une nuance de faveur pour le Danemark. — « Il n'y avait, dit-il, aucune diffîcultépourles deux parties extrêmes du Sleswig, où la nationalité se trouvait nettement déterminée, mais entre les deux existaient des districts mixtes dans lesquels il serait malaisé de séparer les nationahtés : il lui paraissait juste de trancher le différend en faveur de la plus faible des parties. » Il approuvait implicitement le tracé proposé parRussell en disant
que la nouvelle frontière devait être déterminée conformément aux nécessités de défense du Danemark. Brunnow subordonne son consentement à l'adhésion du roi Christian ; le plénipotentiaire suédois, à la condition d'une frontière telle que celle indiquée par Russell; les Allemands adhèrent, sauf à discuter sur la fixation de la frontière; les Danois demandent à en référer à leur cour (18 mai).
A Copenhague on fut atterré de l'abandon de l'Angleterre et de la France. <( Je ne me serais jamais attendu, dit le roi à Dotezac que la France accepterait notre démembrement, lorsque la fidélité du Danemark à la France nous a coûté autrefois la Norvège. J'ai été, vous le savez, contre la guerre, mais plutôt que de subir un démembrement, je la ferai jusqu'à la dernière extrémité. » Le ministère fut moins raide : il interpella Russell et lui demanda s'il était décidé à ne pas s'écarter de la ligne proposée. Sur son affirmation formelle, il consentit au grand sacrifice et renonça provisoirement à se maintenir sur le terrain de 1832 (2 juin).
La fixation de la frontière devenait donc la question capitale et on peut dire unique de la Conférence; elle résolue, la paix était assurée. Mais Bismarck, qui ne voulait pas de la paix, s'arrangea de manière qu'elle ne le fût pas. Au tracé de Russell, Schlei-Danne^verk, il en opposa un, Aperande-ïondern, qui, englobantles trois quarts du Slesw ig, était inacceptable par le Danemark, qui en effet le refusa.
Cependant le temps pressait et on ne put obtenir du Danemark, toujours désireux d'avoir la mer ouverte, qu'une courte prolongation d'armistice jusqu'au 26 juin. Pour en finir, Russell proposa à Drouyn de Lhuys de s'entendre sur une ligne intermédiaire entre les deux tracés, par exemple celle de Kappeln-Husum, et de l'imposer aux deux partis par un ultimatum ; c'était ouvrir la question de guerre. Pour la troisième fois Drouyn de Lhuys reprit le même raisonnement : — Si ce n'est qu'une démonstration, nous n'en voulons pas ; si c'est un prélude de bataille, à quelles conditions voulez-vous la faire avec nous? Que devons-nous attendre de vous si nous sommes attaqués sur le Rhin? — Pour la troisième fois, Russell fit une pirouette et ne répondit même pas.
Bismarck se montre bien plus habile. Pour flatter Napoléon III il fait un coup de théâtre et ff propose la pohtique des Nationalités : on inter- I rogerait les habitants du Sleswig et on ne déci- ' derait pas du sort de partie ou totalité de ces populations sans que préalablement leurs vœux aient été loyalement consultés. — A un tel énoncé, Russell stupéfait se retourne aussitôt vers Apponyi, et, avec un sourire railleur, lui demande s'il adhère à cette proposition. L'Autrichien répond gravement : « qu'il y adhère puisque la paix ne peut être complètement établie que moyennant le consentement des Duchés exprimé par les Souverains et leurs représenants légaux ». Clarendon déclare que la propo-
sition contient un principe nouveau et dangereux, et c'est a\ec une triste surprise qu'il Ta entendue. ï3riïnow se montre plus véhément : Il lui est pénible d'être en désaccord avec les représentants d'une puissance unie à la Russie par les liens d'une amitié intime, mais il est obligé de maintenir avant tout les principes qui servent de règle à la conduite de son gouvernement. Dans quel but veut-on interroger les populations du Sles>vig? Pour savoir s'il leur convient de rester fidèles à leur souverain? Dans quelle condition leur adressera-t-on cette demande ? sous la pression d'une occupation militaire? Ce sont les paysans du Sleswig qui traceront une frontière dont la détermination arrête la Conférence ! » Les Danois n'admirent la consultation que dans la portion à céder. La Tour d'Auvergne, interprète infidèle de la pensée de son souverain, la restreignit même aux districts mixtes. Bismarck se souciait peu du vœu des populations, décidé qu'il était de ne pas s'en préoccuper le moment venu ; il n'en parlait que pour s'assurer la continuation du bon vouloir de Napoléon IIL Ce résultat obtenu, sa proposition perdait tout intérêt ; il la laissa tomber.
Russell ne se résignait pas à voir sa Conférence s'évanouir en fumée : il inventa un appel des belligérants à une puissance amie afin qu'une ligne de frontière intermédiaire fut fixée entre la ligne danoise et la ligne allemande; il n'indiqua pas la puissance à laquelle il destinait l'arbitrage; dans sa pensée c'était la France.
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Clarendon expliqua qu'il ne s'agirait pas d'une médiation, mais d'un arbitrage dont la sentence serait obligatoire.
Le roi de Danemark et son cabinet furent en dissentiment sur la manière d'accueillir ce nouvel expédient. Le Roi n'avait consenti au démembrement de son État qu'à la condition formelle de la ligne Schlei-Dannewerk. Mécontent que Russell lui eut faussé compagnie en conseillant un arbitrage qui certes ne lui donnerait pas cette frontière, il refusa de l'accepter, et soufflé par Gortchacow et son ami Plessen, il demanda à ses ministres d'ajouter au refus la demande d'un armistice à long terme qui permettrait de reprendre le système de l'union personnelle.
Monrad était disposé à accepter l'arbitrage, mais il s'inclina devant la résistance de Christian, craignant de se perdre dans le Risgraad et le pays, en se montrant moins Danois qu'un roi soupçonné de ne l'être pas assez. Il ne savait pas alors que l'arbitre eût été Napoléon IIL Ses plénipotentiaires n'avaient pu l'instruire d'une intention que Russell ne leur avait pas communiquée. — S'il l'avait connue, a-t-il dit depuis, il aurait insisté pour l'acceptation. — Tl fut au contraire intraitable contre l'union personnelle odieuse au pays et à lui-même et, le roi s'obstinant, il donna sa démission. Le roi ne put pas composer un nouveau ministère ; il dut prier Monrad de reprendre les affaires et s'en tenir au rejet pur et simple de la proposition d'arbitrage. Ce refus est la seule faute commise à la Confé-
reiice. Elle n'est imputable qu'au roi : responsabilité du reste bien peu lourde, car en même temps que son refus parvint celui de la Prusse et de l'Autriche.
Le jour même de la proposition de Russell, le roi Guillaume arrivait à Carlsbad où le rejoignaient François-Joseph et Bismarck. Rechberg, qui s'avançait toujours comme un homme honteux de ce qu'il fait et qui voudrait bien s'arrêter, était d'avis de se plier aux exigences de l'Angleterre et d'accepter l'arbitrage même sans connaître le nom de l'arbitre. Bismarck plus opposé que jamais à la paix, car la paix c'eût été certainement Augustenbourg dans les Duchés, opinait pour le refus net. Les obsessions, les menaces même de Rechberg ne l'ébranlèrent pas : (( J'ai, dit-il, la certitude que l'Angleterre seule ne prendra pas les armes et je crois que Napoléon IIÏ ne se lancera pas dans l'aventure. Si vous voulez vous retirer de l'affaire, libre à vous; nos relations resteront amicales, si vous nous promettez un appui solide pour le cas où l'Allemagne serait attaquée par terre. » Cette facilité à rompre déconcerta Rechberg. Il ressentit alors lui-même l'effroi qu'il avait voulu inspirer; il vit l'influence de l'Autriche anéantie en Allemagne, et il céda. La seule concession de Bismarck à son allié fut un de ces subterfuges auxquels il excellait : on se donnerait l'apparence de la modération, on refuserait en soutenant qu'on ne refusait pas, on accepterait la médiation d'une puissance non représentée à la Con-
férence (ce qui excluait Napoléon III) et ou ne s'engagerait pas à être lié par la décision de ce médiateur.
Le 22 juin cette décision fut communiquée à la Conférence. Clarendon s'écria : u Retirez le mot accepter, votre réponse est un refus. Vous vous donnez les apparences d'une modération que vous n'avez pas; soyez net et ne vous cachez pas dans des équivoques. » Bernstorff, sûr maintenant du refus du Danemark, qui rendait celui de la Prusse inutile, tenta de rejeter sur le Danemark la responsabilité de la rupture ; il contesta et relut le texte de Russell ; « Un arbitre qui proposerait une ligne intermédiaire entre les deux lignes opposées : rien de plus. Vous voyez! concluait-il, nous acceptons la proposition dans les termes mêmes où elle a été faite. » — Clarendon reprit : « J'ai ajouté sur-le-champ qu'il s'agissait d'un arbitrage qui devait être final. Ce commentaire fait corps avec la proposition de lord Russell et vous la rejetez en réalité quand vous ne tenez pas compte du commentaire. » Un diplomate anglais se décide-t-il à devenir malhonnête il ne perd pas son temps à soutenir qu'il ne l'est pas; l'Allemand, au contraire, se multiphe en malhonnêtetés pour prouver qu'il est honnête. Bernstorff ne se tint pas pour battu; la conversation prit un ton violent, dont l'impassible protocole ne donne aucune idée, à ce point que Bernstorff télégraphia à Bismarck demandant s'il ne devait pas rompre ses relations avec Clarendon et même cesser de le saluer s'il n'en
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recevait pas une satisfaction. « Continuez vos relations^ répondit Bismarck, mais prévenez-le que je profiterai de la première occasion pour lui renclre la pareille avec usure. » Peu lui importaient les blessures d'amour-propre de son ambassadeur, il avait atteint son but : la Conférence était morte, le traité de 1852 cher aux puissances ainsi que l'Augustenbourg, cher à l'Allemagne, étaient à l'eau, T Angleterre était bernée aussi bien que la Diète et, par la reprise de la guerre dont le résultat n'était pas douteux, il allait faire prévaloir la seule des combinaisons qui n'eiit pas été soumise à la Conférence, la conquête par la Prusse.
L'ambassadeur de France avait joué un rôle effacé pendant tous les débats. On lui prescrivit pour la galerie de sortir de cette insignifiance par une motion à effet : « Le gouvernement de l'Empereur, dit-il, considère comme de son devoir de faire, dans l'intérêt de la paix, une dernière suggestion. C'est en vertu du droit de leur nationalité que les districts septentrionaux du Sleswig doivent être attribués au Danemark comme ceux du Sud à l'Allemagne. On n'a pas jugé utile de faire appel au vœu des populations « là où ce vœu semble manifeste », mais on pourrail les consulter là où il est douteux et où aucun autre moyen n'existerait plus pour établir un accord. Tout en admettant l'impossibilité de prendre les nationalités comme règle absolue dans le partage des districts mixtes du Sleswig, le gouvernement de l'Empereur est d'avis cepen-
dant que Ton devrait demander à un vote des communes les éléments d'appréciation auxquels on conviendrait de s'en rapporter. Pour que ce vote présentât d'ailleurs les garanties désirables, il serait utile d'établir que toute force militaire serait préalablement éloignée et que les suffrages seraient exprimés en dehors de toute pression. Chaque puissance pourrait en outre envoyer des délégués sur les lieux afin de constater la parfaite sincérité du scrutin. » — Quelle incohérence ! Pourquoi disposer des districts septentrionaux et méridionaux sans les avoir consultés aussi bien que les districts mixtes? Un ce me semble décrété par une Conférence ne saurait, d'après la théorie des nationalités, équivaloir h la manifestation formelle des populations et en dispenser. Si, d'autre part, l'absence de toute force armée paraissait la condition d'un vote plébiscitaire sérieux, pourquoi Rouher soutenait-il en d'autres temps, parlait-il de la sincérité du vote par adresses, recueilli au Mexique par des soldats envahisseurs au profit de Maximilien ?
Les Danois coupèrent court à la discussion en répétant qu'ils n'accepteraient aucune autre frontière que celle proposée par les plénipotentiaires anglais dans la séance du 28 mai. Il n'y avait plus qu'à se séparer (25 juin).
Ici une réflexion s'impose. Si une conférence entre ministres, restreinte à une affaire très spéciale, n'avait pu, après plusieurs semaines de délibération, aboutir à aucune solution, imaginez
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ce qu'il serait advenu du Congrès de l'Empereur entre souverains pour traiter de la Vénétie, de la Pologne, de l'Orient. Dès les premières séances chacun serait sorti de son côté en battant les portes.
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L'échec de la Conférence fut très vivement ressenti par le cabinet anglais, dont il mit un instant l'existence en péril. « Je ne vous en veux pas, à vous, dit Clarendon à Beust, mais je ne veux plus jamais avoir rien à faire avec cet homme sans foi ni loi qui s'appelle M. de Bismarck ni avec son nègre M. de Hechberg. » La Conférence dissoute, Russell et Palmerston présentèrent au Parlement un exposé de ses travaux , se terminant par une déclaration toute pacifique, accompagnée à peine de quelques réserves pour le cas où Copenhague et les Iles seraient menacés (21 juin).
S'ils eussent manifesté la moindre velléité guerrière ils eussent été renversés à coup sûr. Les fouetteurs (Whippers-in), ceux qui recueillent l'avis du parti, avaient prévenu leurs chefs qu'ils ne seraient pas suivis s'ils tentaient d'entraîner la Grande-Bretagne dans une guerre pour le Sleswig-Holstein, et les représentants des grands collèges électoraux étaient venus apporter les mêmes déclarations. Aussi Palmerston n'osa-t-il pas faire une réserve sérieuse pour le cas où Copenhague serait exposé aux horreurs d'un
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assaut, à la destruction de la propriété, au massacre de ses habitants pacifiques, à la confiscation, au pillage, à la capture du souverain comme prisonnier de guerre. ^ Dans ce cas, dit-il au milieu des rires ironiques de l'opposition, l'Angleterre réfiéchirait encore une fois mûrement sur le parti qu'il y auraità prendre. »
Peu de jours après, Disraeli proposa à la Chambre des communes une Adresse à la reine, déclarant « que la conduite du cabinet dans les affaires du Danemark avait pour résultat d'amoindrir la juste influence de l'Angleterre dans les conseils de l'Europe et de diminuer ainsi les garanties de paix ». Jl n'eut pas de peine à démontrer les contradictions, les témérités suivies de reculs de la politique de Russell. Palmerston lui répondit par ce qu'on appelait une gasconnade palmerstonienne : « L'Angleterre marchait toujours à la tête des nations et n'avait jamais été plus crainte et plus respectée. » Une discussion pleine d'animosité entre Disraeli, Gladstone et Palmerston, se prolongea pendant quatre nuits. Le vote de censure ne fut repoussé que par dix-huit voix grâce à l'appui des radicaux apporté par Cobden.
Cobden fit payer son appui; il fustigea plus cruellement que ne l'avait fait aucun de ses adversaires le cabinet qu'il sauvait par son vote. Son discours fut un réquisitoire implacable contre le passé et contre le présent. C'était le cas de dire qu'il soutenait le ministère comme la corde soutient le pendu : « En 1852, dit-il,
grâce à l'activité funeste de notre ministre des Affaires étrangères , sept diplomates se réunirent autour d'une table verte à Londres pour décider les destinées d'un million d'hommes dans les provinces de Sleswig et de Holstein, sans consulter les besoins, les désirs, les tendances et les intérêts de ce peuple. Le préambule du traité exposait que les diplomates avaient conclu un arrangement pour maintenir l'intégrité de la monarchie danoise et l'équilibre en Europe. Rois, empereurs, princes étaient représentés à cette réunion, mais le peuple n'avait ni voix, ni droit dans l'affaire. On régla le traité, qui avait pour but de raffermir les liens qui unissaient ces deux Duchés au Danemark. La tendance de la grande majorité des habitants de cette province, — un miUion en tout — les portait vers l'Allemagne. Depuis cette époque jusqu'à nos jours, le traité a été suivi d'une agitation continuelle : il a produit deu"x guerres et il a été enfin dénoncé par deux des gouvernements qui l'avaient signé. — Je pense que s'il est un peuple au monde avec lequel nous aurions besoin d'être en paix, c'est le peuple allemand. Il est notre allié par affinité de race et de religion plus que toute autre nation. Il n'y a pas longtemps, durant l'hiver dernier, le gouvernement se proposa d'attaquer l'Allemagne, de concert avec la France ; si le fléau de cette guerre nous fut épargné, c'est grâce à la prudence de l'Empereur des Français et non à nos gouvernants qui s'y seraient jetés tête baissée.
En automne dernier, notre ministre des Affaires étrangères, dans une réunion tenue à Blairgownie et dans laquelle la question polonaise fut agitée, s'exprima sur le compte de la Russie en des termes de blâme qui semblaient mettre ce pays au ban des nations : quatre mois après, nous fîmes à la Russie des propositions afin de l'engager à s'entendre avec nous pour attaquer l'Allemagne. Appelez-vous cela de la politique? moi, je l'appelle de l'anarchie. »
Sûrement un esprit aussi pondéré ne serait pas venu au secours d'un cabinet qu'il jugeait de la sorte si, dans la pensée du courageux orateur, les réformes intérieures ne l'avaient emporté sur les préoccupations extérieures, et si pour la réforme électorale, il n'avait eu plus à espérer de Russell et de Gladstone que de Derby et de Disraeli.
A la Chambre des lords le ministère obtint une majorité de quatre voix parmi les pairs présents, mais le vote par procuration des Proxies la transforma en une minorité de neuf voix. Satisfait de sa majorité à la Chambre des communes, le cabinet ne recourut pas à la Dissolution.