Emipire libéral, t. IV, p
sell n'avait pas été appelé par le Pape; il en avait sollicité une audience pour lui présenter ses hommages à l'anniversaire de son couronnement ; au moment où il quittait le cabinet, Pie IX lui dit en plaisantant que « peut-être un jour il pourrait être contraint de demander asile à l'Angleterre ». C'était si peu sérieux que Odo Russell n'en dit pas un mot au cardinal : c'est John Russell qui, avec sa facilité doctrinaire d'arranger les faits à sa guise, trouva une occasion de faire une dépêche agréable aux catholiques anglais et convertit en proposition sérieuse une de ces plaisanteries dont le Saint-Père était coutumier.
Quelques petites difficultés de l'ordre ecclésiastique s'arrangèrent. M^^ Darboy venait d'être nommé à l'archevêché de Paris (janvier 1863) et à sa place, Mo' Lavigerie, auditeur de rote, avait été choisi pour Nancy. Le Nonce prétendit qu'un évêque ne pouvait être transféré sans l'autorisation préalable du Souverain Pontife, et que le décret de nomination de Ms^ Darboy devait êtr^e suspendu jusqu'à l'arrivée de cette autorisation. Le Pape, de son côté, exprima la pensée que les auditeurs de rote devaient avoir occupé leurs fonctions pendant un laps de temps assez prolongé (ce qui n'était pas le cas de M»^' Lavigerie) avant d'être promus à l'épiscopat. Il ne voulait pas qu'on considérât l'auditorat de rote comme
un moyen de se pousser : cela désorganiserait le tribunal et encouragerait des ambitions regrettables chez les ecclésiastiques. L'insistance d'Antonelli obtint qu'il ne serait donné aucune suite à ces observations.
La bonne harmonie s'altéra lorsque l'Empereur, oubliant qu'à lui aussi on avait disputé la paix de l'exil, permit qu'on tourmentât l'ex-roi de Naples pour l'obliger à quitter Rome. La Tour d'Auvergne essaya d'abord de l'obtenir du roi lui-même. Ce prince lui répondit, avec une émotion à peine contenue, que la pensée seule de quitter Rome lui brisait le cœur; qu'à Rome il était entouré d'un grand nombre de ses anciens serviteurs; que c'était comme un souvenir de la pairie absente, illusion à laquelle il était bien naturel qu'il s'attachât puisque la réalité lui manquait. « J'ai eu, ajouta-t-il, des torts, et ces torts, dans la situation difficile où j'étais placé, ont eu de déplorables conséquences pour moi. L'expérience me manquait, c'est là mon excuse; mais je n'en accepte pas moins l'entière responsabilité des événements. »
On s'adressa alors de nouveau au Pape. Mais il était trop généreux de cœur pour admettre, même un instant, qu'on lui proposât de . renvoyer celui dont le père l'avait recueilli dans ses malheurs. La seule concession à laquelle il se décida fut mince. Les terres de Conca et de €ampo Marzio appartenant, les premières au Saint-Office, la seconde au Chapitre de Saint- Pierre, jouissaient du privilège d'accorder asile
aux individus accusés d'un crime n'entraînant pas la peine de mort ou les galères à perpétuité. Diverses considérations avaient induit le gouvernement pontifical à respecter ce privilège : ces terres sont situées dans des marais si pestilentiels qu'il était presque impossible de s'y procurer des travailleurs; par ce droit d'asile on pourvoyait en partie à une culture très étendue, dont le produit servait fort à l'approvisionnement de la ville. Quelques-uns de ces bandits devenaient-ils trop dangereux, et semblait-il nécessaire de les appréhender, le droit d'asile pouvait toujours être enfreint en vertu d'un décret pontifical. Le Pape le suspendit d'une manière générale quand on lui eut démontré que ces terres étaient un centre où se recrutait le brigandage napolitain.
^ Mais les difficultés de toute nature recommencèrent dès que nos ambassadeurs reprirent le jeu insipide d'ennuyer le Pape en le pressant d'accorder ce qu'il avait tant de fois déjà refusé : bourdonnement de moustique qui devient excédant, même pour l'historien. -On se convainquit une fois de plus qu'on aurait beau changer de ministres à Paris, Rome resterait immuable. La Tour d'Auvergne étant venu lire une nouvelle dépêche de Drouyn de Lhuys sur la nécessité des réformes, le Pape l'écouta avec bonté et lui dit : a qu'il demandait chaque jour à Dieu de l'éclairer sur les véritables intérêts de l'Église; que c'était sa seule préoccupalion dans ce monde, car pour de l'ambition per-
sonnelle il n'en avait pas, n'en avait jamais eu. On avait fait de lui un évêque sans qu'il s'en doutât et, plus tard, un cardinal et un pape sans qu'il l'eût jamais recherché. Aujourd'hui il était tenu comme souverain pontife à veiller sur des intérêts qui étaient ceux du monde catholique tout entier, et il avait à rechercher les moyens les plus efficaces de les sauvegarder. » Il ne cacha pas qu'il doutait beaucoup, malgré la forme amicale de nos conseils, qu'il lui fût possible de les suivre dans le moment actuel. L'exiguïté du territoire laissé au Saint-Siège rendait presque inapplicables, quanta présent, quelques-unes des réformes arrêtées en 1859. Il ajoutait qu'il ne se refusait pas à examiner la question et à la soumettre même à une commission de cardinaux '. Le langage résolument négatif du cardinal Antonelli, au sortir de cette audience, convainquit notre ambassadeur que l'apparente condescendance du Pape était simple courtoisie, rien de plus./ Comme Gramont, comme Lavalette, comme Lallemand, comme Montebello, il dut reconnaître que « quoi qu'on fasse, la question des réformes intérieures restera, pour Pie IX, étroitement liée à celle de la constitution territoriale de l'État pontifical ; qu'on ne parviendrait à résoudre la première, d'une manière tant soit peu satisfaisante, que lorsqu'il nous serait donné de résoudre la seconde. »
Le Pape tint à exprimer les mêmes pensées :