Moniteur du 14 février 186o
taient docilement ses décisions dogmatiques, mais ils ne se soumettaient à ses directions politiques que si elles étaient celles de leurs convictions, et on ne les voyait pas, sur Tordre d'un pontife qui, en dehors de son magistère spirituel, est un simple prince italien ignorant de nos affaires, passer en un tour de main du blanc au noir, de la monarchie à la république, sauf à opérer l'évolution inverse sur un ordre nouveau. Après le Syilabus comme après FEncyclique de 1832, les catholiques libéraux de ce temps, tout en se soumettant, agirent comme si le Pape n'avait rien dit. Ils y mirent quelque tempérament de forme, ils ne canonisèrent plus la liberté, mais ils la servirent comme si elle était sainte \ et jusqu'à leur dernier jour, ils restèrent catholiques pénitents et libéraux impénitents. La postérité les venge aujourd'hui de leur défaite. Le discours de Matines est devenu la charte de combat des catholiques et ceux-là mêmes qui en demandèrent jadis la proscription en répètent les maximes et en pratiquent les conseils. Plus que jamais la parole de Montalembert vit et triomphe : elle a vaincu le Syilabus.
Ce que l'impartialité oblige à reprocher au catholicisme libéral de l'Empire, ce n'est pas
i. Le Père Lecauuot cite une très judicieuse lettre de M. de Meaux à son beau-père : « L'encyclique n'entend porter aucune sentence nouvelle. Elle rappelle des condamnations prononcées et, dans son ensemble, je ne crois pas qu'elle aille plus loin que l'encyclique de 1832. C'est sous l'empire de ces jugements du Saint-Siège que nous n'avons^ cessé de parler et d'agir. »
d'avoir professé que l'hypothèse devait être considérée comme définitivement acquise, c'est d'avoir affaibli cette vue juste en y mêlant la poursuite d'un ressentiment personnel contre le vaillant lutteur qui, sur tant de points, soutenait le même combat qu'eux; c'est d'avoir joint à la défense de la liberté la poursuite de la haine de Falloux contre Louis Veuillot. Le noble comte ne haïssait pas à demi : il n'avait pas pardonné au faquin plébéien qui, se permettant de ne pas servir ses rancuneS; s'était réjoui du succès du 2 Décembre contre la subversion sociale et s'était montré favorable à l'Empire renaissant. Même la méritoire indépendance que Louis Veuillot venait de montrer en sacrifiant son journal à défendre la papauté n'avait pas désarmé cette liaine. — Simple comédie, disait Falloux, puisque V Univers reparaissait le lendemain sous le nom de Monde et avec les mêmes rédacteurs. — Certainement, mais sauf Veuillot, ce qui était tout. Jusqu'en 1867, Louis Veuillot n'a pu écrire dans aucun journal, tandis que la Revue des libéraux, le Correspondant, restait ouverte à la prose de M. de Falloux.
Le Syllabus n'a donc pas opéré la réconciliation des catholiques, et il a fourni par ses formules trop abstraites et trop théologiques, très maladroites au point de vue de l'effet pratique, un moyen d'attaque permanent aux ennemis de l'Éghse. Il était au moins inutile.
Peu après la Convention de Septembre, le gouvernement étant encore à Turin, se produisirent deux incidents qui témoignaient d'un désir réciproque, sinon de rapprochement, du moins de relations moins tendues. La Marmora, malgré la vive opposition de son collègue Lanza et avec l'encouragement du Roi, retira une loi abolissant les congrégations religieuses, très odieuse à Rome. Le Pape, de son côté, écrivait au Roi (6 mars 1865) pour lui représenter combien il était préoccupé de la vacance d'un très grand nombre de sièges épiscopaux et combien il désirait mettre un terme à cette déplorable interruption de la vie religieuse dans un grand nombre de diocèses. Le Roi communiqua cette lettre à ses ministres en les priant d'obtempérer au désir de Pie IX et de lui envoyer un négociateur. Le choix tomba sur un jurisconsulte des plus compétents, d'une fine et pénétrante intelligence, Vegezzi.
La nouvelle de sa mission fut agréable à l'Empereur, quoique Pie IX ne l'eût pas même informé de sa démarche. Il y vit un acheminement à cette conciliation qu'il rêvait et dont l'espérance était au fond de la Convention du 15 septembre. A Rome comme en Italie, les intransigeants furent également inquiets et irrités. — Voilà le Roi, dirent les uns, qui va se réconcilier avec le Pape et renier la cause nationale. — Voilà Pie IX,
dirent les autres, revenu à ses erreurs de 1847^ qui va livrer à l'ennemi les droits du Saint- Siège. — La Marmora n'écouta ni les uns ni les autres et j)ersévéra dans la politique libérale qui avait permis la publication de l'encyclique. Il eût du aussi saisir cette occasion inespérée de prouver aux catlioliques du monde entier combien était sincère la promesse du programme national de laisser l'Église libre, combien était sérieux le désir de conciliation tant affirmé par les Italiens. C'eut été un premier rapprochement qui en aurait peut-être amené d'autres.
Les questions soulevées par la vacance des sièges épiscopaux étaient multiples comme les causes qui les avaient produites. Une quarantaine de sièges étaient vacants par suite de l'abandon qu'en avaient fait les titulaires; d'autres n'avaient pas été pourvus après leur mort; d'autres ne l'avaient été que par des bulles pontificales non sanctionnées par le gouvernement italien. Il était naturel que le ministère, en accordatit en principe le retour des évêques absents, fît quelques réserves pour certains d'entre eux dont la présence eût provoqué de regrettables maaifestations, et cela fut accordé à Rome. Il était non moins juste qu'on tînt compte des réductions raisonnables, préparées dans le nombre infiniment trop considérable des évêcbés italiens*. Siir cela on se fût entendu. L'accord
i.En ;France il y avait n archevêques et 71 évêques pour uàe population de 36 millions d'àmes; il y en avait en Italie pour 21 millions, 41 archevêques et 183 évêques.
devint, au contraire, impossible dès que Vegezzi exigea que les évoques préconisés par le Pape fussent soumis à Texequalur et au serment. Dans le Piémont et même dans la Lombardie, le Pape ne s'y refusa pas; il n'y consentit pas pour les provinces soustraites à son autorité et à celle des princes ses alliés, parce que c'eut été sanctionner le fait accompli contre lui et renoncer à ses protestations réitérées. Le serment et l'exequatur étaient des antiquailles inconciliables avec le système tant préconisé de l'Église libre; en effet, La Marmora ne les exigeait que parce qu'il n'était pas convaincu de la nécessité de TEglisr libre : « C'est très vrai, écrivait-il, que Cavour était le plus grand, le plus fort et le plus sincère partisan de la liberté religieuse. Mais est-il bien prouvé que cette liberté absolue de l'Église soit praticable et convenable? Ce qui se passe en Belgique nous fait assez voir ce qui se passerait chez nous, si le clergé pouvait tout faire et tout oser. » Lanza eut beau reprendre les arguments de Cavour et insister, La Marmora ne se rendit pas et rompit les négociations (avril à juin 1865). (( U craignait, disait-il, de paraître, en les poursuivant, reconnaître la souveraineté pontificale ! » — Cette rupture n'accrut pas le bon renom de ritalie. Ses ennemis l'accusèrent de ne pas être sincère dans ses promesses de liberté, pas plus que dans ses désirs de conciliation : elle refusait la liberté et elle rendait la conciliation irréalisable ; elle n'aurait plus le droit de reprocher à la Papauté l'obstination de ses refus après la
mauvaise foi des siens. A l'exception de ceux décidés à ne voir ni à entendre, personne ne pourait plus douter que son but unique, quel que fût le nom de ses ministres, était de spolier le Saint-Siège, non de se rapprocher de lui.
L'Empereur venait de fixer un terme probable à notre occupation de Rome. Il était plus désireux encore de mettre fin à celle du Mexique, qui ne rencontrait en France l'assentiment d'aucun parti, tandis qu'au moins les catholiques de tous les partis approuvaient notre permanence h Rome. Il comptait, pour lui faciliter cette retraite, sur l'intronisation de Maximilien. Rejoignons donc ce prince à Mexico.