‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 2)Chapitre 22 sur 175 · Excepté dans le nord du Sleswig · texte numérisé non relu

Excepté dans le nord du Sleswig

LES EFFETS DU TRAITE. [lH

avec les États moveiis, que pour s'entendre il fallait les réduire à l'insignifiance de satellites soumis et se partager la domination de l'Allemagne. Ni Rechberg ni François-Joseph n'étaient de taille à accepter uue aussi vigoureuse politique : ils ne prenaient pas leur parti d'une rupture avec ces États ; ils voulaient les ménager comme un contingent utile dans les querelles en perspective avec leur allié du jour. Asservis à la politique des gens qui doivent périr, celle des demi-moyens, ils consentaient bien à donner la main droite à la Prusse, à condition de laisser la gauche à la Diète. On ne sortit donc pas des généralités et on n'arriva pas à une entente pratique : après le traité de paix continuèrent à se produire les dissentiments qui, à tout instant, s'étaient mêlés à la conduite de la guerre. Ainsi Rechberg voulait qu'on administrât les Duchés par un triumvirat dont un des membres appartiendrait à la Diète et qu'on tranchât le différend de la succession au profit d'Augustenbourg. Bismarck repoussait dédaigneusement ces condescendances. « llestbien évident, dit Rechberg, que vous voulez les Duchés pour vous. Eh bien! payez-les, soit en nous faisant une concession équivalente de votre territoire, soit en garantissant notre intégrité territoriale. » Guillaume, qui n'était encore qu'à moitié détaché del'Augustenbourg, répondit qu'il n'était pas décidé sur la succession et qu'en aucun cas il n'achèterait l'annexion par l'abandon d'une partie quelconque du territoire prussien ou par des engagements généraux indéterminés.

I2i LEMPIPvE LIBERAL.

On ne conclut pas davantage sur une affaire qui tenait particulièrement à cœur à Rechberg. Sa situation dans le ministère était très combattue. Le président du Conseil, Schmerling. ne réussissait pas à réunir les populations de l'Empire dans un parlement central à Vienne : son régime parlementaire était sans parlement, son régime centralisateur sans centre, son régime représentatif sans représentants, les trois quarts des populations s'abstenant de se faire représenter; ce parlement était donc un simple parlement allemand, et c'est sur des Allemands que Schmerling était obligé de s'appuyer.

Or, les Allemands de Vienne comme ceux de ïjerlin, de Dresde, delà Diète étaient en faveur d'Augustenbourg, et fort mécontents du trailé qui l'éliminait. Ils se plaignaient d'une guerre qui ruinait les finances de l'État sans lui apporter aucun honneur. Ces attaques s'étalaient dans des journaux notoirement inspirés par le président du Conseil. Rechberg crut qu'il lui fallait déjouer par un succès l'hostilité de son chef et en même temps consolider l'alliance prussienne dont il était le représentant. 111e cherclia dans l'interminable affaire du Zollverein.

Le 28 juin 1864 le Zollverein avait été renouvelé par un traité dont les tarifs étaient ceux du traité franco-prussien. L'accession était ouverte

jusqu'au 1" octobre. Tous les États jusque-là récalcitrants au tarif libéral avaient successivement capitulé : en Bavière Pfordten, et en Wurtemberg Vanbuhler avaient été appelés au ministère pour y adhérer; TAutriche restait seule en dehors, isolée. Rechberg demanda que dans le traité de renouvellement du Zollverein il y eût un article 25 en vertu duquel pendant douze ans l'entrée de r Autriche dans le Zollverein, jugée impossible d'un commun accord à l'heure présente, pourrait être l'objet de négociations. Bismarck sans faire de promesse déterminée, manifesta l'intention de se montrer aussi condescendant que possible aux désirs de Rechberg.

Le roi se rendit à Baden, Bismarck vint à Berlin tenter d'amener les hommes spéciaux du ministère à ses vues conciliantes. L'autorité en la matière était Delbriick, homme très instruit, de connaissances étendues, d'une volonté toujours calme et d'autant |)lus puissante, de relations sûres, d'un esprit clair. Libre-échangiste convaincu il jugeait inutile de tenir ouverte à la protectionniste Autriche une porte qu'elle ne franchirait certes pas, et de laisser ainsi planer l'incertitude sur une situation économique qu'il importait de mettre en une clarté indiscutable. Bismarck, néanmoins, invoqua les considérations politiques et l'avantage de fortifier la situation battue en brèche du représentant de l'alliance : De quoi s'agit-il? disait-il à Delbruck, de tixer un terme pour une négociation qu'on sera toujours maître de conduire à son gré et de

conclure négativement. Pourquoi, si l'on ne se défie pas de sa propre volonté, refuser une concession sans portée pratique, et cependant d'une grave importance politique? — Delbriick demeura inflexible : la concession n'était pas si peu importante; si elle était telle, on n'y tiendrait pas autant. En réalité elle prolongeait une incertitude funeste au développement régulier duZollverein et elle ne sauverait pas Rechberg car le rejet d'un article dans un traité douanier n'amènerait sa retraite que si elle était rendue nécessaire par d'autres motifs. — On déféra le litige au roi.

Ce désaccord avec Delbrùclc établit combien Bismarck était peu omnipotent vis-à-vis de ses collègues. Ce qui se passa entre le roi et lui démontre qu'il ne l'était pas davantage avec le roi et qu'il ne l'emportait sur l'un et sur les autres qu'à la force du poignet. Dans cette occasion il n'y réussit pas. De Biarritz où il s'était rendu pour prendre des bains de mer, puis de Berlin, il eut beau insister, presser, démontrer qu'il ne pouvait prendre la responsabilité d'une conduite qui sacrifiait un avantage politique certain et immédiat à une concession toute verbale et lointaine, le roi donna raison à Delbrûck et l'article 25 fut rejeté : l'on refusa à un ami dont on était sûr une satisfaction toute d'apparence qui peut-être l'eût maintenu aux affaires.

Rechberg se sentant trop amoindri par cet échec, qu'envenima la presse de Schmerling, déclara à François-Joseph que Schmerling et lui ne

pouvaient deaieurer ensemble, et que Sa Majesté choisît entre eux. Quoique Rediberg n'eût été que l'instrument docile de sa volonté, rEm])ereur ne crut pas que ses complications intérieures lui permissent de sacrifier Sclimerling et, trois jours avant la signature du traité danois, il acceptala démission de Uechberg (27 octobre 18()i). 11 lui donna la Toison d'Or et le chargea de choisir lui-même son successeur. Rechberg désigna MensdorlT-Pouilly, ancien officier de cavalerie. François-Joseph annonça l'avènement du nouveau ministre au roi Guillaume : « Il ne s'agit, lui écrivit-il, que d'un changement de personnes qui n'entraînera aucun changement dans la marche générale de la politique. Notre action commune est notre œuvre j)ersonnelle, et mon souci est qu'elle ne soit pas modifiée, que notre aUiance soit maintenue et consolidée encore. » Le Roi répondit : a Tes paroles sont entièrement rassurantes pour moi, et je ne puis ne pas t'ètre reconnaissant des sentiments que tu m'exprimes. J'apprécie le comte MensdorfT, j'ai confiance en lui et je suis parfaitement convaincu, qu'en raison de son caractère et de ses opinions, il poursuivra ta dernière politique à l'égard de la Prusse. » Toutefois il ne dissimula pas quelque inquiétude que MensdorfT, à cause de son inexpérience, ne se laissât, contre sa volonté, entraîner par Schmerling.

Le départ de Rechberg, malgré ces protestalions, produisit un affaiblissement de l'alliance austro-prussienne.

L'EMPIRE LIL-IEllAL.

L'affaire du Danemark parut améliorer les relations de Napoléon III avec l'Angleterre. Depuis la rupture avec la liussie une détente s'était produite entre les deux cabinets : elle se traduisait sous toutes les formes dans le langage de Palmerston, même de Russell. Ils exprimaient l'un et l'autre la confiance que les rapports entre les deux pays deviendraient de pins en plus amicaux. « Pour notre part, disait Palmerston à La Tour d'Auvergne, nous serions ingrats si nous oubliions jamais tout ce que l'Empereur a fait pour conserver l'alliance. » Il répétait qu'il « souhaitait sincèrement le succès de l'œuvre de régénération dont l'Empereur avait pris l'initiative au Mexique et qu'il espérait comme lui qu'une Monarchie pourrait y être définitivement fondée ».

Berryer, appelé alors en Angleterre par une affaire, y avait reçu un accueil enthousiaste. Palmerston s'attacha à enlever toute signification politique à ce fait : c'était simplement un témoignage d'estime et de sympathie, de confraternité donné au barreau français dans la personne d'un de ses plus illustres représentants. — L'Empereur n'était pas en reste d'empressement : il dissipait les ombrages de Palmerston sur une entrevue avec le Tsar, venu à Nice auprès de son fils mourant : elle avait été motivée par des

considérations de haute convenance et il ne fallait y voir de part et d'autre qu'un acte de courtoisie. Palmerston se montra bon prince : </ il avait toujours compris ainsi cette rencontre: l'Empereur en effet ne pouvait se dispenser de voir l'empereur Alexandre pendant son séjour en France. »

Avec la Prusse nos rapports étaient encore meilleurs, et Napoléon 111 saisissait toutes les occasions de les resserrer. Le Roi toutefois ne pouvait pas se dégager de son invincible défiance. L'Empereur ayant dit à l'ambassadeur prussien qu'il verrait avec plaisir des officiers prussiens au camp de Chàlons, le Roi y envoya le ministre de la Guerre Roon, mais avec l'instruction d'éviter tout ce qui pourrait donner au voyage un caractère politique, a Sa seule présence aux manœuvres suffira à attester les relations amicales. Si l'Empereur effleure la question politique, répondez-lui que je désire conserver des relations amicales de bon voisinage avec la France, et que mon gouvernement s'efforce d'agir en ce sens. Il ne serait pas nuisible que vous exprimiez quelques vœux personnels en faveur d'un rapprochement plus grand et de relations plus intimes, tout en maintenant que vous n'avez pas d'instructions politiques. » En un mot, il lui prescrivait de donner une expression vive à ses sentiments d'estime et de sympathie en prenant soin de ne produire aucune assertion de nature à être portée à la connaissance d'une autre cour et notamment de la cour de Vienne, car, disait-il « nous

l;ji) L'EMPIRE LlBEllAL.

n'avons aucune certitude qu'on ne lui fera pas de confidence de ce que vous aurez dit... »

L'Empereur combla d'attentions Roon et le conduisit à une manœuvre. Lui-même y assistait en voiture, à cause d'un rhumatisme à la jambe gauche; il ne monta à cheval qu'à la fin. Chemin faisant il aborda une sentinelle et lui dit : (( Etes-vous content de votre habillement? et surtout des jambières? — Pas beaucoup », répondit le soldat. Et une conversation s'entama qui frappa lloon de surprise, car elle lui semblait manquer de respectueuse déférence. L'Empereur conféra la Grand-Croix au ministre prussien. Il la lui envoya dans sa chambre par le Prince impérial présent au camp. « C'est un sentiment qui m'élève, écrivait Roon à sa femme, que de voir combien on a maintenant de respect pour nous, respect que nous conserverons d'autant plus que nous serons plus forts ^ » Rien de plus, pas un mot d'attendrissement sur les délicates prévenances dont on l'avait comblé.

La sérénité qu'inspirait à l'Empereur cette situation en apparence de tous les côtés rassurante fut accrue par une Convention avec l'Italie de laquelle il espérait la délivrance de son cauchemar de Rome.

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