‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 2)Chapitre 57 sur 175 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Chaque année, pendant les mois qui séparaient les sessions, réfugié aubord delà mer, à l'abri des importunités, dans ma petite villa de la iMoutte, située à l'extrémité du golfe de Saint-Tropez, je repassais les actes que je venais d'accomplir et je préparais ceux qui allaient suivre. J'étais arrivé à un moment décisif. Essaierais-je de reprendre rang dans le camp d'où on m'avait exclu? Me résoudrais-je à entrer dans celui qu'on m'ouvrait? Je ne m'arrêtai pas un instant à l'une ou l'autre de ces hypothèses : le dissentiment avec la gauche, tenant à la conception différente de la politique et non aux personnes, était inarrangeable ; il n'eût semblé concilié que pour reparaître plus

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aigu à la prochaine occasion. Si cependant j'avais consenti à me livrer à discrétion à quelqu'un, c'eût été bien plutôt à mes anciens amis qu'à une majorité à laquelle j'étais non moins suspect, et qui m'eût méprisé si je m'étais confondu dans son troupeau. Mais je n'étais réduit à aucune de ces extrémités. Depuis mon entente avec Morny, je m'appuyais à un puissant auxiliaire en qui j'avais une entière confiance. J'aurais poursuivi mon entreprise libérale tout seul, sans lui, même contre lui; à combien plus forte raison me confirmai-je dans la résolution de la continuer avec lui! Je passai donc ces quelques mois dans la parfaite quiétude de quelqu'un qui ne regrette pas ce qu'il a fait et n'a aucun doute sur ce qu'il fera.

Dans ce temps mourut un homme qui avait eu sur mon esprit une action spéciale : Prosper Enfantin (septembre). Je l'avais connu après 1848. Ayantbeaucoup lu Saint-Simon et entendu Pierre Leroux, j'avais la curiosité de connaître ce penseur qui avait eu le courage de braver le ridicule colossal de fonder une religion baroque au milieu du public sceptique ou gouailleur de Paris. Il était alors revenu de sa religion et rentré dans l'ordre purement philosophique, vivant d'une fonction d'administrateur de Chemin de fer. Chaque dimanche matin, il réunissait rue de la Victoire, dans un déjeuner, où l'on revenait sans y avoir été invité dès qu'on y avait été admis une fois, ses anciens disciples qui continuaient à rappeler respectueusement le Père et qu'il tutoyait

presque tous. Parmi les plus assidus étaient Félicien David, Didier, Guéroult , Arlès-Dufour, Duveyrier,Lhabitant : je ne manquai pas de venir chaque dimanche. On y entamait des conversations politiques, économiques, religieuses qui se prolongeaient durant des heures. Enfantin écoutait, encourageait, résumait, calmait et, quand on s'égarait, ramenait au bon sens. Grand, noble, avec des yeux de clarté, une beauté égale à celle de Léonard de Vinci, une douce et captivante imperturbabilité, à laquelle je ne saurais comparer que celle de l'Empereur, je ne Tai jamais entendu je ne dis pas s'animer, mais même élever la voix. Quoique déjà très assagi par mon expérience de Marseille, parfois cependant surnageait en moi quelque chose desectaire. Il m'en a guéri. Quand je m'abandonnais à cette tendance, il m'arrêtait : « Prenez garde, vous concluez trop vite, réfléchissez; on pourrait vous opposer tel fait ou tel raisonnement; tenez compte de tel intérêt ou de telle disposition légitime d'esprit. » Et peu à peu, sans me brusquer, en souriant, il me conduisait pas à pas, selon les procédés socratiques, à travers les aspects de la question que je n'avais pas soupçonnés ou dont je ne tenais pas compte. Si j'écris les mémoires de ma vie privée, je les commencerai comme Marc-Aurèle en indiquantce que je dois à chacun de mes maîtres ou de mes amis. Enfantin m'a appris à jamais à m'affranchir du plus néfaste des travers intellectuels, le fanatisme de l'absolu ; il m'a mis en possession, plus que je ne l'avais été jusque-là, de la véritable méthode

et façonné mon esprit à embrasser les côtés multiples des choses et des idées ; ce qui donne à la fois la force qui s'attache à la vérité saisie tout entière, et l'indulgence envers les erreurs de ceux qui, moins attentifs ou moins compréhensifs, s'absorbent dans la contemplation exclusive de l'une de ses parties.

Sur ces entrefaites, la Convention du 15 septembre se conclut. Darimon m'écrivit : « J'ai causé dernièrement avec Pepoli et il m'a dit que votre discours de Turin n'a pas été étranger aux résolutions prises. Personne n'a remarqué la coïncidence, gardez la chose pour vous^ » En effet, en juin, j'avais passé quelques jours à Turin, j'y avais vu les hommes politiques de tous les partis, Crispi, Brofferio, Rattazzi, Ricasoli, Peruzzi; je m'étais particulièrement lié avec un jeune député du plus brillant esprit et du plus indomptable courage, Boggio; j'avais prononcé plusieurs discours dans de petites réunions et un grand dans un grand banquet. Mon thème était toujours le même : « Vous vous trompez en croyant avancer vos affaires en disant : Sans Rome notre Unité ne peut s'établir, et c'est pourquoi nous la voulons. — Et c'est pourquoi nous ne vous la donnerons pas, répondront les ennemis religieux ou simplement politiques de votre Unité. Vous n'avez pas plus de droits sur Rome que sur Paris ou V^ienne. ARome vous ne pouvez opposer légitimement au Pape, souverain, à ne

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