‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 2)Chapitre 59 sur 175 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

Ma première visite à mon arrivée à Paris (27 janvier 1865) fut pour Morny de qui je ne savais rien depuis mon départ. Il me reçut avec un mouvement visible de joie et il aborda immédiatement la politique. Il me dit en substance (( qu'il était de plus en plus convaincu que les choses ne pouvaient continuer ainsi : TEmpereur était décidé à ne pas reculer, mais il n'était pas possible davantage de rester dans la situation indécise où nous étions; on pourra encore traîner cette session, puis ce sera tout; il faudra qu'on avance. Il est temps de donner la liberté pour qu'on ne nous l'arrache pas. J'ai proposé à l'Empereur de remplacer l'Adresse par le droit d'interpellation et d'envoyer les ministres à la Chambre; je ne sais ce qu'il fera. Quand je le presse d'accorder la liberté, il me répond que partout où il va, même dans le faubourg Saint-Antoine, il est très bien reçu et qu'on ne lui demande rien. Quant à moi je me suis mis d'accord avec Rouher ;

consentirez-vous à vous joindre à nous? — Cela dépend à quelles conditions. — Avec une loi sur la presse et un programme libéral. — Dans ce cas, je réponds sans hésiter : oui, si cela est nécessaire. Mais permettez-moi d'ajouter avec plus de conviction ce que je vous ai déjà dit, votre intérêt n'est pas de me le demander, maintenant que vous vous êtes assuré un concours d'éloquence aussi efficace que celui de Rouher. Au contraire, vous aurez besoin de quelqu'un qui attire l'opinion publique et qui vous défende librement dans la Chambre. Je ne vous dis pas ceci par prudence et par crainte de me compromettre, car je me ferai le chef de votre majorité. — Eh bien, nous verrons, me dit-il, et je vous préviendrai avant de rien conclure. En attendant il faudra que, comme Tannée dernière, nous nous entendions pour que vous deveniez le rapporteur de quelque loi importante. Rouher et l'Empereur, qui m'avaient blâmé de vous avoir donné le rapport des coalitions, m'en ont félicité et ne s'opposeront plus à une nouvelle nomination. » Je n'avais pas à prêcher un converti. Cependant pour l'affermir dans ses résolutions, je lui communiquai une observation de Machiavel, dont la vérité me frappait dès ce temps-là et que l'observation des faits m'a amené à considérer comme l'une des règles les plus certaines de l'art de gouverner : c'est que les États, république ou monarchie, doivent, à peu près tous les dix ans, ripigliare lo Stato, reprendre l'État, c'est-à-dire le ramener à son principe, et lui rendre par un

rajeunissement la force qui l'a établi : si c'est la terreur, la faire de nouveau sentir ; si ce sont les bienfaits, les renouveler ^ — « Le temps de ripigliare lo Stato, dis-je à Morny, est arrivé pour l'Empereur. Les dix ans fatidiques sont bien passés; la langueur commence; î'afPaissement et le refroidissement arriveront. Qu'il frappe un coup de terreur en envoyant quelques-uns de nous à Cayenne, ou bien qu'il se décide à un coup de liberté! »

Je ne tardai pas à me convaincre personnellement des bonnes tendances que Morny m'avait annoncées en Rouher. Chaix d'Est-Ange, que je rencontrais souvent dans la maison amie de M""^ Benoît Fould, m'invita à dîner avec lui. 11 fut charmant et nous raconta de la manière la plus attachante des anecdotes personnelles de la Présidence de Louis Napoléon. La soirée se passa tout entière en ses récits. Il me dit seulement, par parenthèse, toutefois avec une intention marquée : « Tous les gouvernements ont péri pour avoir laissé l'opposition représenter le progrès, tandis qu'ils étaient l'immobilité ; le gouvernement impérial périrait comme les autres s'il agissait de même. »

Je pensai alors que puisque Rouher était acquis à la réforme libérale, il serait bon de rapprocher Morny et le prince Napoléon, devenu le vice-président du Conseil privé, afin d'écarter de nos pas une difficulté de personnes, les objec-

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