‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 2)Chapitre 60 sur 175 · Dei discorsi 1. III, cap. I · texte numérisé non relu

Dei discorsi 1. III, cap. I

tions sur les choses n'étant pas à redouter de la part du prince. Je me rendis au Palais-Royal. Le prince m'entretint des dispositions de l'Empereur, et ses renseignements furent ceux que j'avais reçus de Morny. <( Il ne travaille qu'à la Vie de César, parce que cela l'amuse, et il ne songe nullement à des réformes libérales. Il est toutefois très préoccupé de l'Instruction gratuite et obligatoire; il la fera probablement. Il croit qu'il serait beau d'apprendre à lire à une nation.

Quoiqu'il reprochât à Rouher de manquer de caractère, le prince reconnaissait ses remarquables qualités. — Il n'avait, me conta-t-il, accepté d'être vice-président du Conseil privé que sur la promesse de la bonne volonté et du concours de Rouher dans certaines questions de liberté civile. Il lui avait dit que sans cela il se disputerait avec les autres ministres, donnerait des attaques de nerfs à l'Empereur qui lui reprocherait de ne pouvoir se rencontrer avec trois personnes sans se quereller.

— « Mais enfin, lui demandai-je, croyez-vous que l'Empereur accordera la liberté? — Non, dit-il. Puis se ravisant : Cependant si l'opinion l'exige, il cédera. Ainsi il m'a dit qu'il ferait bien volontiers Emile OUivier son ministre de l'Intérieur. — Sans doute, lui ai-je répondu; mais je crois qu'il faudra que vous le preniez avec ses idées. » — J'interrompis le prince : a Ayez la bonté, s'il reprend ce propos, de lui dire que vous en êtes certain. Mais il ne s'agit pas de moi en ce moment. En quels termes êtes-vous avec

iMorny? — Nous ne sommes pas bien, quoique nous nous parlions. 11 a du courage, de l'intelligence; c'est le plus intelligent de tous, mais il est paresseux et n'a pas de moralité. Je le déteste comme étant l'incarnation du coup d'État. Vous pouvez avoir de l'influence sur lui, car il parle très bien de vous. » Je lui appris les projets actuels de Morny : « Maintenant que vous êtes au courant, ne consentiriez-vous pas à établir de bons rapports avec lui? — Oui, certainement; néfijociez ce rapprochement, je vous fais mon ambassadeur ordinaire et extraordinaire, vous assurant que je ne vous désavouerai pas. »

Morny accueillit mes ouvertures sans empressement, plutôt d'un air de refus. « Je n'ai jamais fait de mal au prince Napoléon ; il n'a cessé de m'être hostile, m'a empêché d'être président du Corps législatif; il n'a pas voulu entrer avec moi dans le Conseil privé, etc. Il a de l'esprit, mais il manque de bon sens. » Cependant il ajouta : « Puisque vous me le demandez, je ne veux pas vous refuser. Je ne devais pas aller à son bal, j'irai quoique très souffrant. »

Le matin du bal, je reçus de son secrétaire Lépine le billet suivant : « M. le duc de Morny voudrait bien vous voir ce matin pour que vous jugiez par vous-même de son état de souffrance et de l'impossibilité dans laquelle il est de se rendre ce soir au bal de S. A. I. le prince Napoléon. M. le Président en est désolé, surtout après ce qui s'est passé, et il vous priera d'être auprès de S. A. I. l'interprète de ses

regrets. Il est dans l'impossibilité de vous écrire lui-même, n'ayant pas quitté le lit. M. le Président me charge d'ajouter qu'il espère décider M""" la duchesse de Morny à aller, ce soir, au bal du Palais-Royal avec M"""" la marquise de La Valette, bien qu'elle n'ait jamais eu l'honneur de faire la connaissance du prince Napoléon. ))(11 février 1885.)

La duchesse de Morny se rendit, en effet, au Palais-Royal, à la surprise générale.

J'avais trouvé Morny souffrant, non au point de m'alarmer. Je venais cependant le visiter à peu près tous les deux jours, et ces relations qui allaient être à jamais rompues devinrent de plus en plus expansives, confiantes. J'étais admis dans son intimité la plus étroite, qui se composait surtout de M. de Flahaut, vieillard charmant, encore vert et très libéral, et de La Valet le séduisant et rempli de bonne grâce et d'esprit. 11 se croyait si peu menacé qu'il revenait de lui-même, sans y être provoqué, à ses projets politiques. Un jour il me dit : a J'ai rapporté à l'Empereur ce que vous m'avez exposé; j'ai ajouté qu'il serait bien désirable qu'il pût causer avec vous. — Je ne demande pas mieux, dit l'Empereur; seulement il faut arranger cela de manière à ne compromettre ni vous, ni lui; conduisez-le un soir, à cinq heures, sans qu'il ait été annoncé. »

Chaque jour, il paraissait de plus en plus persuadé de la nécessité d'une transformation prochaine : «Je la[sens tellement que moi, qui suis indifférent et paresseux, je consentirai à rentrer aux affaires pour cela. ïl y a sans doute quelque chose à risquer; mais dans quel parti n'y a-t-il rien à risquer? Ces considérations ne m'arrêtent jamais. » Indépendamment du décousu de la politique extérieure, sur lequel il revenait toujours, il était surtout ému par l'antagonisme des conseillers de l'Empereur qui, la plupart du temps, au lieu de s'occuper de l'intérêt public, ne pensaient qu'à se supplanter auprès du Maître. Il m'en racontait des traits navrants qu'il est charitable de taire.

Une fois qu'il se croyait décidément mieux, je le trouvai en train de se faire la barbe, entouré de plus de visiteurs que de coutume. La conversation étant devenue politique, je repris mes idées : « Ollivier a raison, il faut faire ce qu'il conseille et sans retard. )> Et quelqu'un soutenant que'beaucoup pensaient qu'il n'y avait qu'à rester derrière ses lignes et se défendre, il se redressa et, se retournant vivement vers le péroreur, s'écria : « C'est absurde! en politique on ne reste pas derrière ses lignes, on avance ou on recule. »

Un moment où nous étions seuls, je lui dis : (( On prétend qu'au fond vous avez des tendances orléanistes. — Quelle absurdité! j'ai quitté le ministère après les décrets sur les biens d'Orléans parce que j'estimais cette mesure mau-

vaise; mais je n'ai voulu accepter aucun remerciement des Princes. Un jour Maupas, qui me détestait depuis le 2 décembre, m'envoya un de ses agents qui me dit d'un air innocent : « Je (( me rends en Angleterre, et je viens savoir si (( monsieur le comte ne désirerait pas me charger (( d'une lettre pour les princes d'Orléans. — Non », répondis-je tout naturellement, « je n'ai aucune « relation avec les princes d'Orléans. » Alors cet homme, saisi de remords, raconta le rôle ignoble qu'on l'avait chargé de jouer. Oui, j'ai été fidèle aux d'Orléans jusqu'au dernier moment, ce qui prouve que je n'ai pas l'habitude de trahir ceux que je sers. » A ce propos il revint sur les derniers jours de la monarchie de Juillet et il s'indignait contre les membres du gouvernement impérial qui, dans l'opposition alors, le traitaient de borne, et qui, aujourd'hui, se roidissaient contre tout progrès libéral. 11 me raconta la visite qu'il rendit à Louis-Phihppe avant la dernière session de la monarchie de Juillet. Il crut devoir l'avertir des dangers qui s'annonçaient. Le roi Louis-Philippe sourit, lui prit amicalement l'oreille et lui dit : « Soyez sans inquiétude, jeune homme; la France est un pays qu'on mène avec des fonctionnaires publics. »

Cependant, la maladie s'aggravait ; il n'y avait aucune lésion visible, mais un dépérissement continu, qu'augmenta l'emploi de ces moyens dits énergiques par lesquels la médecine achève les malades. Vint le moment où il fut obligé de ne plus quitter le lit et de fermer sa porte. Alors, l'idée

d'un danger prochain se présentant à son esprit, gentilhomme et galant homme jusqu'au bout il fit apporter un coffret contenant des lettres compromettantes pour maintes personnes des deux sexes et les fît brûler devant ses yeux. Le jeudi 9, à six heures du soir, l'Empereur, accompagné de rimpératrice, vint le visiter. D'abord il ne le reconnut pas; puis se réveillant un peu : <( L'Empereur sait combien je lui suis dévoué. » Au moment de le quitter, l'Empereur lui dit : « Aurevoir, Morny. — Non, adieu... Au revoir, ici ou autre part », murmura-t-il. Et comme l'Empereur s'éloignait, il lui flt signe de se rapprocher encore et lui dit : « Ne prenez pas vos inspirations dans le faubourg Saint-Germain. )) Le lendemain vendredi , 10 mars, à huit heures du matin, il expirait âgé de cinquantequatre ans.

Quand La Valette vint lui annoncer la fatale nouvelle, l'Empereur ne put contenir ses larmes; la douleur de l'Impératrice, envers qui il avait toujours été parfait, ne fut pas moindre. — Quant à Routier, me dit son gendre, il est comme un homme à qui on vient de couper un membre : « Il était la tête et j'étais le bras, comment ferai-je maintenant? » A la Chambre la consternation fut générale, si ce n'est dans le groupe des violents qui ne lui pardonnaient pas ses actes et ses projets libéraux. Il échappa à l'un d'eux de s'écrier : « Voilà pour l'Empereur un bon débarras. »

Aucun malheur aussi grave n'avait encore atteint ce souverain. Il n'aurait pas longtemps

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