‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 2)Chapitre 62 sur 175 · avril 1864. Darimon, Le Tiers parti, page · texte numérisé non relu

avril 1864. Darimon, Le Tiers parti, page

rielle Veid conservé et, en lui assurant le loisir de la réflexion, lui eût permis de devenir le plus éminent créateur d'idées de notre siècle, tandis qu'il n'en a été que le plus extraordinaire critique, un écrivain toujours admirable, mais sensé et cohérent seulement par échappées, et le plus souvent confus et contradictoire.

Le Prince Napoléon me proposa de poursuivre ensemble le plan concerté avec Morny, toutefois en l'agrandissant. Il ne voulait plus des candidatures officielles ; il méditait la destruction de notre système communal, la Commune latine, et la Constitution pes selectmen, à l'imitation des États-Unis, nommés directement par le peuple, et chargés des services spéciaux; mais cette idée n'était pas mûre, il croyait nécessaire, en attendant, d'exiger le choix du maire dans le conseil municipal. Il ne considérait pas comme suffisant le vote du budget de Paris par le Corps législatif, il voulait que les neuf députés de Paris fissent partie de droit de la commission municipale. Sur les personnes dont il n'avait pas même été question entre Morny et moi, il était tout à fait tranchant : Rouher renvoyé au Conseil d'Etat, Fould et Haussmann exclus, Thouvenel aux Affaires étrangères, moi à l'Intérieur, Walewski à la présidence du Sénat, à la place de Troplong, Girardin préfet de la Seine, le jeune

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Pietri préfet de police, Darimon conseiller d'État, Gueroult quelque chose, mais il ne savait quoi; une quarantaine de préfets destitués. Le tout grossi par une proclamation annonçant que c'était le couronnement de l'édifice. — « Si on fait cela, disait-il, ce sera magnifique : il y aura entre la nation et le gouvernement une lune de miel, sinon on tombe en dissolution. »

Théoriquement la plupart de ces idées de réforme me convenaient, mais pratiquement je ne crus pas sage de demander à l'Empereur de se débarrasser tout d'un coup du vieux personnel qui le servait avec tant d'intelligence et de dévouement, et pas davantage de réclamer tous les progrès à la fois. Cet excès de préventions rebuterait le Souverain et dans tous les cas nous priverait du concours très utile de Rouher. Compléter lé décret du 24 novembre par l'envoi des ministres à la Chambre, par une loi sur la presse selon le droit commun et une loi sur les réunions, voiHt à quoi, selon moi, devait se borner notre effort. Si nous l'obtenions ce serait beaucoup et le reste, avec le temps, suivrait infailliblement. Je me proposais de prononcer, à l'ouverture de la discussion de l'Adresse, un discours dans lequel je répéterais publiquement, en adjurant l'Empereur de m'écouter, ce que j'avais si souvent expliqué à Morny. « C'est à ce moment, dis-je au prince, qu'il faudra m'appuyer auprès de votre cousin. » Cela fut ainsi convenu.

Le hasard d'une rencontre aux Champs-Elysées me convainquit que, malgré sa récente

lettre àGirardin, Persigny n'était pas encore venu à résipiscence, et que son mécontentement ne l'avait pas jeté dans nos eaux. Il m'exprima sa douleur de la fatale idée de l'Empereur d'écrire la Vie de César: « J'aurais compris un livre de considérations générales composé à ses moments de loisir, mais un ouvrage d'érudition ! Au lieu de raconter la vie d'un grand homme, il vaudrait mieux faire un grand règne. D'ailleurs il est toujours entouré de la même bande d'endormeurs. Quand il se réveille et qu'il veut quelque chose, ils lui font des objections, soulèvent des difficultés; il suspend et oublie. Ce qu'il faudrait en ce moment pour satisfaire l'opinion, ce serait un développement immense de travaux. Fould résiste en citant Gladstone qui, chaque année, réalise des économies; mais je réponds que la situation de l'Angleterre, qui a achevé son outillage national, ne saurait être comparée à celle d'un pays comme le nôtre dans lequel rien n'est achevé. Gladstone, du reste, sachant mon opinion, m'a fait savoir qu'en France il penserait comme moi. »

Je constatai de bien plus réconfortantes dispositions dans un autre ministre, Duruy, que je rencontrai par le même hasard de promenade. Je lui dis tout le bien que je pensais de TEmpereur et ce que j'en espérais. De son côté, il me manifesta les meilleures dispositions, et il me donna l'assurance qu'il ne négligerait aucune occasion d'appuyer la cause libérale. Récemment il avait écrit à l'Empereur pour que ma candida-

tare au Conseil général ne fût pas combattue ; il n'avait pas réussi, cela ne le découragerait pas \

i. Dans les souvenirs de Duruy se trouve la lettre qu'il adressa à l'Empereur après cette rencontre :

(■ J'ai rencontré hier M. Emile Ollivier, avec qui j'ai causé en ma vie deux ou trois fois, mais qui paraît très sympathique à ce qui se fait dans l'Université. Je l'ai félicité sur l'acte de courage qu'il a accompli l'an dernier en refusant de subir la servitude de son parti. Je dois dire qu'il m'a parlé de l'Empereur comme n'en parlent pas ceux qui doivent le plus à Votre Majesté, en termes très nets d'admiration et de reconnaissance. Il m'a dit ce mot très significatif: « Encore une loi comme celle des coalitions et, avant cinq u ans d'ici, les ouvriers ne s'occuperont plus de politique. » Il ajoutait : «Gomme il est fâcheux que Jules Simon prostitue « son talent à flatter des passions! » Dans toute cette conversation, M. Emile Ollivier s'est montré très autoritaire (avec l'Empereur Napoléon III à notre tête) et très sagement démocratique. Ou je ne me connais pas en hommes, ce qui pourrait bien être, ou en voilà un. Dans tous les cas, je me dénonce moi-même à l'Empereur comme très sympathique à ce courage réfléchi, à ce talent élevé, à cet esprit honnête qui m'a paru n'avoir que l'ambition d'un bon citoyen, celle qui va aux choses à faire et non aux honneurs à acquérir; et je me dis que si l'Empereur a fait de moi un ministre, l'heure de quelque autre homme nouveau pourra bien venir un jour. L'Empereur nous recevra tout à l'heure, je le prie de vouloir bien se souvenir qu'il a été à peu près seul dans le Conseil pour la loi sur la contrainte par corps, sur les coalitions, sur le mur de la vie privée, etc., etc. (l) mars 1865). »

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