‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 2)Chapitre 64 sur 175 · T. VIT · texte numérisé non relu

T. VIT

imprenable. Par cet acte de patriotisme, l'Italie se constitue définitivement et se réconcilie en même temps avec la catholicité. Elle s'engage à respecter l'indépendance du Saint-Siège, à protéger les frontières des États romains et nous permet ainsi de retirer nos troupes. — Au Mexique le nouveau trône se consolide, le pays se pacifie, et ses immenses ressources se développent. — Toutes nos expéditions touchent à leur fin : nos troupes de terre ont évacué la Chine ; la marine suffît à maintenir nos établissements de Cochinchine ; notre armée d'Afrique va être réduite, celle du Mexique rentre déjà en France, la garnison de Rome reviendra bientôt, et en fermant le temple de la guerre, nous pourrons avec fierté inscrire sur un nouvel arc de triomphe : A la gloire des armées françaises, pour les victoires remportées en Europe^ en Asie, en Afrique, en Amérique. »

Il justifiait la mesure prise contre l'Encyclique : <( Plus nous entourons le clergé de considération et de déférence, plus nous comptons qu'il respectera les lois fondamentales de l'État. Il est de mon devoir de maintenir intacts les droits du pouvoir civil, que depuis saint Louis aucun souverain de France n'a jamais abandonnés. »

Il défendait le nouveau système commercial de la crise qui sévissait sur l'agriculture : « En 1851, sous le régime de l'échelle mobile, l'avilissement -] fut bien plus considérable ; cette année même les exportations dépassent de beaucoup les importations, et notre commerce extérieur qui était, en

1851, de 2 milliards 604 millions, monte aujourd'hui au chiffre prodigieux de plus de 7 milliards. »

Il annonçait ensuite un certain nombre de projets propres à faciliter la libre expansion de l'initiative individuelle, par une liberté plus grande laissée aux associations et aux sociétés ouvrières; d'autres destinés à élever la situation intellectuelle du peuple par la diffusion de l'instruction primaire, a car dans le pays du suffrage universel, tout citoyen doit savoir lire et écrire » ; d'autres à accroître le bien-être général par l'achèvement rapide de nos chemins de fer, de nos canaux et de nos routes, d'augmenter les garanties de laliberté individuelle par l'autorisation delà mise en liberté provisoire, avec ou sans caution même en matière criminelle, par la diminution des rigueurs delà détention préventive, par l'abolition de la contrainte par corps pour revenir à cette règle du droit primitif de Rome que (( c'est la fortune et non le corps du débiteur qui doit répondre de la dette ».

La conclusion était un refus de toute réforme politique : « Maintenons avec fermeté les bases de la Constitution. Opposons-nous aux tendances exagérées de ceux qui provoquent des changements dans le seul but de saper ce que nous avons fondé. L'utopie est au bien ce que Tillusion est à la réalité, et le progrès n'est point la réalisation d'une théorie plus ou moins ingénieuse, mais l'application des résultats de l'expérience consacrés par le temps et acceptés par l'opinion publique (15 février 1865). »

Le passage du discours sur la Convention du 15 septembre eut un retentissement douloureux en Piémont, « petit pays au pied des Alpes » ! Petit pays géographiquement oui, mais grand par la tradition, par le génie politique, par l'héroïsme militaire, par la puissance de la volonté, sans lequel l'Italie ne se serait point faite et qui jusqu'alors avait été à lui seul toute l'Italie. Le Piémont ressentit comme une injure cette phrase où l'Empereur n'avait mis aucune intention impertinente : « 0 Piémont! s'écria le journal le Alpi, tu te croyais terre italienne, tu croyais que le sang que lu as versé, que la noble initiative que tu as prise et poursuivie pendant tant d'années, t'avaient acquis le droit de te considérer comme tel. Non, l'histoire ment, elle niait la conscience de son peuple. Ils mentent, les ossements de ses soldats répandus dans la vaste péninsule. Le Piémont n'est pas terre italienne. Piémont et Italie sont deux choses distinctes. 11 y a une patrie italienne et un petit État auquel les membres épars de la patrie italienne cherchent à se rattacher par de faibles liens. Et nous qui nous croyions Italiens ! >> Au milieu des fêtes du carnaval, on jeta à profusion, même dans les carrosses du roi, des cartolines sur lesquelles était représenté Pietro Mica, au moment où il allumait sa mine, avec cette inscription : (( A

Napoléon III, Pietro Mica*, citoyen du petit pays au pied des Alpes. »

C'était en Piémont que Napoléon III jusque-là avait compté ses amis les plus solides ; la Convention du 15 septembre les avait refroidis; le petit pa(/s au pied des Alpes, à l'exception de quelques fidèles comme La Marmora, les lui aliéna complètement, et quand il les implora à l'heure de ses revers, il les trouva sourds, insensibles. Le « petit pays au pied des Al|)es » s'éleva entre eux et lui.

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Une autre phrase du discours suscita aussi quelque souci: « Dans un pays de suffrage universel tout citoyen doit savoir lire et écrire. » C'était au ministre de l'Instruction publique Duruy, qu'il appartenait de réaliser ce desideratum et cela ne lui était pas facile. Ses collègues

1. En 1706, pendant le siège de Turin, trois compagnies de grenadiers français s'étaient avancées dans une galerie donnant accès dans la citadelle. Pietro Mica, mineur, gardait avec un de ses compagnons une des portes intérieures de cette galerie, derrière laquelle se trouvait une mine. Il ordonne à son compagnon d'y mettre le feu ; celui-ci hésite, calculant qu"il n'aurait pas le temps de se sauver. — Vat'en, lui dit-il, tu es plus long qu'une journée sans pain. — Il attend qu^'il se soit éloigné, met le feu et saute en l'air avec les trois compagnies françaises et une batterie de quatre canons. Le duc de Savoie accorda à titre de pension, à la veuve de Pietro Mica et à ses enfants, deux rations de pain par jour, leur vie durant.

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le considéraient un peu comme un suspect. Quand il arrivait, les conversations politiques s'arrêtaient. Sa position eût été intenable sans l'appui constant de l'Empereur. 11 avait la précaution de ne prononcer aucun discours sans le lui soumettre en épreuves, et aucun d'eux ne lui fui renvoyé avec une correction ou une rature. Un jour, le ministre de l'Intérieur Boudet^ vint lui dire qu'il ne pouvait pas insérer au MonHeur des paroles qu'il avait prononcées la veille sur l'histoire du travail, devant cinq cents ouvriers de l'Association Philotechnique parce qu'elles contenaient des idées contraires à la politique du gouvernement. Duruy le laissa aller et lorsqu'il eut fini, il lui montra l'exemplaire sur lequel l'Empereur avait écrit de sa main : « Discours très politique. » 11 avait aussi la bonne chance de ne pas inspirer à l'Impératrice l'antipathie dont pendant un temps elle poursuivit Thouvenel. Ses idées religieuses n'étaient guère orthodoxes. 11 doutait que la religion catholique ait eu une grande influence de moraiisation sur les peuples, tout en croyant qu'elle pouvait élever très haut le cœur de quelques individus, et produire les admirables dévouements du missionnaire ou de la sœur de charité: ". Au moyen âge, FÉghse a tenu dans sa main, durant des siècles, des ponu-

1. Les notes de Duruy disent que ce ministre de l'intéricai ■était La Valette, c'est impossible. Le discours aux ouvriers de l'Association Philotechnique est du 19 février 1865, et La Valette n'a été appelé au ministère de l'Intérieur que le 28 mars 1865.

lations dociles à son autorité, en a-t-elle amélioré les mœurs? Si l'on met à part quelques nobles et pures intelligences que l'Église forma, nul temps n'a connu plus de grossièreté, de violence et de vices \ » Il ne dissimula pas à l'Impératrice ses opinions. Un jour en présence de ses collègues elle lui dit : a Vous êtes protestant, monsieur Duruy? — Non, Madame, mieux que cela. » Une autre fois dans la chapelle de Saint- Cloud elle lui offre de l'eau bénite: « Pardon, Madame, je n'en use pas. » L'Impératrice qui aimait la crânerie des attitudes n'en voulut pas au nouveau ministre de sa sincérité, d'autant plus qu'il professait en même temps le respect le plus libéral de la conscience d'autrui jusque dans sa propre famille, puisqu'il ne s'opposa pas à ce que sa femme abjurât le protestantisme et se fît catholique-.

Duruy proposa à l'Empereur l'obligation et la gratuité de l'instruction primaire: « Au point de vue politique, lui écrivait-il (6 février 1865), il y a urgence d'agir: contre les orléanistes, en opposant la loi de 1865 à celle de 1833 qu'ils ont sans cesse à la bouche; contre les cléricaux, qui vivent de ténèbres, en faisant la lumière; contre les républicains, en leur arrachant une arme des mains. Le baron de Seebach, ministre de Saxe, a entendu le fils d'Arago dire: « La gratuité et l'obligation, jamais l'Empereur ne fera cela; il

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