CHAPITRE III
Le 22 juin 1864, Pepoli et Xigra eurent une longue conversation avec Napoléon III. Ils appelèrent son attention sur les conséquences de la mort procliaine du Pape. « M. Drouyn de Lhuys, dit Xigra, nous prêche la patience et la prudence; mais quelle autorité auront nos conseils si nous n'avons pas en main une promesse d'évacuation? Certainement le général de Montebello a les moyens de réprimer tout mouvement; mais je ne crois pas qu'il soit dans Tintérèt de l'Empereur qu'on en arrive à une telle extrémité. » — L'Empereur répondit qu'il avait toujours eu le vif désir de retirer sa garnison de Rome, mais qu'il ne pouvait le faire s'il n'avait la certitude que cela n'aurait pas pour conséquence la chute immédiate du pouvoir temporel: « Si l'on fait un traité, il ne faut pas laisser planer un soupçon sur la loyauté des parties contractantes. Il faut empêcher que les catholiques de France puissent accuser leur gouvernement d'avoir pris un faux-
fuyant pour livrer la papauté à ses ennemis, n'osant la leur livrer ouvertement: un arrangement qui permettrait de le dire aurait tous les inconvénients d'une solution radicale sans en avoir la grandeur. Il faut donc imprimer un caractère sérieux au traité, en assurer le succès moral. Pour cela il est nécessaire que vous nous offriez une garantie pratique, prouvant qu'il n'est pas une fiction. J'ai la conviction que si le Roi s'engage, il tiendra loyalement sa promesse; mais les masses catholiques ne le croiront pas. C'est un vote du parlement italien qui a proclamé Rome capitale; si je signe le traité que vous me proposez, on criera à la comédie. » A ces mots, Pepoli s'écria qu'il savait qu'indépendamment de cette question et par des raisons d'administration intérieure, le gouvernement du Roi avait l'intention de proposer à Sa Majesté de transporter la capitale dans une autre cité d'Italie que Turin : n'y avait-il pas là la garantie cherchée? — L'Empereur, qui n'avait pas encore pensé à cette combinaison, réfléchit un instant, puis répondit : « Il y a, en effet, là une garantie qui pourrait décider à signer le projet Gavour. » Nigra ne parut point de l'avis de Pepoh; il remarqua a que, le transfert de la capitale n'étant encore que de simple intention, il ne pouvait accepter ({xx ad référendum un accommodement dont la condition serait ce transfert ; .que c'était une résolution bien grave, puisqu'il s'agissait de déplacer le centre du gouvernement et de le transporter d'un milieu solide et sûr dans un élément nouveau ; les difficultés maté-
LA CONVENTION DU 13 SEPTEMBRE 18G4. loi
rielles étaient aussi considérables. » Il insista pour que, cette condition mise décote, on esseivàt de s'accorder sur une action commune au cas de la mort éventuelle du Pape. — L'Empereur lui répondit « qu'il ne voyait aucun autre moyen de donner confiance dans le sérieux de leurs engagements ». — Au surplus il ne se refusait pas, pour ne pas froisser l'opinion italienne, à ce que les deux faits ne parussent avoir aucune connexion entre eux. Si le gouvernement italien commençait par opérer le transfert delà capitale, on ne le rappellerait pas dans le traité.
Pepoli rapporta cette conversation à Turin. Minghetti,Peruzzi etYisconti Venosta acceptèrent cette condition du transfert de la capitale qui flattait un de leurs plus chers désirs. Ils chargèrent Xigra et Pepoli de poursuivre la négociation et d'en assurer le succès par le plus profond mystère : ils n'en instruisirent ni les membres du cabinet, ni le Roi qui était à la campagne. On lui apprit seulement dune façon générale qu'il était question d\m traité sur les bases de la convention Cavour, et que l'Empereur cherchait à obtenir un acte enlevant à l'évacuation toute apparence de trahison vis-à-vis du Pape; pas une allusion au projet contre Turin.
L'Empereur s'étant rendu à Vichy, les pourparlers jusqu'à son retour àSaint-Cloud se poursuivirent avec Drouyn de Lhuys et Rouher.
Rouher n'avait pas pris son parti de la chute de Thouvenel et de l'abandon de sa politique romaine. Dès lors une lutte avait commencé
entre Drouyn de Lhiiys et lui. En avril 1864, elle avait éclaté en une crise telle, qu'il eût fallu, ou que Rouher quittât le ministère d'État, ou que Drouyn de Lliuys abandonnât le quai d'Orsay si l'on n'avait cru devoir pacifier momentanément le différend à cause des nécessités de la session. Le public ne soupçonna rien ; le secret fut fidèlement gardé entre quatre ou cinq personnes, et la lutte continua sans éclat apparent. Rouher voulait ramener Thouvenel aux Affaires étrangères, et placer La Valette à l'Intérieur : ainsi il eût été maître du Corps législatif par la parole, et de l'Empereur par les deux ministres principaux. Il eût voulu aussi se débarrasser de Rouland, « qui, disait-il, n'avait dit et fait que des sottises », de Chaix d'Est-Ange, dont l'insuffisance était démontrée, et de Parieu « en état flagrant d'opposition venimeuse ^).
Dans ces conditions, on imagine quel accueil favorable trouva auprès de lui la proposition de Pepoli. C'était celle qui avait provoqué la chute de Thouvenel ; c'est contre elle que Drouyn de Lhuys avait été nommé. ïl ne supposa pas que celui-ci consentirait à réaliser l'acte qu'il avait été chargé d'empêcher, et il crut que la convention italienne, si on l'agréait, entraînerait le retour aux affaires de celui qui l'avait imaginée, et la chute de celui qui s'y était montré contraire. Il la conseilla donc vivement. Mais Drouyn de Lhuys ne montra pas l'héroïsme qu'on espérait. Dès que
1. Lettre inédite de Thouvenel à Benedetti, du 28 avril 1884, que m'a aimablement communiquée son fils.
l'Empereur lui eut demandé de prendre en considération le projet italien, il s'y prêta sans résistance : « Il s'est fait mon voleur )>, écrivait Thouvenel.
V Garibaldi avait une première fois empêché l'évacuation de Rome : on craignit une frasque nouvelle qui interromprait les pourparlers en cours. De Caprera il s'était installé à Ischia. (19 juin 1864) sous prétexte de santé. Aussitôt s'étaient fait autour de lui un mouvement de vaet-vient, et un concours de révolutionnaires^ annonce d'une expédition quelconque, on ne savait où. La Marmora, quoique sa présence à Turin fût réclamée par Minghetti, restait à ?saple& en arrêt, lorsque tout à coup Garibaldi disparut d'Ischia et rentra à Caprera (14 juillet), presque au lendemain du jour où il venait de confier à ses lieutenants qu'à l'arrivée d'un vapeur attendu de Gênes il s'embarquerait, d'accord avec le Roi, pour Constantinople, que de là il gagnerait les Principautés où il comptait sur le bon vouloir de Couza et donnerait le signal d'une insurrection en Galicie et en Hongrie. Quelle était la cause de ce départ subit?
Le Roi l'avait prié, en une lettre apportée par un messager spécial, de renoncer à son entreprise. Avait-il craint qu'une fois sur son bateau et entouré de ses lieutenants, le héros ne recom-
.!o4 L'EMPIRE LIBERAL.
mençât l'escapade d'Aspromonte , et qu'au lieu de cingler sur Constantinople, il ne gagnât un point du littoral italien? Avait-il été déconcerté par une note anonyme, insérée dans le Dïrïtto déclarant qu'aucun peuple et aucun terrain n'étaient plus propices que l'Italie pour une révolution, et qu'en ce moment l'éloignement des patriotes italiens serait funeste (10 juillet)? Je crois plutôt que Victor-Emmanuel appliquait une fois de plus sa tactique envers les chefs révolutionnaires : il laissait à ses ministres le soin de les surveiller et de les combattre; lui, les caressait, recevait leurs plénipotentiaires et complotait avec eux. Mais ces complots ne concernaient jamais l'Italie, V^enise ou Rome, toujours la Hongrie, les Principautés, la Turquie! Il s'agissait, comme l'a dit spirituellement l'historien Guerzoni^ « d'une énorme lettre de change d'héroïsme et de sang tirée sur la vie d'au moins dix milHons d'hommes, mais que jusqu'alors personne n'avait acceptée; d'une révolution européenne à laquelle rien ne manquait, qu'une chose insignifiante, les peuples qui la feraient ». Les révolutionnaires, toujours crédules, se laissaient prendre à ces amorces; le malin roi en riait derrière ses grosses moustaches; puis, au dernier moment, il envoyait un messager priant ou ordonnant de s'arrêter, et si les conspirateurs passaient outre, comme à Aspromonte, il les faisait fusiller. En attendant il s'était amusé ou plutôt les avait amu-
i . Vita de Garibaldi.
ses, et il n'avait pas perdu son temps puisqu'ils ne lui en voulaient pas et qu'ils étaient toujours prêts à recommencer.
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Garibaldi parti d'fschia, LaMarmora se rendit auprès de Minghetti. Celui-ci lui fit la confidence de ce qu'il tramait, et lui proposa d'entrer dans son ministère, même comme premier ministre, s'il le désirait, et avec n'importe lesquels de ses amis : l'homme le plus autorisé du Piémont, venant lui-même proposer la déchéance de son Piémont, c'eût été un coup florentin de primo cartello. La Marmora n'était pas facile à prendre. Il n'était pas retors comme Minghetti, mais possédait un sens droit qui le préservait des embûches des retors. Il n'insista pas contre le transfert de la capitale, non qu'il l'approuvât, ainsi que Minghetti a feint de le croire, mais par un sentiment de fière dignité, pour ne pas donner à son opposition le semblant d'une passion municipale. Il contesta le principe de la Convention. Il ne comprenait pas que l'Italie se fît la gardienne du pouvoir temporel qu'elle déclarait incompatible avec la civilisation et l'Unité nationale : « Quand on prend un engagement, disaitil, il faut être résolu à le tenir, et il vous sera impossible de protéger comme vous vous y engagez une frontière longue, découpée, n'offrant aucun moyen efficace de défense. Comment em-
pécherez- VOUS Garibaldi et ses amis de la franchir par petits groupes, de former ensuite un noyau, et d'assaillir les troupes pontificales? Et que dira-t-on de nous? On dira que nous avons commis une action indigne. » — De telles considérations ne pesaient guère pour Minghetti. — (( Quand le gouvernement italien, répondit-il, aura fait tout son possible pour empêcher l'invasion, personne n'aura le droit de lui adresser des reproches, quels que soient les événements qui se passeront sur le territoire pontifical. » La Marmora soutint qu'il ne comprenait l'accord qu'avec une rectification de frontières et refusa le ministère. Il consentit seulement à causer avec l'Empereur quand on le lui demanderait.
Pepoli poursuivait les négociations préparatoires avec Drouyn de Lhuys; il le trouvait peu disposé à conclure et soulevant chaque jour de nouvelles difficultés. L'Empereur, le lendemain de son arrivée (7 août), le reçut à Saint-Cloud. Plus accommodant que son ministre sur quelques détails, il refusa toutefois inflexiblement de réduire à six mois le délai de deux ans convenu pour évacuer Rome. Nonobstant, la Convention, telle qu'elle avait été arrêtée par Nigraet Pepoli, fut acceptée par le ministère italien.
Restait à révéler la négociation au Roi et en obtenir son consentement. Minghetti le pria de
se rendre à Turin. Dans la matinée du 12 août, il réunit ses collègues et leur soumit le projet de traité. Tous l'approuvèrent, à Texception de La Rovere, Piémontais. Le Roi ne raccueillit pas de même le lendemain.
A la lecture du protocole secret sur le changement de la capitale, Victor-Emmanuel, d'abord muet, comme foudroyé, enfin s'écria : « Comment ces deux choses ont-elles été réunies ensemble? — Sire, répondit Minghetti, l'Empereur veut pouvoir dire aux catholiques : Je n'ai évacué Rome qu'après avoir mis le Pape à l'abri d'une agression. L'impatience de sortir de Turin nous rendrait très difficile de respecter la frontière pontificale. Si nous transportons ailleurs la capitale, on gagnera du temps, car on ne change pas de capitale comme de vêtement, et si en suite de nouveaux événements l'Italie va à Rome, ce sera si longtemps après que la France n'aura pas l'air de complicité. »
Le Roi se tut encore un moment, puis fièrement: (( Si l'on doit changer de capitale, je le ferai spontanément et quand il me plaira; je ne veux pas qu'on me l'impose. — Majesté, qui vous l'impose? Ce n'est pas l'étranger, c'est le sentiment général des Ualiens. Pepoli a dit à Paris que c'était une résolution déjà prise par le gouvernement italien ; ce n'est pas vrai : rien ne pouvait être décidé sans la volonté de Votre Majesté; mais c'est dans la pensée d'un plus grand nombre qu'on ne croit. — Que dira Turin? s'écria le Roi. N'est-il pas indigne de la récompenser
de tant de sacrifices par un sacrifice encore plus cruel? — Majesté, si le sacrifice avait pour origine des dissensions intérieures, il serait vraiment terrible ; mais il perd sa gravité quand il sert un grand résultat comme l'évacuation des Français de Rome et qu'il est un moyen de salut pour la patrie. — Je ne puis pas m'habituer à cette idée. — Si Votre Majesté, voyait mon âme, elle saurait combien à moi aussi il est douloureux d'abandonner cette ville si bonne, si dévouée à la dynastie; qui a si bien mérité de l'Italie. » — Alors le Roi, frappant fortement la table du poing : « Que vous importe, à vous, Turin? C'est moi qui ai le cœur déchiré, moi qui ai toujours vécu ici; qui ai ici tous mes souvenirs d'enfance, toutes mes habitudes. » 11 arpentait la salle, très agité, les yeux pleins de larmes. — « Je veux, dit-il, savoir, parole par parole, ce qu'a dit Pepoli à Paris, ce qu'on lui a répondu. Je veux être mis au courant de tout. »
Pepoli, mandé par le télégraphe, lui apprit que l'initiative du transfert de la capitale lui appartenait, et il raconta ses conversations avec l'Empereur etDrouyn de Lhuys. Le Roi demanda à réfiéchir. Quelques jours après, Minghetti le retrouva triste, mais calmé. Cependant il ne pouvait se résigner, et il résolut de faire une tentative directe auprès de l'Empereur. Le général Menabrea fut chargé de cette mission ^ Minghetti, de
i. Menabrea venait de se trouver à Vichy avec l'Empereur qu'il avait vu deux fois, mais à qui il n'avait pas parlé de la Convention qu'il ignorait encore.
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son côté, pria La Marmora qui voyageait en Belgique d'aller voir l'Empereur, espérant qu'à la suite de cette conversation le général se déciderait à accepter le ministère.
La Marmora vit TEmpereur avant Menabrea. 11 lui avoua franchement qu'il n'était pas partisan de la Convention parce qu'elle imposait à l'Italie des obligations qu'elle ne pourrait pas remplir : « Que ferons-nous si les Garibaldiens, s'étant glissés à travers la frontière, une lutte armée commence entre eux et les soldats du Pape? Pourrons-nous rester impassibles, l'arme au bras? et si, comme il est probable, le Pape abandonne Rome, ne serons-nous pas accusés de mauvaise foi ou de négligence? » Il ajouta que le seul moyen de rendre le traité sérieux serait de restreindre encore la frontière pontificale en ne laissant au Saint-Siège que Rome avec la Comarca et Civita-Vecchia. L'Empereur se contenta de répondre : « On en a déjà tant pris au Pape! » Il dit à Drouyn de Lhuys après l'audience : a Le général a fait des difficultés à mon projet. Je le regrette, car c'est un brave homme. »
Menabrea remit, le 23 août, la lettre suivante de Victor-Emmanuel: « Je croyais, Sire, que vous m'aviez oublié, et avec moi la cause italienne. Je vois le contraire par ce que Pepoli me rapporte, et je vous en exprime ma reconnaissance. Le traité calmera pour un moment les ardentes aspirations des Italiens, et vous en aurez les bénédictions. Il y a cependant une difficulté assez
grave qui se présente au premier abord dans le transport de la capitale. Votre Majesté n'ignore pas combien les nouvelles provinces doivent de reconnaissance à l'ancien royaume et combien de susceptibilités je dois ménager dans les anciennes provinces. Espérant trouver une solution plus facile, et sûr du bon vouloir de Votre Majesté, j'envoie vers vous le général Menabrea porteur de cette lettre, priant Votre Majesté de vouloir bien l'entendre et accueillir les paroles qu'il vous transmettra comme exprimant mes idées et mes paroles. »
Menabrea proposa de donner deux années pour décréter le transfert de manière à préparer l'opinion à ce grand événement, tout en faisant partir de la signature du traité le délai pour l'évacuation française, ou bien encore de faire consister la translation de la capitale uniquement dans le fait de réunir le parlement ailleurs qu'à Turin. L'Empereur demanda à réfléchir ; maisses réflexions l'amenèrent à considérer qu'après tout ce traité aurait bien des inconvénients et qu'il serait plus- sage, puisqu'on lui en donnait le prétexte, d'y renoncer et de maintenir le statu quo. Drouyn de Lhuys encourageait cette disposition, que Bouher combattait. Le prince Napoléon avertit Menabrea ju danger auquel il s'exposait par trop dlinsislance : « Si vous croyez obtenir quelque chose de plus de l'Empereur, vous vous trompez ; son premier mouvement est toujours le plus large et le plus généreux. Si on lui donne le temps de la réflexion, il trouve des incon-
véiiients là où il n'en avait pas aperçu. Méfîez- Yous des retards, et surtout des gens qui l'entourent aujourd'hui. Le mot de changement de capitale qui effraie tant le Roi n'a pas toute la portée qu'il croit. A peine le traité sera-t-il connu que le trouble se mettra dans la cour de Rome, et bien des événements que vous n'attendez pas surviendront. Hâtez la solution, et surtout [que le Roi ne soit pas compromis dans sa popularité, et qu'on ne puisse pas dire qu'il a abandonné la question de Rome pour Turin. »
Après vingt et un jours d'attente, Menabrea reçut une réponse négative à ses diverses propositions. Le Roi était donc acculé à un oui ou à un non. Il était trop ambitieux, trop épris de popularité, trop lin pour dire non. Il accepta le traité avec toutes ses conditions ; il exigea seulement que la nouvelle capitale fût Florence et non Naples. a. Il serait beaucoup plus difficile,, pensait-il, de sortir de Naples que de Florence,, et le caractère de capitale temporaire s'adapterait mieux à cette cité qu'à l'autre. »
Pepoli fut envoyé à Paris pour signer. Une conférence eut heu à Saint-Cloud (14 septembre), à laquelle assistèrent l'Empereur, Drouyn de Lhuys, et Rouher de plus en plus en possession de son rôle de premier ministre, et le traité fut signé le lendemain, 15 septembre, à trois heures de l'après-midi. Il était ainsi conçu :
«Article premier. — L'Italie s'engage à ne pas attaquer le territoire actuel du Saint-Père et à empêcher, même parla force, toute attaque venant de
l'extérieur contre ledit territoire. — Art. 2. La France retirera ses troupes des États pontificaux graduellement, et à mesure que l'armée du Saint- Siège sera organisée. L'évacuation devra néanmoins être accomplie dans le délai de deux ans.
— Art. 3. Le gouvernement italien s'interdit toute réclamation contre l'organisation d'une armée papale composée même de volontaires catholiques étrangers, suflîsante pour maintenir l'autorité du Saint-Père et la tranquillité, tant à l'intérieur que sur la frontière de ses Etats, pourvu que ces forces ne puissent dégénérer en moyen d'attaque contre le gouvernement italien.
— Art. 4. L'Italie se déclare prête à entrer en arrangements pour prendre à sa charge une part proportionnelle de la dette des anciens États de l'Église. »
Il n'y était pas question du transfert de la capitale; on en avait fait l'objet d'un protocole spécial secret : « La Convention signée en date de ce jour entre LL. MIVl. le Hoi d'Itahe et l'Empereur des Français n'aura de valeur exécutoire que lorsque S. M. le Roi d'Itahe aura décrété la translation de la capitale du royaume dans l'endroit qui sera ultérieurement déterminé par ladite Majesté. Cette translation devra être opérée dans le terme de six mois à dater de la Convention. Le présent protocole aura même force et valeur que la Convention susmentionnée. Il sera ratifié €t les ratifications en seront échangées en même temps que celles de ladite Convention. » On espérait ainsi écarter l'objection de ceux qui •j^resen-
teraient ce transfert comme une exigence imposée par l'étranger.
Cette Convention différait en deux points de celle de Cavour: dans celle-ci l'évacuation française devait être à peu près immédiate ; dans celle-là elle n'aurait lieu que dans un délai de deux ans. Il n'était pas dit un mot, dans le projet de Cavour, du transfert de la capitale. A aucun prix le grand homme n'eût consenti à cette offense envers la ville qui avait été le berceau héroïque de l'indépendance. 11 avait maintes fois déclaré à ses amis qu'il n'y avait de choix qu'entre Turin et Rome : « Tout changement provisoire amènerait une telle perturbation économique et politique qu'il était décidé à l'éviter toujours à tout prix'. »
Le secret, d'abord étroitement gardé, avait été peu à peu étendu. A mesure que la conclusion devenait probable, Minghetti avait cru opportun de se procurer des adhésions en communiquant son dessein aux hommes d'État principaux d'Italie et notamment à Cialdini, Ricasoli, Garibaldi. Cialdini approuva chaleureusement par des raisons stratégiques qui auraient dû faire
i. Vimercati à CastelU, 23 septembre 1864. Carteggio dl CasteUi, t. I, p. 521. Voir aussi les déclarations conformes d'un autre ami de Cavour, Salmour. Séance du Sénat du 1 décembre 1864.
d64 L'EMPIRE LIBERAL.
réfléchir l'Empereur : « Nous sommes aujourd'hui les amis de la France; mais demain nous pouvons être ses ennemis et les alliés de l'Autriche. En vue d'une telle éventualité, nous ne pouvons maintenir notre capitale à Turin, où peuvent en quelques marches arriver deux cent mille Français. Notre capitale, nos dépôts, nos magasins, nos réserves, nos ressources de tout genre doivent être transportés dans cette partie de l'Italie, qui est entre deux mers et protégée par l'Apennin. Tous les débouchés de l'Apennin, de Gênes à la Gattolica, doivent être fortifiés de manière à nous permettre d'arrêter l'ennemi en cas de défaite, et de nous refaire. »
Ricasoli témoigna sa joie : « il espérait que la mort du I^ape rendrait superflue la désignation de Florence, et que sa ville natale n'aurait que pour un temps très bref le malheur d'être une capitale provisoire ». Garibaldi écrivit à son ami Bixio: « Je ne veux pas me mêler de ces affaires embrouillées dont rien de bon ne peut sortir pour mon pays. Qu'on donnela question à résoudre à vous et à moi, et elle sera bientôt résolue. Je me moque des traités avec Bonaparte. »
La Convention signée, Minghetti s'occupa de la mise en scène. Il lui fallait des Piémontais à mettre en façade de son œuvre antipiémontaise. A défaut de La Marmora inflexible, il s'adressa à Lanza, à Sella qui refusèrent aussi. Les consortl florentins, lombards, bolonais, napolitains, durent assumer seuls la responsabilité de leur œuvre. Le consentement du Parlement n'était
pas nécessaire à la validité du traité ostensible sur l'évacuation qui, d'après le Statut, était dans les pouvoirs royaux.' Mais, même en admettant que le changement de capitale pût s'opérer par décret, il entraînait des dépenses exigeant le vote du parlement. Les ministres adressèrent un rapport au Roi, demandant sa convocation au 5 octobre. Ils réunirent en outre un conseil de généraux. La débbération y fut sommaire. Le doyen De Sonnaz ayant voulu présenter quelques observations, le président, prince de Carignan, l'interrompit disant: « Je ne puis accepter aucune appréciation, mais seulement recevoir le nom de la cité que vous jugez le mieux adaptée, hormis Rome et Turin, aux convenances stratégiques d'une capitale ^ » Tous dirent : Florence ; c'était une consigne. Là-dessus on rédigea un solennel procès-verbal permettant de déclarer que les généraux étaient unanimes à considérer l'abandon de Turin et la désignation de Florence comme des nécessités stratégiques. A cette unanimité, manquait la voix de La Marmora qui n'avait pas assisté au conseil.
n fallut bien à la fin que le pubhc entrât à son tour dans la confidence. Dès le mois d'août le bruit avait circulé à Turin qu'on négociait le transfert de la capitale. Dina, rédacteur de YOpi-