‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 2)Chapitre 19 sur 175 · TRAITÉ DE VIENNE DU 30 OCTOBRE · texte numérisé non relu

TRAITÉ DE VIENNE DU 30 OCTOBRE

Les conflits entre Wrangel et le prince Frédéric-Charles ne permettant pas de les conserver tous deux à Tarmée, le vieillard fut sacrifié et Frédéric-Charles eut le commandement sup<''rieur avec Moltke comme chef d etat-major. On revint encore à l'interrogation sans cesse posée depuis l'origine de la guerre : Poussera-t-on une pointe offensive dans le Jutland et en Fionie? Rechberg rechigna : Que dirait l'Angleterre? Cette fois Bismarck céda Un nouveau traité décida que pour ne pas mécontenter l'Angleterre, on n'attaquerait pas en Fionie : on n'occuperait le Jutland qu'autant que les opérations militaires l'exigeraient et on débarquerait dans l'île d'Als. Mais en môme temps on déclarait aux puissances européennes qu'on ne se considérait plus comme lié au partage accepté du

Sleswig et que la guerre aurait pour but de séparer entièrement les Duchés du Danemark (24 juin).

Le 26 juin au matin les hostilités recommencèrent, Les Danois avaient couvert la côte d'Als de nombreuses batteries échelonnées ; des bâtiments de guerre stationnaient dans ces parages et 9 à 10000 hommes occupaient l'île. Le général Steinmann qui commandait manifestait sa confiance en une défense prolongée : il croyait que les Prussiens ne seraient pas de sitôt en mesure de tenter le passage et qu'ils n'y parviendraient qu'à grand'peine. 11 comptait aussi sur les machines infernales d'un Américain qu'on avait expérimentées avec succès. Mais quand l'Américain eut posé ses appareils dans le Sund, on ne trouva pas les explosifs nécessaires et l'on fut réduit à quelques torpilles inoffensives. De plus, le général éparpilla trop ses forces. Il envoya sa réserve de 3 000 hommes dans le sud de l'île, du côté de Sonderbourg, à deux heures de distance du point d'attaque prussien, Arnkiel. Le prince Frédéric-Charles choisit à la partie la moins susceptible de défense du Sund un point où un rameur vigoureux pouvait traverser en une demi-heure. Il réunit des pontons et des bateaux qui transporteraient à la fois 2 500 hommes; à droite et à gauche du lieu de passage, il établit de nombreuses batteries chargées de tenir au large les vaisseaux danois.

Le 29 juin à deux heures du matin, l'embarquement commençait au milieu d'un silence pro-

fond ; à deux heures et demie tout était en mouvement. On avait franchi plus de la moitié du chemin lorsqu'on fut découvert par les postes danois et criblé de projectiles ; des bateaux sont renversés, mais les hommes sont repêchés au bruit d'un hurrah formidable; dix minutes après on est au rivage, quelques minutes après encore la batterie danoise est prise. Quatre navires danois, au lieu de chercher à couler la flottille qui portait de nouvelles troupes, perdirent le temps à une attaque inutile contre les batteries prussiennes et finirent, quand ils virent la débandade, par disparaître pour aller recueillir les fugitifs sur la partie opposée de la côte. Le reste des troupes prussiennes déboucha en face et au nord de rionchave. A neuf heures l'afTaire était décidée : ce qui n'était pas tué ou pris se précipitait à la pointe sud de l'île gagnant la presqu'île de Kekenis reliée à l'île par une langue de terre étroite et bien retranchée, où stationnaient des navires de guerre. Les Prussiens ne voulurent pas perdre du monde en attaquant cette position et laissèrent les fuyards s'embarquer tranquillement. Le ["juillet, il n'y avait plus un Danois dans l'île. Ils avaient perdu plus de 3 000 hommes et les Prussiens moins de 400.

On comprend la consternation que cette défaite apporta à Copenhague. Elle fut accrue par les dépêches des deux ambassadeurs danois de Londres et de Paris, dans lesquelles on notifiait que ni Londres ni Paris ne prêteraient aucun secours au vaincu et qu'il n'avait qu'à traiter

la paix en s'adressant directement au vainqueur'.

Le roi Christian n'attendant plus de secours ni de la France ni de l'Angleterre, comprit qu'il n'avait qu'à capituler. Il tolérait avec peine Monrad contre lequel le prince royal se déchaînait et à qui le prince Jean n'adressait même pas la parole. Le 8 juillet, il vint en ville pour présider le conseil. Avant d'entrer dans la salle des délibérations il appela Monrad et lui annonça que, voulant confier les affaires à un autre cabinet, il lui demandait sa démission et celle de ses collègues. iVionrad répondit d'un ton de froideur calme: a C'est tout à fait mon avis; je ne pourrais pas conclure une paix comme celle qu'on peut encore obtenir maintenant. Votre Majesté fera ce qu'elle croit utile au bien du pays dont j'ai été uniquement préoccupé dans tous mes actes. Nous nous retirons. » — a Vous vous retirez, s'écria le roi, après avoir achevé la ruine du royaume et vous osez encore vous poser en sauveurs de l'État! C'est trop fort. » — Monrad s'inclina profondément : « L'histoire, un jour, me jugera; j'ai fait mon devoir. » Et il se retira.

Le roi confia les affaires à Bluhme, conservateur qui avait été l'un des signataires de 1852. Quaade lui fut adjoint. Christian avait enfin un

4. Rapport de Moltke-Hvitfeld à Monrad de Paris, 7 juillet — Russell à Paget, 6 juillet.

cabinet selon son cœur : il lui sembla qu'il commençait seulement à régner. Son premier acte fut de demander à Berlin un armistice et des négociations pour la paix. Libre alors de suivre ses inspirations, il revint à cette idée de Vunion personnelle dont le ministère Monrad l'avait écarté. Pour la rendre acceptable, il fit savoir qu'il consentirait à l'entrée du Danemark tout entier dans la Confédération germanique. Bismarck ne se souciait nullement d'accroître la force de cette Confédération dont il préparait la ruine, mais il n'eut pas même à s'expliquer : Napoléon III, dès qu'il fut instruit de ce projet, télégraphia à Pélersbourg et à Copenhague a que l'entrée du Danemark dans la Confédération^ ce serait la guerre ». L'idée en resta là.

Le l'^'août furent signés à Vienne, entre Quaade^ Bismarck et Rechberg, des préliminaires qui, après de pénibles discussions, furent convertis en traité de paix définitif le 30 octobre 1864. Par ce traité le roi Christian renonce à tous ses droits sur les duchés de Sleswig-Holstein-Lauenbourg en faveur de Leurs Majestés le roi de Prusse et l'Empereur d'Autriche : la dette publique de la Monarchie danoise est mise à la charge des Duchés jusqu'à concurrence de ,29 millions de thalers danois ; les frais de guerre des alliés seraient également supportés par eux.

Le roi exprima à Bismark le regret quil n'eût pas signé le traité qu'il avait si bien préparé. En lui envoyant les insignes de l'Aigle-Noir, il lui écrivit : « La rare persévérance, la rare fermeté

et Téiiergie avec lesquelles vous ave/ exercé le gouvernement sous ma direction et par-dessus tout l'activité victorieuse avec laquelle depuis un an vous avez travaillé à la grande œuvre qui vient d'être menée a bonne fin, vous donne tous les droits d'être revêtu des insignes de cet ordre élevé. Par votre appui j'ai réussi à maintenir et à fortifier militairement et politiquement la Prusse dans la situation que la Providence lui avait assignée. Sans lutte il n'y a pas de succès. Nous avons eu et sous bien des rapports nous aurons toujours bien des combats. Puisse le succès nous rester fidèle. Puisse l'Aigle-Noir vous apporter nos remerciements et puisse-t-il toujours planer bien baut. Voilà un roi qui savait être noblement reconnaissant!

Ce traité jeta Copenhague dans un morne abattement. Blubme réunit le Risgraad en séance secrète pour lui annoncer que la lutte de plusieurs siècles pour la possession du Sleswig /| était décidément tranchée contre le Danemark. Il lui avait communiqué les préliminaires par une simple lettre. Quelques députés ayant essayé de provoquer une discussion, Blubme coupa court, déclarant que le Risgraad n'avait pas été convoqué pour délibérer mais pour être instruit, et il se retira avec ses collègues. Le Folketing vota que son silence obligé n'impliquait pas une approbation de la conduite du gouvernement, et

le même jour repoussa un projet, qu'il avait adopté en première lecture, accordant des pensions aux gens de feu iVIadame la Landgrave mère de laReine. « Nous ne devons, dirent les orateurs, aucune pension aux domestiques d'une princesse danoise devenue allemande. » Four se débarrasser de cette velléité d'opposition, le roi prononça la clôture du llisgraad.

Les infortunes du monarque; turent compensées par les joies du père : il tiança sa fille Dagmarau Grand-Duc héritier de Russie ^ — Simple acte de famille, fit-il dire. — Ce qui ne calma pas le murmure sourd du peuple, qui avait attribué à l'influence de la Russie les actes de Christian pendant la crise.

De ce jour, Christian n'eut plus que deux préoccupations, replacer son peuple sous la domination d'un pouvoir absolu et établir avantageusement ses nombreux enfants. 11 a pleinement réussi dans ce dernier dessein et il a vraiment autour de lui une famille de rois.

Tu ielix Christian, nube.

Il n'a pas été aussi heureux dans son entreprise de rétrogradation politique. Le brave petit peuple danois n'a cessé de lutter pour ses libertés, et le roi vaincu vient d'être obhgé de lui donner satisfaction en confiant les affaires à un ministère libéral.

1. Le jeune prince mourut à Mire en avril 1865; la princesse épousa son frère.

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