T. VU
résisté à la pression de Morny, de Rouher, du prince Napoléon, et en pleine puissance, n'étant encore entamé d'aucun côté, il aurait accordé ce couronnement de l'édiQce auquel il ne se décida qu'après des fautes, des affaiblissements qu'eût certainement prévenus un ministère libéral ayant à sa tête un partisan déclaré de l'alliance russe, en défiance de la Prusse, peu enclin à se laisser mener par les impatiences italiennes. Et l'histoire de la France et de l'Europe eût été autre. Le public le sentit. Partout se manifesta uneiaquiétude comparable à celle que tout jeune j'avais constatée à la mort du duc d'Orléans : l'avenir parut moins assuré.
Ma douleur fut peut-être, après celle de ses proches, la plus intense, parce que je perdais plus que personne. L'écroulement de mes desseins politiques à la veille de se réaliser dans des conditions exceptionneUes de succès n'était pourtant pas ce qui m'affligeait le plus ; je ressentais , surtout la perte d'une amitié sûre, déhcate, ij dévouée, qu'une lutte en commun aurait encore affermie. Quelqu'un lui ayant dit un jour : i a Ollivier vous aime bien; il est prêt à se com- 1 promettre pour vous. — Et moi, est-ce que je| ne me compromets pas pour lui? » Puis, après ' un moment de silence : « Nous ne nous compromettrons pas; nous nous illustrerons ensemble. » Le grand a Moteur des belles destinées » ne nous l'a pas permis.
Je fus le seul de l'opposition qui suivit le aucun des membres de la gauche n'eut
la courtoisie de donner ce dernier témoignage de respect à celui dont ils avaient eu tant à se louer et que parfois ils avaient loué, quand il était vivant.
Mince, élégant, le nez d'un ferme dessin, les yeux parlants, enfoncés légèrement sous des sourcils peu accentués, la lèvre ombragée d'une moustache relevée en pointe, une barbiche à la Richeheu, des boucles de cheveux frisés, couronne d'un vaste crâne à moitié dénudé; les traits un peu fatigués; autant de calme que dans le visage de l'Empereur ; plus de finesse daus les contours; moins de puissance dans les reliefs; de hautes manières sans impertinence et sans pose; un naturel parfait : tel il se montrait dans le monde où il s'occupait de théâtre, de petite littérature, de galanterie, attentif surtout à plaire par son affabilité, son esprit, son enjouement, sa belle humeur courtoise.
Traitait-il d'affaires ou vaquait-il à un office public, il devenait autre : ses traits prenaient une gravité froide, presque intimidante; son regard, une force de réflexion pénétrante qui accablait d'avance les à-peu-près et les arguties ; il écoutait ce qu'on pensait plus que ce qu'on disait, et des lèvres closes ne suffisaient pas à lui dérober un secret.
L'esprit admirablement équilibré, il voyait
juste, vite et large; discernant à coup sûr, dans chaque situation et dans chaque affaire, ce qui se pouvait et ne se pouvait pas, il prenait son parti résolument sans se troubler de l'objection, le poursuivait d'un courage tranquille sans se déconcerter de l'imprévu. Il se donnait rarement la peine de vouloir; s'y était-il décidé, sa volonté était d'une constance inébranlable. Il savait que, quoi qu'on fît, on n'enlève pas sa part à ce que les anciens appelaient la fortune, et cela ne l'arrêtait pas. Toutefois, par une clairvoyante préparation, il faisait cette part aussi petite que possible. Dans son courage n'entrait aucune forfanterie/ pas plus qu'aucune fourberie dans son habileté. Très sceptique sur les hommes, il en prenait peu au sérieux ; mais il connaissait, à un degré merveilleux, la grande manière de traiter avec eux, de les gagner, de les retenir, de les conduire, et il ne mesurait pas sa confiance à ceux auxquels il s'attachait. Ne redoutant pas le combat sans merci, il recherchait pourtant la conciliation. Quoique ni cruel, ni vindicatif, il n'hésitait pas à passer sur le corps de ceux qui voulaient lui barrer le chemin, sauf à panser leurs blessures : s'ils avaient survécu. Homme de fer, sous un air de nonchalance dénouée ou indifférente ; toujours prêt à être héroïque en se jouant.
Il conduisait le Corps législatif par la seule autorité de sa personne, non par celle de sa fonction; ne le régentant pas, le charmant. Il tenait si adroitement compte des sourdes susceptibilités qu'elles n'avaient pas le temps de se for-
muler. Il assurait à la minorité la plus large liberté de discussion. En abusait-elle, il la réprimait par une riposte poussée en pleine poitrine, et il ne lui laissait pas l'illusion de croire que, parce qu'il se montrait tolérant, il deviendrait débonnaire.
Si l'homme d'Etat était un produit de Fétude, Morny compterait des supérieurs, car ses connaissances générales étaient restreintes et il n'avait pas le goût de les accroître. Mais la politique est un art plus qu'une science. On naît homme d'Etat, comme on naît orateur, artiste, poète ; on est César, Richelieu, Napoléon, comme on est Bossuet, Mirabeau, Michel-Ange, Corneille, Molière, Shakespeare ou Beethoven, par la grâce de Dieu. Certainement l'effort d'un labeur persévérant est d'un puissant secours, même aux natures prédestinées. Toutefois, à la rigueur, le don inné se suffit à lui-même : trop de savoir appesantit parfois l'instinct dans Faction; une certaine ignorance dispose à plus d'audace; l'application trop intense porte à se terrer dans les détails et fait perdre de vue les larges ensembles.
D'ailleurs, si Morny ignorait ce qu'on apprend dans les livres, il savait beaucoup ce que l'expérience de la vie enseigne. Brillant officier il avait servi avec entrain et gagné la décoration. Suffisamment expert dans la pratique de la vaillance, il le devint en celle de l'industrie en introduisant en Auvergne la culture de la betterave. De plus, exempt de toute présomption, il recherchait ceux
qui savaient ce qu'il ignorait et les interrogeait. J'ai approché ou étudié de près les ministres illustres de mon temps : aucun ne lui fut comparable. Il n'était pas un homme d'État, il était l'homme d'État.
On l'a beaucoup calomnié. Comme Napoléon III, il a trop aimé les dames. A-t-il été un tripoteur d'affaires? je l'ai entendu soutenir, sans qu'on m'en ait donné aucune preuve. Les gens de cour auxquels il déplaisait, parce qu'il n'en tenait pas assez compte et qu'il était libéral, lui attribuaient le dessein de reprendre son rang dans la famille impériale. Il aurait dit : « La recherche de la maternité est permise, j'userai de ce droit; j'établirai que je suis le fils de la reine Hortense, et par suite de son mari, puisque aucun acte de désaveu ne m'a été opposé. » Il n'eût certainement pas gagné un tel procès. Mais il est de toute fausseté qu'il y ait pensé et, surtout, qu'il en ait menacé l'Empereur pour obtenir ce quHl désirait.
Entre l'Empereur et lui, il n'y eut jamais à aucun moment aucune explication, ni même aucune allusion à leur commune origine. Le jeune prince Louis n'avait pas rencontré Flahaut chez sa mère : une lettre de M^^'' Mars, la célèbre comédienne, remise par mégarde entre les mains de la reine, avait amené la rupture dès 181 4. L'existence de son frère lui avait été révélée seulement à la mort d'Hortense par la remise indiscrète que lui avait faite l'exécutrice testamentaire, M"""^ Salvage, d'un pli cacheté destiné
à Morny. Napoléon III parut toujours l'ignorer. Morny , cependant, commit une fois une faute de tact, la seule peut-être qu'on ait à lui reprocher. 11 plaça dans son salon, en face l'un de l'autre, le portrait de Flahaut^ et celui de la reine Hortense. L'Empereur en fut froissé. Il ne s'en plaignit pas lui-même; il en chargea l'Impératrice. Elle s'acquitta si délicatement de cette commission délicate que Morny ne s'en blessa point. — « Le fait est si notoire! lui avait-il dit, que je n'avais vu aucun inconvénient à ne pas le cacher. — 11 y a une grande différence, répliqua l'Impératrice, entre un fait notoire et un fait affiché. Moins vous voudrez paraître frère, ajouta-t-elle, plus vous serez traité comme tel. » Dès le lendemain, le portrait de la reine disparut du salon.
Un grand dignitaire de la pensée, Proudhon, s'éteignit presque en même temps que le grand dignitaire de l'Empire (28 janvier 1865). Il avait d'abord très sainement apprécié la loi des coalitions et il écrivait à Darimon : « Votre manière de juger les coalitions me semble on ne peut plus correcte; mais qu'il faudrait de temps pour faire entrer cela dans la tête d'un Jules Simon! Que ce pédant normalien me dégoûte' ! » Puis par
1. Voir, sur Flahaut, Empire libéral, tome I, p. 12, 56, 235.
un de ces revirements amenés par la pression qu'exerçaient des amis sectaires sur le moins sectaire des hommes, il rompait vilainement quelques mois après avec Darimon, à cause de son concours à la loi des coalitions^ Néanmoins le rencontrant dans une rue de Passy, où il se traînait péniblement, je l'abordai. Il me regarda d'un air un peu ahuri, me reconnut et me dit : Ah ! bonjour. — Êtes-vous mieux? — Il me conta alors qu'il se rendait dans un enclos voisin voir jouer aux boules. Là, il demeurait immobile, la tête appuyée sur son bâton, aussi longtemps que ses forces le lui permettaient, pour tuer le temps. Ce penseur ne pouvait plus penser. Comme il le fit remarquer lui-même, un jour, à Darimon, il existait une disproportion énorme entre son crâne et sa membrure; ce crâne était d'un géant et ce corps faible et délicat comme celui d'une femme. Dès que la faculté de penser s'éteignit en lui, il fut mort. Girardin attribua son mal à l'absence de liberté: « L'incomparable dialecticien vivrait encore, s'il eût pu satisfaire l'impérieux besoin qui était en lui de laisser couler sa pensée; il vivrait encore, s'il eût eu la liberté de publier un journal. » Non il n'aurait pas vécu. Il ne fut pas tué par l'impossibilité d'exprimer sa pensée, mais par l'obligation, pour nourrir sa famille, de tirer sans répit de son cerveau des pensées non mûries. Il tomba sur le sillon, exténué, à bout de forces. La plus modeste aisance maté-