‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 2)Chapitre 26 sur 175 · LA QUESTION ROMAINE A TURIN SOUS DROUYN DE LHUYS · texte numérisé non relu

LA QUESTION ROMAINE A TURIN SOUS DROUYN DE LHUYS

Farini, le chef du ministère qui succéda à Rattazzi(8 décembre 1862), était atteint d'un ramollissement de la moelle épinière; son ministre des Affaires étrangères, Pasolini, homme intègre, instruit et aimable, n'avait ni aspérités, ni éclat. Laforce du cabinet était en Minghetti,le ministre des Finances, et Peruzzi, le ministre de l'Intérieur; tous les deux représentaient ce qu'on appelait la Consorteria. a Co?i Minghetti, bïsogna andar caiiti », avait écrit autrefois Ricasoli : avec Minghetti, il faut se garder. L'insécurité fuyante, c'était, en effet, la caractéristique morale du personnage. Intellectuellement, parleur facile et élégant, économiste très instruit, Peruzzi, sans offrir plus de sécurité, avait plus d'initiative : il était le stratège du ministère, comme Minghetti en était l'orateur.

Dès l'installation du nouveau cabinet, un envoyé de Bismarck, frais arrivé aux affaires,

venait le pressentir sur la conduite qu'il tiendrait en cas d'un conflit entre la Prusse et TAutriche : « Nous serons toujours, lui répondit-on, du côté des ennemis de l'Autriche. » Toutefois la nouvelle amitié ne parut guère dans les premières relations officielles. Pour renouer les rapports diplomatiques, le roi Guillaume envoya le général ^Yillisen qui avait espionné l'armée piémontaise, et combattu contre elle à Solférino. Le Roi refusa de le recevoir. Alors Berlin, qui prit bien le refus, envoya à sa place d'Usedom, homme d'esprit, libéral, italianissime, dans lequel la politique italienne trouva un auxiliaire constant.

- Le ministère ne tarda pas à subir un remaniement : Farini à bout de forces, dut résigner ses fonctions; Pasolini trouvant le fardeau audessus de son amabilité, le suivit; Minghetti prit la présidence du conseil et appela aux Affaires étrangères un jeune député de trente-cinq ans, jusqu'alors inconnu, Yisconti Venosta. C'était un ancien mazzinien ardent devenu un monarchiste modéré. La nomination fit scandale; on s'étonna de voir un jeune débutant hissé à la place de Cavour. 11 justifia bien vite son élévation : par sa dextérité calme, sa sagacité prudente, son art d'indiquer sans dire, ou de dire sans se compromettre; par la précision élégante de son langage, son sang-froid, il acquit dans laChambre, dans le pays et en Europe une juste autorité.

Peruzzi s'appliqua à combattre l'insurrection nationale de Naples, qui renaissait sans cesse

SOUS la forme de brigandage : armé d'une loi terrible, la loi Pica, du nom de son auteur, aussi atroce que les pires lois des suspects, aidé par un sous-secrétaire d'État, Spaventa, dont le nom était aussi une épouvante, il fusillait, déportait, emprisonnait. Il surveillait avec non moins d'énergie ni plus de scrupules les menées des partis extrêmes, et il fît dresser un Dictionnaire des suspects, dit Livre noir, sur lequel plus d'un des ministres postérieurs trouva son nom.

Yisconti Venosla arrangea habilement un petit incident avec la I^rance. \J Aiinis, bateau des Messageries impériales, avait embarqué à Civita-Vecchia cinq brigands napolitains très redoutés. Le préfet de Gênes, averti, les envoya saisir à leur passage à Gênes. 11 y avait là une violation du droit international manifeste, le navire couvert par son drapeau étant réputé partie du territoire français. Le gouvernement italien exprima ses regrets, blâma l'excès de zèle de son préfet et restitua les cinq brigands en demandant leur extradition. Le gouvernement français l'accorda, à la condition que, s'ils étaient condamnés à mort, ce qui, en effet, arriva, leur peine serait commuée.

La tâche de Minghetti n'était pas plus commode: désordre, augmentation constante des dépenses, nouveaux impôts qui ne rendaient pas ce qu'on en attendait, parce qu'ils étaient écrasants : le tout se traduisant par un déficit de plusieurs budgets, évalués à 772157501 lires. Pour parer à cette situation, Minghetti, dans

son exposition financière, proposa un emprunt de 750 millions, la création de nouvelles taxes sur la richesse mobilière et le Dazio Consumo dont il attendait 50 millions, la vente des chemins de fer dont il espérait 200 millions, et des biens domaniaux dont il espérait encore 200 millions; une augmentation de l'impôt foncier par la péréquation ; enfin 30 millions d'économie, moyennant quoi il promettait l'équilibre en quatre ans, au plus, en cinq. La péréquation de l'impôt foncier, établie arbitrairement sur des données incertaines, un cadastre régulier et égal n'existant pas partout, produisit de grands mécontentements, surtout en Piémont où le fardeau déjà si lourd fut encore aggravé.

Un scandale, auquel le cabinet était étranger, embarrassa aussi sa marche, parce qu'il fut occasionné par un des co?isorti\es plus en renom, le banquier Bastogi. En 1862, une commission de la Chambre avait proposé de concéder les chemins de fer méridionaux à la maison Rothschild. La veille de la discussion, le député Bastogi demanda la concession, invoquant l'intérêt pour le crédit national de s'émanciper de sa sujétion au capital étranger. Aux arguments patriotiques il en ajouta de plus sonnants; des parts d'intérêt furent données ou promises aux membres de la commission. Mordini dénonça le scandale; une enquête parlementaire fut ordonnée : presque tous les coupables échappèrent, mais un nommé Susani, auquel avait été réservé l'emploi de secrétaire gêné-

rai de la Société, et Bastogi furent blâmés et obligés de donner leur démission (mai 1864) : les ministres n'avaient pas voté les conclusions de la commission d'enquête et les avaient fait attaquer par leurs journaux. L'opinion publique blâma le parlement et le cabinet.

x\ toutes les discussions se mêlait, par insinuation ou par attaque directe, la question ouverte par Peruzzi, en 1862, de la dépossession de Turin comme capitale. On savait que c'était le projet des consorti et cela donnait un acharnement particulier à l'opposition des hommes considérables du Piémont. Mordini, Florentin de l'extrême gauche^ rappela à Peruzzi son aphorisme que de Turin on ne peut gouverner l'Italie, et le mit en demeure de le réaliser. Peruzzi répondit à la surprise et à l'incrédulité générales :

(( J'ai beaucoup médité sur ce sujet et j'ai toujours cru que le siège du gouvernement doit être à Turin tant qu'il ne pourra pas être transporté à Rome. J'ai dit, à la vérité, le 28 juin 1862, qu'il est grandement désirable que le plus tôt possible la question romaine soit résolue parce que le siège du gouvernement à Turin rendait plus difficile l'italianisation de l'administration-. »

Minghetti renchérit: « On a dit qu'on ne peut

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