‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 2)Chapitre 56 sur 175 · Maximilien à Napoléon III, 27 décembre 18G · texte numérisé non relu

Maximilien à Napoléon III, 27 décembre 18G

vaillance et humanité; mais l'ensemble n'offrait aucune garantie de solidité, car il était sans cesse poussé à la défection, soit par ses propres instincts, soit par les excitations des deux partis extrêmes, désormais coalisés contre l'Empire et contre celui qu'ils appelaient le Mannequin des Français.

Maximilien tenait cette armée en profonde défiance; elle coûtait beaucoup et n'offrait aucune sécurité. Bazaine ne contestait pas que militairement elle ne valût pas grand'chose, mais politiquement c'était une force qui, non employée par nous, apportait un contingent aux juaristes. Presque seul à la défendre, il pensait qu'avant de la licencier, comme Maximilien y semblait disposé, il fallait la discipliner, la moraliser, prendre patience jusqu'à ce qu'il n'y eût plus dans aucune province un foyer de résistance, ni un semblant d'organisation, «. ce qui, écrivait-il à Napoléon III, à la fin d'octobre 1864, est une affaire de trois ou quatre mois au

plus ))*,

On débuta par un décret instituant des gardes mobiles rurales^ et l'on réduisit la plus grande partie de l'armée permanente en troupes départementales entretenues à l'aide d'un impôt sur les propriétaires. Ainsi le budget pourrait être réduit au strict nécessaire. Le 25 janvier 1865 fut promulguée la loi organique de l'armée, déterminant les cadres et les effectifs de 31 000 hommes.

\. Bazaine à Napoléon III, 30 octobre 1864.

La loi ne décidait rien sur la manière dont se recruteraient ces effectifs. La Leva avait été supprimée, on n'osait pas établir la conscription, on s'en tint au recrutement par des primes. Pour opérer la réorganisation, Maximilien décréta que le l^"" février 1865, toutes les troupes permanentes ou auxiliaires seraient licenciées, et qu'on formerait quelques unités modèles destinées à servir de type au reste. Cette annonce de licenciement produisit un véritable désastre ; tous les officiers menacés d'être privés de leurs emplois se répandirent en de telles plaintes qu'il fallut suspendre l'exécution de la mesure et l'armée demeura en son état chaotique.

Maximilien ne se lassait cependant pas de décréter : il établit une nouvelle division de l'Empire en 50 départements et 8 divisions militaires (3 mars 1865). Il confia la direction générale de la marine à un jeune lieutenant de vaisseau français, Léonce Détroyat, homme fort intenigentetparlanttrèsbienrespagnol(19mars).

Malheureusement aucune réforme ne pouvait s'opérer sans argent et le budget mexicain se soldait par un déficit permanent. Les dépenses qui, dans le dernier budget de la république, avaient été arrêtées à 59 millions, dépassaient maintenant 200 millions; et les plus optimistes n'estimaient pas les recettes à plus de 80 millions ;

les autres les réduisaient à 50. De ces revenus niai administrés, le meilleur était absorbé par les créances étrangères; on pourvoyait à peine aux services publics indipensables. Non seulement le Trésor mexicain ne pouvait suffire à payer les dépenses de notre armée et de ses expéditions, mais il ne pouvait pas même solder ses propres troupes; le Trésor français y suppléait. Dans un tel état, comment réformer utilement quoi que ce soit? La situation était celle-ci : sans la pacification, on ne pouvait se procurer de l'argent et sans argent la pacification restait impossible.

Maximilien ne pouvait espérer une chance quelconque de s'établir que si on assurait cette pacification du pays tout entier par une armée suffisante et si on l'exonérait de charges au-dessus de ses forces. Il fallait ne pas lui imposer la dépense de l'entretien de l'armée française et de ses expéditions, lui donner le temps de payer les réclamations françaises, lui consentir un emprunt à de bonnes conditions et sans en soustraire la majeure partie au Trésor mexicain, lui envoyer, non des bureaucrates chargés de mettre en ordre un budget qui ne pouvait se solder que par des déficits toujours croissants tant que la guerre civile ne serait pas terminée, mais des hommes d'affaires audacieux, parcourant le pays pacifié et habiles à exploiter ses ressources naturelles. Un Corta ou un Langlais, quels que fussent leur honorabilité et leur capacité, ne pouvaient être utiles : ils n'avaient pas la baguette magique qui fait sortir l'or du sol, en suppri-

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mant l'action du temps. Cette double condition réalisée, l'Empire eût-il pu se fonder? On en peut douter. Mais il était certainement condamné à mort si on ne la réalisait pas.

Or, à Paris on était décidé à ne remplir intégralement ni l'une ni l'autre de ces conditions, et à n'accorder en fait de troupes et d'argent que le moins possible. Quant aux troupes, on ne se découvrait pas encore, mais pour l'argent on était chaque jour plus pressant. On avait eu l'imprudence de faire miroiter devant le Corps législatif les ressources que le Mexique allait apporter à notre budget. On ne voulait pas en avoir le démenti. Une lettre de Fould (14 mars 1865) annonce que le Trésor français ne fera aucune avance au Trésor mexicain, à moins que le gouvernement mexicain ne consente aux conditions suivantes : l'^la remise de 50 millions affectés avec les 12 millions de l'emprunt de 1864 aux règlements des réclamations françaises: 2'' l'obligation de restituer au Trésor français les dépenses de transport de matériel dans les expéditions du Mexique, lesdits frais fixés à 400 000 par mois ; 3" la remise de toutes les douanes à l'administration française qui les gérera pour le compte du gou\ernement mexicain. — Maximilien ne disposait déjà pas de l'armée, on lui enlevait jusqu'à ses minces finances. Qu'avait-il à faire au Mexique? La banqueroute immédiate eût été la conséquence de cet ukase brutal : on le comprit, et. croyant l'avoir suffisamment frappé de crainte, on autorisa confidentiellement Ba-

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zaine, dans le cas où cela serait indispensable à la sécurité de l'Empire, de délivrer des réquisitions sur le Payeur général, jusqu'à concurrence d'une somme de dix millions, à raison de deux millions par mois, destinés au paiem3nt des troupes mexicaines et austro-belges. De plus, la banque nouvelle du Mexique s'engagea à faire une avance de dix millions de francs pendant cinq ans. Ainsi on put durer encore et Fould eut le temps de préparer un second emprunt.

Plus je creuse cette histoire, plus je me sens pris d'une immense compassion pour le malheureux MaximiJien. Afin de s'excuser de l'avoir mal aidé, on l'a accablé : il a été versatile, incapable, sans résolution, il n'a rien su organiser. Comment aurait-il été ferme dans une situation où il n'avait nulle part un point d'appui solide? Comment aurait-il été énergique quand il n'avait à sa disposition qu'une armée française admirable, mais trop peu nombreuse, et des troupes indigènes toujours prêtes à la défection? Comment aurait-il réorganisé les finances et l'administration quand le pays, passant successivement des Français aux Juaristes, sillonné par les brigands €t les guérilleros, était réduit à la plus extrême misère^? Comment aurait-il réformé les impôts quand le pays ne travaillait plus du tout et qu'à côté de chaque percepteur il fallait un soldat? Qu'il ait employé beaucoup de temps à rédiger des décrets, d'ailleurs la plupart excellents, cela est certain. Mais qu'avait-il à faire de mieux dans son impuissance à réaliser quoi que ce soit? S'il

a manqué d'expérience et d'un certain sens pratique terre à terre, il était laborieux, instruit, généreux, loyal, bon, avide de gloire : en l'établissant en une solide assiette, on acquérait le droit de lui imposer une direction et on en eut tiré bon parti. L'infortuné! s'il se fût rendu plus clairement compte de sa situation, au lieu de recevoir des ultimatums de Paris, il en eût envoyé et dit sans ambages : « Voilà à quelles conditions je puis rester, sinon, débrouillez-vous comme vous pourrez, je m'en vais. »

Cui più si convenia dicer : mal feci, Che servando, far peggio... *.

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Maximilien se créa, et cette fois par sa seule faute, un autre embarras qui, à l'heure suprême, pesa terriblement sur sa destinée et qui, au moment même où elle se produisit, l'affaiblit considérablement. — A l'ouverture des séances du Reichstag (14 novembre 1864) François- Joseph avait dit : a L'acceptation qu'a faite, avec mon consentement, de la couronne impériale du Mexique, mon frère l'archiduc Maximilien exigeait nécessairement un règlement des droits d'agnation. C'est pour cela qu'un pacte de famille a été fait à Miramar et mon gouvernement est chargé de vous le communiquer. » Maximilien

1. « Il convenait mieux dire : j'ai mal fait, qu'en persistant faire pire ».

adressa à son représentant à Vienne une protestation contre ces paroles : « Il est à peine croyable qu'un pacte de famille puisse être l'objet d'une communication officielle soumise à la discussion d'un parlement sans le consentement préalable des deux Empereurs. 11 eût été plus prudent que l'empereur d'Autriche couvrît du voile le plus épais tout ce qui se rapportait à une convention intime arrachée à son frère dans un moment suprême. On ne doit pas perdre de vue que c'est sur l'initiative de l'empereur d'Autriche que le trône du Mexique a été offert à Maximilien, que l'acceptation de celui-ci a été subordonnée à la certitude donnée que la majorité de la nation l'appelait à l'Empire, que pendant les négociations, aucune demande ni allusion n'a été faite relativement à l'aliénation des droits de la fortune privée de l'Archiduc, et que ce fut seulement aux derniers moments, lorsque déjà des promesses avaient été faites à l'Empereur et à la députation mexicaine, lorsque des conventions avaient été contractées avec la France et qu'un refus aurait entraîné les plus graves complications en Europe et compromis surtout la situation de l'Autriche, ce fut alors que l'Empereur quittant sa capitale, accompagné de ses conseillers les plus intimes, vint précipitamment à Miramar demander à son frère la renonciation complète et générale à tous ses droits. En souscrivant cette inqualifiable convention, même sans vouloir s'inquiéter de son contenu, l'empereur Maximilien donnait à sa nouvelle patrie adoptive

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le témoignage le moins équivoque et à l'Europe la preuve évidente que rien ne pouvait l'arrêter quand il s'agissait d'une promesse faite par lui. Toutefois les diplomates les plus distingués et les jurisconsultes les plus experts qui ont depuis étudié froidement ce pacte de famille, s'accordent unanimement à déclarer qu'il doit être considéré comme nul et dérisoire. Sans vouloir nous étendre sur la validité des moyens employés pour arracher une signature sous Tinfluence d'événements dont nous pourrons faire ressortir la gravité en temps opportun, il suffira de noter que les Diètes, après avoir obtenu le consentement des deux Empereurs, sont seules compétentes pour régler les droits d'agnation qui modifient un acte de la Pragmatique Sanction et cela quand elles sont convoquées pour cet objet, d'accord avec les princes intéressés, lesquels dans le cas actuel, n'ont pas même été consultés. » (Décembre 1864.)

Tout était étrange dans ce malheureux document. Ce n'était pas l'empereur d'Autriche qui avait inventé la candidature mexicaine; il s'était contenté de l'approuver. On ne conçoit même pas à quoi fait allusion Maximilien en parlant des complications qu'aurait entraînées son refus; la communication au parlement autrichien d'un acte modifiant l'ordre successoral était de toute nécessité dans un État constitutionnel. Mais ce qu'il y avait de plus grave c'était de faire savoir que Maximilien n'avait pas renoncé à ses ambitions autrichiennes, qu'il attendait l'occasion de

les reprendre et que le trône mexicain ne lui était qu'un pis aller provisoire d'attente.

Maximilien envoya directement copie de sa protestation à son beau-père Léopold de Belgique et à ses ministres à Londres et à Paris, avec ordre d'en faire lecture aux ministres des Affaires étrangères. Drouyn de Lliuys répondit qu'il donnait acte de la lecture et que Napoléon lit n'interviendrait pas dans cette querelle entre les deux frères; Russell demanda au ministre mexicain s'il avait l'ordre de lui en laisser copie, le ministre lui dit que non. Léopold fut très contrarié de cette fausse démarche : il savait que François-Joseph très irrité renverrait le ministre mexicain s'il lui communiquait officiellement cette protestation, et il empêcha cette communication. Malheureusement cette protestation ne fut pas ignorée du public. Maximilien, il est vrai, avait ordonné à son cabinet particulier de garder son document secret, mais quelque traître de la cour mexicaine en fit circuler des copies manuscrites et ces copies passèrent dans les journaux. Les Juaristes en prirent texte une fois de plus pour démontrer combien le nouveau trône était peu solide.

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