Août
l'ancien régime, c'est-à-dire du régime qui n'admettait ni l'égalité civile, ni la liberté ])olitique,ni la liberté de conscience. L'ancien régime avait son grand et beau côté, mais il est mort et ne ressuscitera jamais nulle part. La société nouvelle no rinngera ni denatureni de principe, tant que nous vivrons. Au contraire, elle ira toujours en se développant dans le sens de son principe. La sociéîé nouvelle, toute fertile qu'elle soit en dangers et en scandales, n'ofTre rien de plus répugnant ([ue les scandales et les abus que la conscience de nos aïeux subissait patiemment, crainte de pire, sous l'ancien régime. J'aime mille fois mieux, moi catholique, vivre en Belgique sous Léopold I"^', qu'en Espagne sous ce Charles III qui a pu^ d'un trait de plume, expulser tous les jésuites de ses vingt royaumes avec peine de mort contre ceux qui résistaient à cet ordre arbitraire ; mille fois mieux qu'en France au xvfii^ siècle quand les parlements, tout en faisant rouer Calas et Labarre, bridaient par la main du bourreau les mandements des évêques en même temps que les ouvrages de Rousseau, forçaient par arrêt des prêtres orthodoxes à confesser, à communier, à enterrer les chrétiens rebelles à l'Église et se croyaient de très bonne foi les dignes représentants des rois très chrétiens, lesquels juraient à leur aise d'exterminer les hérétiques. Je suis donc pour la liberté de conscience dans l'intérêt du catholicisme. Ce n'est pas contre nous qu'on l'invoque : c'est contre nous qu'on la viole. Ah! sans doute
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l'histoire du catholicisme a, elle aussi, plus d'une pag^ sanglante et à jamais regrettable ; mais les excusables cruautés de l'inquisition espagnole et celles de la révocation de l'édit de Nantes, pillissent devant les atrocités de la réforme britannique etde laTerreur française. Sans arrière-pensée comme sans hésitation, j'accepte franchement toutes les conséquences delalibertédeconscience, toutes celles que la morale publique ne réprouve point et que l'équité commande. Les bûchers allumés par une main catholique me font autant d'horreur que les échafauds où les protestants ont immolé tantdemartyrs. Le bâillon enfoncédansla bouche de quiconque parle avec un cœur pur pour prêcher sa foi, je le sens entre mes propres lèvres et j'en frémis de douleur. L'inquisiteur espagnol, disant à l'hérétique : a Crois ou meurs » m'est aussi odieux que le terroriste français disant à mon grand-père : « La liberté, la fraternité ou la « mort. » La conscience humaine a le droit d'exiger qu'on ne lui pose plus jamais ces hideuses alternatives. »
Arrêtons-nous pour joindre les acclamations de nos cœurs à celles qui, à Matines, saluèrent ces magnifiques accents de courage d'esprit et de liberté.
Montalembert n'avait jamais compris la nécessité de sauvegarder, si ce n'est dans les livres des séminaires, les thèses qu'en pratique on était irrévocablement obligé d'abandonner partout. Son esprit épris de loyauté et de sincérité s'en -effrayait: <( Ces pauvres casuistes, s'écriait-il,
ont une singulière façon de servir la religion, de la faire comprendre et aimer du monde moderne. On dirait qu'ils traînent une de ces bêtes féroces que l'on promène dans les ménageries. Regardez-la bien, semblent-ils dire, et comprenez ce qu'elle veut, ce qui est le fond de sa nature. Aujourd'hui elle est en cage apprivoisée et domptée par la force des choses; elle ne peut pas vous faire de mal quant à présent; mais sachez qu'elle a des griffes et des crocs, et si jamais elle est lâchée, on vous le fera bien voir. » Il ne se refusait pas aux réserves obligées : « J'admets pleinement la distinction si justement consacrée entre V intolérance dogmatique et la tolérance civile, l'une inséparable de la vérité éternelle, l'autre indispensable à la société moderne. Je n'entends pas faire d'une question de conduite une question d'orthodoxie. La liberté religieuse que j'invoque ne saurait être illimitée, pas plus qu'aucune autre liberté d'ailleurs, qu'aucune autorité. » Mais on sentait que ces réserves n'étaient que de pure forme, tandis que c'est du fond du cœur que jaillissait l'éloge enthousiaste des bienfaits et des grandeurs de la Liberté. Et aussitôt après les avoir faites il les retirait en conseillant aux catholiques, fussent-ils devenus les maîtres, de n'en tenir aucun compte et, même alors, de maintenir les adoucissements de l'hypothèse et de ne pas revenir aux inflexibilités de la thèse : « N'ayons pas les apparences de vouloir nous introduire dans la société moderne en arborant ses couleurs, en invoquant ses principes, en récla-
mant ses garanties, tant que nous sei'ons les plus faibles, afin de pouvoir nous retourner, à un jour donné, contre les droits de nos adversaires, sous prétexte que l'erreur n'a pas de droits. Après avoir, en d'autres temps, dit : a L'Eglise ne demande rien de plus que la seule liberté, la « liberté de tout le monde », ne nous laissons jamais entraîner à dire sous l'empire d'une protection illusoire : « L'Église seule doit être libre ; la (( liberté n'est bonne que pour nous. » C'est justifier toutes les exclusions, toutes les oppressions, toutes les iniquités dont les ennemis, les faux libéraux ne se feront pas faute pour nous empêcher d'acquérir ou de jouir paisiblement de la liberté dont on leur annonce d'avance qu'on les privera des qu'on sera plus fort qu'eux. Je demande aux jeunes gens, qui vont bientôt nous remplacer dans la lutte, de réprouver avec moi, dans la polémique catholique, ce qui dans la vie publique ou privée serait une déloyauté sans excuse. » Et il s'accusait a d'avoir eu, sous la République, le tort, le grand tort, non pas, Dieu merci, de répudier la liberté, mais de trop nous plaindre, et de trop nous alarmer de ses inconvénients. Vous savez où cela nous a conduits'. » De violentes protestations s'élevèrent contre ce libéralisme. « Où nous sommes et serons les maîtres, lui répondit-on, il n'y a à établir que la domination universelle du Christ qui seule réalisera l'universelle liberté. N'est-ce pas pitié que
1-. Pour le détail, voir la très remarquable Vie de Montalembert par le Père Lecaiîuet, t. III, p. 389 et suiv.
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de donner pour base ii la liberté de l'Eglise la liberté politique, c'est-à-dire de la subordonner à la condition de voir s'élever contre elle la liberté de la nier et de la détruire par toutes les otîenses et par tous les moyens légaux? »
Un évêque sans charité et sans bon sens, qui s'était donné dans l'Église le rôle de dénonciateur, comme M^' Dupanloup celui de pamphlétaire, demanda à Rome le désaveu du discours de Matines. Pie IX, qui aimait le noble orateur et qui n'oubliait pas ses éminents services, se fit beaucoup prier, et il ne lui envoya qu'un avertissement tout confidentiel par l'intermédiaire du cardinal Antonelli : <( Les discours de Matines étaient répréhensibles par le conflit dans lequel ils se trouvent avec les enseignements de l'Église catholique, spécialement les maximes enseignées dans divers brefs et allocutions de Pie VI, dans l'une desquelles, à la date du 26 septembre 1791 , il caractérise comme plané exiliosum et pestilem cet édit de Nantes exalté avec tant d'éloges dans lesdits discours. Ces principes sont rappelés et confirmés dans la lettre de Pie VU ' à M^v de Boulogne, évêque de Troyes en 1814; dans l'encyclique de Grégoire XYI, du 15 août 1832. »
Le Syllabus vint après la lettre de blâme confidentielle, laissant de côté la personnalité de Montalembert, frapper en plein cœur sa doctrine -:
1. Cette lettre protestait contre l'article de la Charte qui, après avoir reconnu la religion catholique comme religion d'Etat, accordait néanmoins la liberté de vconseience: el^-'Ies cultes.
c'est contre le catholicisme libéral qu'il est dirigé. Les purs, M^'' Pie et Louis Veuillot, en firent trophée. Montalembert fut désespéré : « Je pars, écrivait-il à Falloux, ensevelir dans la solitude du Morvan ma douleur et, il faut bien l'avouer, ma honte. » En effet, à ce premier moment, les catholiques, les victorieux, le traitaient comme hérétique, comme pestiféré, et les incrédules avec une commisération méprisante.
Le Syllabus fut connu du public par les journaux, presque aussitôt que de l'Empereur parla communication officielle. L'inconvénient du document était son caractère théologique qui rendait des laïques peu aptes à le comprendre en son véritable sens, avec les nuances nécessaires. Ainsi grossi, exagéré, altéré, il devint l'objet des commentaires les plus violents : c'était un défi jeté à nos institutions et à notre société. On eût dit que Grégoire Yll et Boniface VIÏI ressuscites venaient de fulminer l'anathème contre l'Empereur et ses sujets. Le gouvernement ne garda pas plus de sang-froid. Tout en alarmes, il fit interroger le cardinal Antonelli. Antonelli répondit : « Le Syllabus et l'encyclique ont un caractère purement spirituer; ils n'ont trait en quoique ce soit au domain(' temporel. C'était contre l'esprit du socialisme, contre les mauvaises passions du siècle, qu'était dirigé i'analheme du Vatican et
il s'étonnait que l'Empereur, qui représente les idées conservatrices, ne vît pas ce qu'il y avait de conservateur dans les doctrines émises par le Saint-Père, doctrines qui, du reste, étaient anciennes et avaient été approuvées par à peu près deux cents évêques. Je vous donne ma parole d'honneur qu'il n'y a pas et qu'il n'y a jamais eu dans l'encyclique et le Syllahus le moindre sousentendu politique. Il y a plusieurs années que les congrégations travaillent à cette œuvre élaborée, touchée et retouchée vingt fois, dans le but d'en écarter toute apparence d'appel à une nation plutôt quà une autre. Sa publication à ce moment a été dictée par des considérations d'un ordre purement religieux ; la situation faite au gouvernement pontifical par la Convention du 15 septembre n'avait, en quoi que ce fût, influé sur la rédaction, sur l'esprit, sur l'heure de cette publication. »
Il fallait accepter cette réponse pour bonne et s'en tenir là. Une interdiction du Syllabus ne se justifiait vraiment pas. On n'avait pas à s'opposer à une publication que le Pape n'exigeait pas puisque le Syllabus était adressé aux seuls évêques pour leur servir de guide. Si on ne fût pas intervenu, la plupart ne l'eussent pas publié ou l'eussent accompagné de commentaires propres à lui ôter tout caractère menaçant pour nos institutions. Ceux qui lui auraient donné une signification pratique qu'il n'avait pas et l'eussent tournée en agression contre notre ordre politique, il eût fallu les poursuivre, non dérisoirement
devant le Conseil d'Etat par un appel comme d'abus sans portée et sans sanction, mais devant les tribunaux, par application des articles 201 et suivants du Code pénal.
Les Italiens, auxquels nous envoyions si souvent à tort et à travers des conseils de sagesse, nous en donnèrent un que nous eussions du entendre. Le ministre de la Justice du ministère La Marmora, Vacca, manda à ses procureurs généraux : « Le Gouvernement a considéré, en ce qui a trait aux propositions du Syllabus.qui sont contraires aux principes de la législation nationale, que leur exorbitance ne doit pas échapper au bon sens des populations qui les connaissent par les journaux et, partant, on n'a rien à craindre à ce qu'elles soient publiées du haut de la chaire. Il a cependant jugé convenable de prévenir les évêques du royaume, afin que dans l'exposé officiel ils ne s'écartent ni eux, ni leurs subordonnés, par des commentaires et des discours, du respect du aux institutions de l'État, ce qui les ferait tomber sous le coup des lois existantes ».
Au contraire, Baroche partit en guerre. Il accorda aux évêques l'autorisation de ne recevoir et de ne publier que la partie de l'encyclique annonçant un jubilé, et il leur interdit de promulguer, avec la première partie de l'encyclique, le Syllabus qui y est annexé « parce que chacun de ses actes contient des propositions contraires aux principes sur lesquels repose la Constitution de l'Empire (1" et 6 janvier 1865).
« En présence de la liberté laissée à des écri-
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vains incompétents et hostiles de commenter nos paroleS;,a dit justement Pie IX, on ne comprenait pas la défense de les expliquer, intimée à ceuxlà qui en étaient les légitimes interprètes. » D'autant plus que cette défense était sans portée^ car d'après le droil canonique ultramontain, pour être obligatoire aux lîdèles, il n'est plus nécessaire, comme autrefois, qu'une décision pontificale ait été promulguée par les ordinaires; il suffit qu'elle ait été publiée à Rome et que d'une manière quelconque elle soit parvenue à la connaissance des fidèles. Lorsque Fénelon connut le;, décret qui condamnait les Majîmes des saints ^û monta en chaire, annonça la nouvelle et. se so;umit sans attendre que la bulle pontificale eût reçu l'exequatur royal'. , .
Les évêques de combat, M^'" de Dreux^Brézé et le cardinal Mathieu, nonobstant la défense gouvernementale, lurent on chaire le Syllabu^ : on les frappa d'un appel comme d'abus-, qui leur valut de nombreuses félicitations. Le)s autres évêques ou se turent, ou adressèrent une protestation au ministre des Cultes par lettres pubhques; d'autres, tels que - M^!' Ginoulhiac, jVP' Darboy, M^' Dupanloup, commentèreiit Fen- €yclique, en nUablirent le texte altéré, éclaïr- €irent les propositions obscures, et diluèrent les âpretés théoriques dans des gloses lénitives : le Pape avait réprouvé une certaine civilisation, un certain progrès, une certaine, liberté, non