‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 2)Chapitre 30 sur 175 · Chiala^ sur Jacopo Dina · texte numérisé non relu

Chiala^ sur Jacopo Dina

LA CONVENTION DU 13 SEPTEiMBRE 1864. 167

et cette fois les morts et les blessés furent ait nombre de 127 : les soldats avaient été disposés si maladroitement qu'ils avaient tiré les uns sur les autres.

Les ministres appelèrent le Roi ; il leur répondit par un aide de camp : « Je ne rentre pas ce soir, parce que je désire que les malheurs cessent, et je ne voudrais pas être témoin du sang des citoyens versé dans le pays qui m'a vu naître... Il faudrait organiser avec le syndic une députation qui viendrait me présenter des excuses, et qui m'indiquerait quelque modification de nature à calmer des citoyens égarés par excès d'amour (22 septembre matin). » Après la manifestation suivante, plus grave encore, il ne vint pas davantage; mais il télégraphia à Minghetti : « L'état actuel des choses ne pouvant durer parce qu'elles sont trop tristes, je vous invite, vous et vos collègues, à donner votre démission. » Et il manda La Marmora.

La Marmora avait, avec la rigidité d'aspect du soldat, les mœurs douces et bienveillantes; très soupçonneux, il se fiait difficilement à quelqu'un et était habitué à tout voir de ses propres yeux; lent à s'engager, une fois sa parole donnée, il n'y manquait jamais; il se laissait longtemps arrêter par l'objection ; mais, sa résolution prise, il la poursuivait avec ténacité. A aucun moment il n'avait eu moins le goût du pouvoir. Le Roi fit appel à son dévouement pour lui et à son dévouement pour Turin, où lui seul empêcherait une nouvelle effusion de sang : u La Convention, quoi'

qu'on en pensât, était un fait accompli, il n'y avait plus à la discuter: il avait donné sa parole de Roi; son fidèle serviteur ne lui refuserait pas les moyens de la tenir. » Le noble général, homme de devoir et de cœur, accepta d'exécuter l'engagement qu'il n'aurait jamais contracté. Ses amis lui donnèrent un concours empressé et, le 29 septembre, il composait un ministère où l'Intérieur était confié à Lanza, les Finances h Sella, la Guerre à Petiti, la Justice au Napolitain Vacca, le Commerce et l'Agriculture aux Lombards Jacini et Torelli, la Marine au Toscan Angioletti; lui-même gardait les Affaires étrangères et la présidence du conseil. L'Empereur n'avait pas été consulté sur ce remaniement : il ne le connut qu'après sa réalisation.

Le ministère déclara dans son programme qu'il acceptait la Convention, qu'il la ferait exécuter loyalement dans toutes ses parties. Fort de cette déclaration, il exprima à Paris le désir qu'on facilitât sa tâche en modifiant quelques-unes des dispositions relatives au transfert de la capitale. Drouyn de Lhuys répondit : « C'est la cour de Turin qui spontanément nous a notifié la résolution de transférer la capitale ; c'est elle qui a pris l'initiative relativement à l'évacuation du territoire romain ; toutes les clauses de la Convention sont solidaires, nous ne pouvons en abandonner aucune. )'> La Marmora demanda alors qu'au moins on lui permît de publier le protocole sur le transfert qui devait rester secret, nen même temps que la Convention dont il fai-

sait partie intégrante. Il jugeait en outre indispensable de soumettre le transfert de la capitale àl'approbation du Parlement et de ne faire courir qu'à partir du décret royal, rendu en conformité de ce vote, le délai de six mois au bout duquel devait être opéré ce transfert, et celui de deux ans assigné comme terme extrême à l'occupation française. Il l'obtint.

Le transfert de la capitale occasionna autant de satisfaction en Italie que de douleur à Turin. Les patriotes trouvaient qu'aucun prix ne payait trop l'évacuation de l'étranger; les annexés se réjouissaient de la tin de l'hégémonie piémontaise, et se croyaient une seconde fois libérés; les ennemis de l'Unité, qui la maudissaient ou la subissaient, s'applaudissaient du châtiment tombé sur le berceau maudit de la Révolution; les fins politiques pensaient qu'il serait utile à leur nationalité naissante de s'exercer à l'ingratitude. Les Toscans se signalèrent par leur effervescence : ils proposaient de punir Turin en réunissant le Parlement à Milan. La Marmora s'en garda bien : il se contenta de renvoyer la réunion du Parlement au 24 octobre.

De tous les reproches adressés à la Convention, aucun ne tourmentait plus Victor-Emmanuel et ses ministres que celui d'avoir trahi le programme national et renoncé à Rome capitale.

no L'EMPIRE [.IBÉRAL.

Il en était troublé autant que de sa douleur de quitter Turin. Précisément, en cette année 1864, il avait engagé des relations personnelles avec Mazzini, Tinfatigable conspirateur, par l'intermédiaire d'un ingénieur nommé Muller. Le conspirateur espérait entraîner le Roi ; le Roi se promettait d'enguirlander le conspirateur. Ni l'un ni l'autre ne réussit.

Mazzini n'entraîna pas le Roi qu'il voulait lancer dans une entreprise révolutionnaire en Vénétie. Le Roi dit à Muller, et lui fît répéter par son aide de camp, le comte de Verasis : « L'expédition inconsidérée de Garibaldi sur Rome a été une vraie trahison après les promesses solennelles données, et on doit en redouter la répétition. Si ce parti veut tenter un mouvement sans attendre que les temps soient mûrs, le Roi fera son devoir pour sauver la nation. Ses amis n'avaient qu'à suivre ses directions ; il laissait à ceux qui les méconnaîtraient la responsabilité d'une tentative précipitée. — Le 24 septembre, Muller trouva le Roi dans une irritation douloureuse, comme hors de lui : « Mazzini, fit Victor-Emmanuel, crie, lui aussi, à la trahison ; il se trompe : dites-le-lui ; le transport de la capitale ne signifie pas renoncement au programme national. Qui vivra verra. »

Mazzini ne tint nul compte de ces assurances et lança un manifeste furibond : « La Convention trahit les déclarations du Parlement : c'est un Aspromonte en permanence si le Gouvernement la maintient; s'il ne la maintient pas,

c'est le déshonneur de la nation, la guerre avec la France, la violation de traités librement souscrits. Le choix arbitraire de Florence irrite justement Turin dont la tradition ne doit céder qu'à la tradition historique incarnée dans liome : » Et il fait dire au Roi, par Muller, qu'il rompt avec lui, et qu'il ne sera plus que républicain * « Il considère les tentatives pour concilier l'Unité et la Liberté avec la Monarchie comme épuisées : il ne reste qu'à travailler sans précipitation, mais sans déviation, pour la République. La dynastie se perd par sa faute; puisque Victor-Emmanuel se résigne à être un préfet de Louis-Napoléon, il finira en Louis XVI. »

Tous les journaux démocratiques reprenaient €e thème, et une feuille spéciale était fondée comme organe des colères de Turin, le Alpi. Garibaldi, qui n'avait pas encore dit publiquement son avis, dépassa toutes les violences, et il ajouta^une page de plus à la basse littérature de son héroïsme : « Que des coupables cherchent des complices, c'est chose naturelle: mais qu'on veuille me plonger dans la fange des hommes qui souillent l'Italie avec la Convention du 15 septembre, je ne m'y attendais pas. Avec Bonaparte, il n'est qu'une convention possible : purifier notre pays de sa présence, non pas en deux années, mais en deux heures. » 0 Pétrarque, Dante, Machiavel, Balbo, d'Azeglio, Gioberti, Guerrazzi, Giusti! voilà le langage ignoble qui a succédé à vos grands accents.

La Marmora essaya d'arrêter ce courant for-

cené d'injures en publiant dans le Journal officiel (4 octobre) le rapport de Nigra sur les négociations^ et le rapport au Roi, présenté le 20 comme exposé de motifs de la convocation du Parlement, que le ministère Minghetti n'avait pas osé publier. Il y était dit, à plusieurs reprises, que la Convention ne peut signifier ni plus ni moins que ce qu'elle dit; c'est-à-dire, que l'Italie s'engage à renoncer à tout moyen violent, mais qu'elle compte toujours sur l'emploi des moyens moraux pour réaliser le programme de Rome capitale.

— C'est une étape, disaient les auteurs mêmes de la Convention. — Le 21 septembre, Perruzzi écrivait à la comtesse d'Agoult (Daniel Stern) : « Il est certain que le parti clérical en France ne manquera pas de présenter cette mesure comme un gage donné que nous abandonnons nos prétentions sur Rome, et peut-être que les organes du Gouvernement français laisseront croire la même chose. Mais il n'en est rien. Florence ne doit être qu'une étape momentanée sur la route qui nous conduit à l'accomplissement des destinées de l'Italie. Dans un gouvernement parlementaire où les ministres devront exposer aux Chambres les véritables motifs d'une si grave détermination, de tels dessous de cartes sont impossibles, et, quoi que dise la presse réactionnaire, n'y croyez pas, la lumière se fera bientôt, et il faudra fermer complètement les yeux pour

\. De Paris, 15 septembre 1864.

admettre alors que le transfert de la capitale soit un acte de renonciation à Rome. Je vous prie de ne pas dire que c'est de moi que vous tenez ces choses. Parlez-en, éclairez l'opinion de vos amis; jamais nous n'avons eu tant besoin qu'on ne se méprenne pas en France sur la portée d'une décision italienne. »

La commission à laquelle fut soumis le projet de transfert de la capitale présenta la même interprétation que Peruzzi : « Sans doute, dit le rapporteur Mosca, la Convention ne donne pas une satisfaction aux aspirations nationales de l'Italie, mais elle n'en est pas non plus un désaveu. Xon, nous ne renonçons pas à Rome; nous ne renonçons pas à y aller dans l avenir ; nous renonçons simplement à y aller par la force. Mais cette renonciation n'est nullement en contradiction avec notre programme national formulé par l'ordre du jour mémorable du 27 mars 1861. 11 est vrai qu'en vertu de la Convention, ce qui n'était qu'une résolution volontaire et spontanée de notre part acquiert la forme et le caractère d'une obligation par contrat et d'un engagement international: mais cette diversité de forme n'altère en rien la substance de la chose, car les motifs qui nous tracent cette ligne de conduite appartiennent à un ordre de choses si supérieur que la nécessité qui en dérivait n'était pas moins impérieuse que celle résultant de la Convention. » Et il fit remarquer qu'aucune expression de la Convention n'indiquait l'idée de transférer provisoirement le siège du gouver-

nement dans une autre ville, et rien non plus que la nouvelle capitale fût choisie définitivement (24 oclobre).

YIII

Les catholiques français ne prirent pas au sérieux la garantie résultant du transfert de la capitale et eux aussi s'écrièrent, mais avec indignation : « Ce n'est qu'une étape. » A leurs yeux, cette Convention était une trahison envers la Papauté, non envers l'Italie; elle consacrait définitivement l'Unité, elle ne tenait aucun compte des réserves dont elle avait accompagné sa reconnaissance, disposait de la Papauté à son insu, sans qu'elle eût été consultée ou avertie ; le Pape était livré, elles garanties apparentes en sa faveur n'étaient que des dérisions, permettant à Ponce- Pilate de se laver les mains de la mort du Juste : <( Ou la Providence signera d'ici à deux ans une contre-convention avec le Pape; ou les Piémontais, qu'ils partent de Turin ou de Florence, seront à Rome, en vertu d'un prétendu plébiscite, d'une émeute disciplinée, d'un massacre, nos successeurs effrontés*. »

Les espérances italiennes et les craintes catholiques ainsi coalisées émurent l'Empereur et Drouyn de Lhuys; ils ne s'arrêtèrent pas aux insolences de Garibaldi et notre ministre Malaret

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