MiCHELET
même après les Discours de Machiavel, la Grandeur et Décadence de Montesquieu et le prodigieux chapitre du Discours sur l'histoire universelle de Bossuet.
Le point de vue auquel se place l'Empereur a été parfaitement défini aux dernières lignes du volume : « Ne cherchons pas sans cesse de petites passions dans de grandes âmes. Le succès des hommes supérieurs, et c'est une pensée consolante, tient plutôt à l'élévation de leurs sentiments qu'aux spéculations de l'égoïsme et de la ruse; ce succès dépend bien plus de leur habileté à profiter des circonstances que de cette présomption assez aveugle pour se croire capable de faire naître les événements, qui sont dans la main de Dieu seul. »
11 ne veut pas qu'on prête à César, plus qu'à tout autre homme supérieur, des mobiles mesquins et des prévoyances surhumaines. \\ demande qu'on examine les faits en eux-mêmes, et non par le caractère que les événements postérieurs leur ont donné. Il n'admet pas, par exemple, que César se soit allié avec Pompée parce qu'il croyait pouvoir l'abattre après l'avoir grandi : il a soutenu cet illustre capitaine parce qu'il adoptait la même cause que lui et qu'il était devenu le mari de sa fille. Il ne considère pas non plus comme vrai que César devenu proconsul aspirait à la souveraine puissance en partant pour la Gaule : il ne pouvait penser à régner sur Rome, pas plus que le général Bonaparte, en partant pour l'Italie en 1796, ne pouvait
rêver TEmpire. Était-il possible à César de prévoir que, pendant un séjour de dix ans dans les Gaules, il entraînerait toujours la fortune, et que, au bout de ce long espace de temps, les esprits à Rome seraient encore favorables à ses projets? Pouvait-il deviner que la mort de sa fille Julie briserait les liens qui l'attachaient à Pompée? que Crassus, au lieu de revenir triomphant, serait vaincu et tué parles Parthes? que le meurtre de Clodins bouleverserait toute Tltalie? enfin que l'anarchie, qu'il avait voulu étouffer par le Triumvirat, serait la cause de son élévation? César a varié dans les moyens qu'il a employés, et il a, à mesure que les circonstances l'ont servi, élevé le but de son ambition. Où il n'a pas varié, c'est que dès le début il a adopté une cause dont il a été d'abord le courtisan, puis le serviteur et enfin le maître, et qu'il n'a à aucun moment abandonnée : celle du peuple, des italiotes, des provinciaux, de tous les opprimés, la cause des Gracques et de Marius.
On chercha beaucoup dans le volume des allusions à la propre histoire de l'Empereur. 11 y en a certainementquelques-unes. Ainsi, il explique ses hésitations à faire le coup d'État, par cette phrase : «Quelque ambitieux que soit un homme, il ne conspire pas lorsqu'il peut atteindre son hut par des moyens légaux. » Il se justifie de s'y être décidé par cette autre : (( On peut légiti mement violer la légalité, lorsque, la société courant à sa perte, un remède liéroïque est indispensable pour la sauver, et que le gouvernement,
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soutenu par la masse de la nation, se fait le représentant de ses intérêts et de ses désirs. » 11 a évidemment en vue sa campagne d'ïtalie en écrivant : « On voit quel prix le Sénat attachait alors à rinfluence morale et à cette vraie popularité que donne la gloire d'avoir affranchi un peuple. )> [1 cite dans la même pensée avec complaisance, ce passage de Tite-Live : « Il était donc une nation sur la terre qui, à ses frais, au prix de ses fatigues et ses périls, faisait la guerre pour la liberté de peuples même éloignés de ses frontières et de son continent ; elle traversait les mers afin que dans le monde entier il n'existât pas une seule domination, et que le droit, l'équité, la loi, fussent partout les plus puissants. »
On rencontre à chaque instant des maximes où il se retrouve : « Des excès du pouvoir naît toujours un désir immodéré de liberté. — Quand les gouvernements repoussent les vœux légitimes du peuple et les idées vraies, les factieux s'en emparent comme d'une arme puissante pour servir leurs passions et leurs intérêts personnels. — Lorsque, au milieu de la prospérité générale surgissent des utopies dangereuses, sans racines dans le pays, le plus simple emploi de la force les fait disparaître; mais, au contraire, lorsqu'une société, profondément travaillée par des besoins réels et impérieux, exige des réformes, le succès de la répression la plus violente n'est que momentané: les idées comprimées reparaissent sans cesse, et comme l'hydre de la fable, pour une tête abattue cent autres renaissent. — La démo-
cratie confiante et passionnée croit toujours ses intérêts mieux représentés par un seul que par un corps politique. — Le progrès n'est pas l'application d'une théorie plus ou moins ingénieuse; c'est l'application des résultats de l'expérience consacrés par le temps, et acceptés par l'opinion publique. »
Toutefois ce n'est pas dans tel ou tel passage qu'il faut rechercher Napoléon ITl : il se découvre dans le livre tout entier; on peut l'y voir comme dans un miroir. En racontant l'histoire des autres il se montre ce qu'il fut en faisant la sienne : avant tout, noble, élevé, d'une haute raison, d'une constante mesure, d'une scrupuleuse équité, d'une indépendance de jugement qu'aucun parti pris systématique ne fausse ou qu'aucune arrière-préoccupation personnnelle ne corrompt. Il ne défigure ou ne supprime pas un fait; il n'outre pas le mérite de son héros et ne s'abandonne pas aux fadeurs du panégyrique. 11 ne déprécie pas non plus les personnages qui ne lui sont pas sympathiques : Cicéron est certainement de ce nombre et, cependant, il n'a pas sur lui de phrase aussi sévère que celle de Mont-esquieu : « Il avait un beau génie mais une âme souvent commune \ »
Le stvle est concis, non de la concision brûlante
4. Gaston Boissier, Cicéron et ses amis. Il est impossible de s'occuper de Cicéron sans lire ces études si fines, si nourries, si judicieuses et souvent si profondes de l'éminent secrétaire perpétuel de l'Académie française. M. Boissier refuse ù Cicéron les qualités du bon politique.
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de Tacite, ou de la concision incisive de Machiavel, ou de la concision pleine de Bossuet ou de la concision colorée de Michelet : la sienne est froide, mais d'une telle perfectioQ de justesse et de simplicité, d'une telle limpidité de source, qu'au travers on aperçoit les idées et les faits en une vivante réalité. Pas de véhémence ou d'éclat d'éloquence, mais aussi aucune lourdeur, ni tension; un mouvement continu, ferme, qui peu à peu pénètre, persuade et finit par entraîner.
Il est bon d'entendre une républicaine, qui fut un maître en l'art, George Sand : « Au point de vue littéraire l'ouvrage est sans défaut, ce qui ne veut pas dire qu'il soit sans attrait et sans couleur; tout est merveilleusement clair, sobre, rapide et plein. C'est sans doute le résultat d'un très grand travail; mais nulle part on ne sent Teffort ni la confusion. Gela semble venu tout d'une haleine sur les lèvres d'un penseur érudit, qui résume l'œuvre de tous les anciens historiens avec tant de facilité qu'on croirait les entendre se résumer eux-mêmes. Les jugements personnels sont très courts, mais d'une formule excellente, et si la couleur en est sobre, le dessin n'en est que plus ferme et la portée plus franche. Il en faudrait citer plusieurs, car personne n'a jamais mieux dit. Un ouvrage si éminent comme talent d'exécution, et rempli de sentiments si élevés, doit tendre à élever le niveau des idées et à servir l'œuvre du progrès. C'est, à coup sûr, la pensée qui Ta dictée, et non celle de soutenir une thèse
OU de montrer une capacité intellectuelle qui avait fait ses preuves*. »
A part quelques connaisseurs érudits qui apprécièrent le livre comme un des meilleurs écrits dans notre langue sur cette époque, le public le lut peu et resta froid parce qu'il n'était pas amusant. L'opposition en prit occasion de cribler de lazzis et d'outrages l'Empereur en la personne de César qui n'avait jamais été autant vilipendé. Elle se déchaîna puérilement contre celte assertion d'une évidence axiomatique, qu'il est des hommes providentiellement destinés aux hautes missions. Le génie, sous toutes ses formes, ne cons(itue-t-il pas une prédestination providentielle? Et certains hommes, selon la belle image de Mommsen, ne sont-ils pas nés pour commander aux peuples comme le vent commande aux nuages?
1. L'article fit scandale parmi les purs et George Sand eut à s'en défendre : «< Quant au jugement sur l'ouvrage, je n'ai pas eu l'embarras que vous me supposez. Si j'eusse trouvé l'ouvrage mauvais, je n'eusse pas fait l'article. C'était Ijien simple. Je suis la première personne qui ait été à même de le lire, et mon compte rendu est le premier qui ait été fait. J'étais donc très libre de mou jugement, et j'ai trouvé que le livre avait du mérite. Je savais pertinemment qu'il était tout entier, et sans correction aucune, du fait de celui qui le signe. Donc je devaismon éloge impartial au talent, qui est réel. Quant à approuver et admirer César, le diable ne m'aurait pas fait départir de ma façon de penser, et je dois dire qu'on a bien pris la chose. Cette publication sera un bien, en ce sens que de tous côtés on se met à faire ce que nous faisons : on démolit César, et il ne sortira pas blanc de la sellette où le livre impérial le fait asseoir. Le livre n'aura pas de succès. » (A M. Périgois, 26 mars 1865.).
A ce moment était vacante, à l'Académie française, la succession d'Ampère, auteur d'un ouvrage sur l'histoire romaine. L'Académie aurait fait preuve de bon goût en offrant cette place à l'Empereur. Ainsi se serait opéré un salutaire rapprochement entre le pouvoir et les lettres, et la cause de la liberté n'y aurait rien perdu. Au contraire, les hommes rancuneux qui dirigeaient l'Académie cherchèrent qui pourrait le plus sûrement, à propos d'Ampère, mal parler de César. Ils jetèrent les yeux sur Prévost-Paradol, alors voyageant au Caire. Ils le poussèrent à la candidature et le nommèrent sans qu'il l'eût sollicité.