Séance du 27 février
organiser l'Italie que de Rome, et non de Turin. Si l'on veut dire que l'Italie ne sera vraiment constituée qu'à Rome, je le concède : si l'on dit que les difficultés pour la constituer seront plus grandes d'un point extrême que du centre de la péninsule, j'en conviens. Mais si F on dit qu'il soït impossible de constituer l'Italie de quelque point que ce soit, je le nie résolument ; la situation topographique d'une cité n'est pas l'élément prédominant dans l'organisation : c'est la volonté des peuples, la sagesse des parlements, la fermeté et l'énergie des gouvernements, car je n'hésite pas à dire que, quelles que soient les difficultés qui s'opposent à l'achèvement de notre entreprise, je crois que d'ici on peut organiser l'Italie, et que la rendre solide et forte sera le moyen le plus puissant pour acquérir Rome (18 juin 1863). » Minghetti lui-même a raconté comhien Peruzzi et lui étaient peu sincères : « Non pas une fois, dit-il, mais plusieurs, dans nos entretiens privés, nous avions parlé de la question, et tous, plus ou moins, nous ressentions vivement que si l'espérance d'aller prochainement à Rome s'évanouissait ïl devenait impossible de maintenir la capitale à Turin ^
A chaque instant, d'ailleurs, la pensée secrète s'échappait et ranimait les alarmes des hommes d'État piémontais. Ainsi San Martino, ayant parlé du mécontentement des populations piémontaises à propos de la péréquation, Minghetti
répondit: « Quand a commencé à se manifester ce mécontentement? Ce fut lorsque ceux qui préfèrent leur parti à la patrie et le municipe à la nation ont semé ces germes de discorde. » Pasolini, préfet de Turin, entretenait le syndic de Turin, le marquis deRorà, de la convenance politique et militaire de transporter le siège du gouvernement dans une cité plus centrale : « Prenez garde, s'écria le marquis, nous nous révolterons et nous prendrons le bonnet rouge. »
Le ministère Minghetti, décidé à découronner Turin de son titre de capitale, n'était arrêté que par les difficultés de l'exécution. S'il avait abordé de front et publiquement son projet, il soulevait des résistances difficiles à surmonter ; celle du Roi n'eût pas été la moindre.
* La question romaine vint fort à propos les tirer d'affaire. La nouvelle de la maladie du Pape l'avait réveillée, et Minghetti, y voyant une facilité pour sa politique intérieure, l'avait fait agiter dans le journal officieux VOpmiotie. Des interpellations à la Chambre avaient suivi les articles de journaux, u A la mort du Pape, disaiton, des démonstrations auront lieu à Rome, malgré la présence des troupes françaises; ailleurs, ce sera une révolution suivie de plébiscite. Le gouvernement italien pourra-t-il assister impassible à ces manifestations? » Personne ne le croyait. Mais que faire? La première velléité avait été de recommencer l'aventure des Marches et de rOmbrie, d'entrer dans les États pontiifi-
eaux et de s'y établir, sous prétexte de devancer et d'arrêter Garibaldi. Nigra prévint que l'Empereur ne se laisserait plus persuader ou surprendre : (( Il ordonnera de faire feu et, en France comme en Europe, tout le monde lui donnera raison (3 juin 1864). » On en vint alors au projet plus raisonnable d'un accord avec l'Empereur sur la conduite à tenir dans le cas de la mort du Pape. Mais Drouyn de Lhuys écarta la proposition : « Notre honneur nous engage à demeurer sur le territoire que nous occupons en Italie aussi longtemps que la sécurité du Souverain Pontife n'aura pas obtenu des garanties suffisantes. Nous avons la confiance que le gouvernement italien s'appliquera, le cas échéant, à maintenir, d'accord avec nous, la tranquillité sur la frontière du territoire pontifical. »
Comme de coutume les Italiens en appelèrent du ministre à l'Empereur. Pepoli, traversant Paris en venant de son ambassade de Pétersbourg, vit l'Empereur qu'en sa qualité de parent il abordait facilement et il lui remit un mémoire, en son nom personnel (mai). A Turin il suggéra à Minghetti et à Peruzzi de reprendre, au point où les avait laissées Cavour, les négociations pour le retrait des troupes françaises de Rome, en y ajoutant comme garantie le transfert de la capitale hors de Turin. Minghetti et Peruzzi trouvèrent géniale l'idée de rattacher la décapitation de Turin à un acte international qu'on présenterait comme un acheminement à la conquête de Rome. Le Roi serait bien obligé de con-
sentir et, si Turin criait, on l'accuserait d'être égoïste et antinational. Dans ce collegamento (association) du transfert de la capitale et de l'évacuation de Rome se trouve la raison intime de la Convention de septembre ^
Pepoli fut expédié à Fontainebleau où se trouvait la cour française pour offrir ce transfert de la capitale, en retour d'une évacuation de Rome dans les termes de la Convention ébauchée avec Cavour. Nigra, invité aussi à Fontainebleau, joindrait ses instances aux siennes.