Il ne réunit que 17 voix
316 L'ExMPIRE LIBERAL.
J'ouvris la discussion générale de l'Adresse; tous les journaux du temps témoignent de la curiosité impatiente avec laquelle mon discours était attendu. On savait que mes projets venaient d'être renversés par la mort de Morny : y persévérerais-je ou retournerais-je à l'opposition? — « Assisterez-vous à la séance? demandait-on à Emile de Girardin. — Certainement, répondit-il, et je serai ému. — Le prince Napoléon était aussi présent.
Je débutai en caractérisant les élections de 1863 : « Voici ce que dit alors la grande voix du peuple : « Pas de révolution! acceptation sincère « du gouvernement actuel, mais la paix et la lice berté. » (( Ce langage ne se lit pas seulement dans les circulaires des candidats de l'opposition, il se retrouve dans les programmes indépendants d'un grand nombre de membres de la majorité, avec cette différence, cependant, que les candidats de l'opposition appuyaient davantage sur la liberté, et que les candidats du Gouvernement insistaient surtout sur la paix. Qu'en présence d'un fait de cette importance il y eût pour le Gouvernement l'obligation de changer d'allure, c'est ce qui n'a été douteux pour personne. La difficulté fut de savoir de quelle manière il fallait changer. — Tout le mal, dirent les uns, provient du 24 novembre. Ce décret a été une
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imprudence; il n'y a qu'à revenir sur ses pas, sauf, si cela cause des embarras, à se jeter dans quelque expédition brillante au dehors et à créer ainsi une ombre assez grande pour dissimuler les difficultés de l'arrangement intérieur. — \on, dirent les autres, le mal ne vient pas de là; le décret du 24 novembre a accordé trop ou trop peu. Il a accordé trop si l'on veut s'y tenir; trop peu si l'on veut arriver véritablement à un régime constitutionnel. — Le retirer est impossible et le compléter est indispensable. Ainsi pensait, pourquoi ne le dirais-je pas à titre d'hommage affectueux rendu à sa mémoire [Très bien!), ainsi pensait celui dont, par un mouvement involontaire, depuis que je parle, je ne puis m'empècher de chercher à cette place [L'orateur désigne le fauteuil de la présidence) le visage attentif et bienveillant... [Très bien! très bien!) celui qui pendant tant d'années a présidé cette Assemblée avec une si grande élévation, une si rare sagacité d'homme d'État, et qui surtout s'est montré le défenseur si constant et si ferme des droits de la minorité et des franchises de la discussion. [Vive et unanime adhésion.)
«. Placé ainsi entre ceux que j'appellerai les conseillers dangereux et ceux que j'appellerai les conseillers sages, qu'a fait le Gouvernement ? Il a complètement écarté l'avis des conseillers dangereux ; il a même réalisé un certain nombre de réformes libérales : au premier rang, la loi sur les coalitions, aujourd'hui jugée; depuis plusieurs mois elle fonctionne; elle a produit des
résultats, tantôt bons, tantôt mauvais, ainsi que nous nous y attendions tous. Mais d'une part, l'ordre n*a pas été troublé, comme le prédisaient les uns, et aucun piège n'a été tendu à personne comme le craignaient les autres. (Très bien! très bien!) Une loi sur les associations coopératives donnera à cette loi un des compléments qu'elle appelle. M. le ministre de l'Instruction publique, par le zèle qu'il apporte au développement de l'instruction populaire, a préparé un autre progrès, et des plus importants. « Aussi ne pourrai-jem'associer àl'amendement présenté par un certain nombre de nos collègues de la gauche, dans lequel ils affirment que, loin de marcher vers la liberté, le Gouvernement s'en éloigne. Cette appréciation tient sans doute à l'opinion contenue dans un autre amendement : « que c'est une illusion de chercher « le progrès ailleurs que dans la liberté poli- (( tique ». La liberté poHtique n'est qu'une garantie. Là où les libertés civiles, sociales n'existent pas, les libertés politiques ne sont que des dangers et des inutilités. (Très bien! très bien!) Les libertés politiques. Messieurs, ce sont les remparts qui protègent une ville; mais s'il n'y a pas de ville, à quoi servent les remparts? [Très bien !) ïl me semble dès lors qu'en développant les libertés civiles, en développant les libertés individuelles, le Gouvernement se rapproche de la liberté plus qu'il ne s'en éloigne. (Mouvement marqué d'approbation.) Seulement je pense qu'il a tort, puisque ses réformes nous
ont donné quelque chose à garantir, de ne pas se résoudre à faire pour les libertés politiques autant qu'il a fait pour la liberté civile et sociale. Je regrette profondément qu'après avoir repoussé les conseillers dangereux, il n'ait pas écouté complètement les conseillers sages. Depuis le décret du 24 novembre, la situation n'a subi aucune modification, ni au point de vue de la législation de la presse, ni au point de vue des rapports entre la Chambre et le Gouvernement, ni au point de vue des élections. Sous tous ces rapports l'immobilité a été complète. » Et je développai chacune de ces affirmations avec preuves à l'appui : « Que résulte-t-il de cette persistance dans l'immobilité? L'appréhension que nos insti lutions restent organisées de telle façon qu'elles ne puissent être mises harmonieusement en mouvement que par une volonté toujours sûre d'elle-même et toujours dans sa plénitude. Le pays désirerait être associé davantage à l'action impulsive, afin de pouvoir au besoin en suppléer les défaillances. Et ce désir ne naît pas d'une défiance irréfléchie contre le pouvoir, car il n'est aucun esprit sage qui ne comprenne qu'à une démocratie aussi puissante, mais aussi inexpérimentée que la nôtre, il faut le contrepoids d'un pouvoir énergique et concentré... [Assentiment sur plusieurs bancs.) Ce désir naît d'une pensée de prévoyance et d'un sentiment de fierté. La génération qui a vu la chute de Louis-Philippe, a traversé les épreuves de la République, assisté au coup d'Etat et à l'inauguration du régime
impérial, disparait ou se fatigue. A sa place surgissent des générations nouvelles pleines de vigueur, d'illusions, de force, n'ayant pas traversé ces épreuves qui pour nous ont été une leçon peut-être trop dure ; ces générations demandent à vivre, à entrer à leur tour dans l'arène, et elles étouffent sous les contraintes du régime politique actuel. [Mouvement.) Ah! Messieurs, vous n'êtes pas éternels , et il me semble que depuis quelque temps la mort se charge de nous le rappeler bien souvent ! songez à vous préparer des successeurs. Dans l'oisiveté où elle vit, la jeunesse se corrompt ou s'irrite. Dans l'activité où la liberté l'appellera, elle s'apaisera et repoussera les tentations qui la troublent. [Mouvements divers.) — On me dit : « Vos idées sont géné- (( reuses, mais elles ne sont pas pratiques ; si le (( Gouvernement se rendait aux conseils que vous « donnez, il s'engagerait dans une voie fatale; u résister, voilà le principe de l'art de gouc( verner. » — Je crois exactement le contraire, et je suis assuré que gouverner, c'est l'art de céder, l'art de céder sans paraître obéir, l'art de céder à propos aux légitimes aspirations d'un peuple. Si Louis XVI n'avait pas sacrifié Turgot à l'égoïsme de sa cour ; si plus tard il avait écouté les conseils que Mirabeau lui donnait dans ses notes admirables, il aurait pu prévenir ou diriger la Révolution. Si la Révolution ellemême s'était arrêtée avant les journées maudites de Septembre ; si elle avait écouté Bailly ou Vergniaud ; si elle ne s'était pas laissé emporter
à des accès dont le souvenir nous afflige encore, elle eût abouti à la liberté, et non à une dictature, et Bonaparte, malgré tout son génie, n'aurait pu être qu'un Washington î Si Napoléon, après avoir charmé et conquis la France et le monde, avait voulu s'attacher ceux qu'il avait séduits, si au lieu de répondre comme il le faisait à Mayence, même après Bautzen : « Tant (( que cette épée pendra à mon côté, vous n'aurez (( pas la liberté après laquelle vous soupirez! » s'il eut donné l'Acte additionnel avant l'île d'Elbe, avant la campagne de Bussie, au lieu de s'éteindre dans les tortures de Sainte-Hélène, il aurait fini à Paris au milieu d'un peuple satisfait. Si Charles X n'avait pas tenté un coup d'État contre sa propre constitution; si, en 1829, il avait repris la belle politique de 1819; si, au lieu de suivre Polignac, il avait écouté Chateaubriand, Boyer-CoUard ou Guizot, il n'aurait pas appris une deuxième fois combien est amer le pain de l'étranger. (Mouvement.) SiLouis-Philippe n'avait pas gâté tant de nobles qualités par une obstination sénile; s'il ne s'était pas refusé à l'adjonction des capacités, à la réforme électorale, à l'abaissement du cens ; s'il avait été plus soucieux de la gloire française et aussi des souffrances et des droits populaires, il n'aurait pas retrouvé dans ses dernières années les épreuves de sa jeunesse, et tout le mouvement de 1847 et de 1848 se serait terminé par un ministère Odilon-Barrot et Thiers, et non par une Bévolution. — Seulementpas d'exagération. Céder ne suffit
pas ; il faut céder à propos, ni trop tôt, ni trop tard. (Chuchotements.) Quand on cède trop tôt, on accorde à une agitation superficielle ce qui ne doit être concédé qu'à un mouvement profond. Les nouveautés ne doivent pas être trop aisément accueillies : il faut les obliger à un stage : quand une opinion ne sait pas attendre, quand elle ne peut pas survivre aux premiers refus, elle ne mérite pas d'être prise en considération. {Très bien!) Mais il ne faut pas non plus céder trop tard. Quand on cède trop tard, Messieurs, à la colère s'ajoute le mépris; la chute n'en est que plus profonde, et elle est sans dignité. Pour l'Empire, il n'est pas trop tôt; il n'est pas trop tard : c'est le moment. [Mouvement.) « S'il cède, savez-vous ce qui arrivera?... [Interruption.) Oh! je sais que je touche à des questions brûlantes, mais je persisterai à m'y avancer d'un pas ferme. [Très bien! très bien!) Savez-vous ce qui arrivera lorsqu'un nouveau décret du 24 novembre sera venu réjouir les amis de la liberté? Aujourd'hui, en présence du Gouvernement,se déploie une coalition qui crie : « Liberté ! » Mais tous ceux qui répètent ce mot sont loin d'y attacher le même sens et surtout d'avoir des intentions identiques. [Mouvements divers.) Il en est qui demandent la liberté parce qu'ils l'aiment ou parce qu'ils la considèrent comme le moyen le plus efficace de fortifier le Gouvernement; il en est quiladésirentparcequ'ils l'estimentl'arme la meilleure pour le renverser. [Rires approbatifs sur un grand nombre de bancs.) Cependant,
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tant que rien n'aura été obtenu, cette coalition ira sans cesse en grossissant; successivement tous les hommes attachés aux principes libéraux s'y enrôleront et il en résultera tôt ou tard une force impuissante pour édifier, mais toute-puissante, sinon pour détruire, écartons, si vous le voulez, ces mauvais augures, du moins pour embarrasser et arrêter.
(( Supposez, au contraire, le couronnement de l'édifice opéré ; à l'instant même cette coalition se dissout et se divise en deux groupes bien distincts : ceux qui estiment le bien irréalisable en dehors d'une certaine forme de gouvernement demeureront toujours hostiles; ceux qui pensent que la question de gouvernement est d'un intérêt secondaire, que ce qui importe surtout, ce sont les institutions fondamentales et les œuvres populaires; ceux-là, en restant indépendants, deviendront favorables. Mais il y aura entre les deux groupes cette différence que derrière le premier il n'y aura presque personne, tandis que la nation entière sera derrière le second. {Très bien! très bienlj Aussitôt il se formera en faveur du Gouvernement une coalition semblable à celle qui existe en ce moment contre lui. Quant à moi, le jour où le Souverain entrera dans la voie libérale politique, avec autant de décision qu'il est entré dans la liberté civile et sociale, ce jour-là je ne serai pas du premier groupe, mais du second; je ne serai pas hostile, je serai favorable. Car, je n'hésite pas à le déclarer hautement dès aujourd'hui, mon vœu le plus sincère, mon vœu
le plus ardent, est que le Gouvernement de l'Empereur se consolide parla liberté. [Bravos répétés sur un grand nombre de bancs.)
« J'ai cru, pendant un temps, que la forme du Gouvernement importait au plus haut point, et qu'elle primait toutes les autres questions: c'était une erreur. Le meilleur Gouvernement est celui qui existe dès que la nation l'a accepté. [Très bien! très bien! c'est vrai!) La raison profonde qui m'a entraîné si résolument dans ce sentiment est que lorsque, par malheur, on subordonne le progrès à une forme de Gouvernement déterminée, qui n'existe pas, fût-on l'esprit le plus modéré, on est obhgé d'avoir recours aux moyens révolutionnaires; et par les moyens révolutionnaires je n'entends pas seulement les séditions et les violences auxquelles certains esprits ne se décident jamais, j'entends aussi le dénigrement, l'exagération des griefs et l'amoindrissement des réparations; la critique pour déconsidérer et non pour redresser, ces mille manœuvres subalternes à l'usage, dans tous les temps, de ceux qu'animent des hostilités implacables. [Très bien! très bien!) Or, je suis convaincu que si la bonne cause, en Europe et en France, a subi tant d'échecs, c'est par suite de cette habitude fatale de toujours discuter révolutionnairement. [Assentiment sur un grand nombre de bancs^ 11 en résulte ceci : si le Gouvernement l'emporte, sa victoire le laisse irrité, enclin à tomber dans l'arbitraire. Si le Gouvernement succombe, les vainqueurs, ne pouvant
gouverner avec les moyens dont ils se sont servis pour vaincre, sont obligés de se contredire, d'appeler à leur aide les mauvais expédients pour masquer leur faiblesse; pour retarder, à peine d'un instant, leur chute, qui malheureusement devient aussi celle de la liberté. [Très b'ienl très bienl) — Pour donner à ces sentiments la confirmation d'un acte, quoique je n'approuve pas complètement le projet d'Adresse, quoique j'eusse désiré plus de force et de netteté dans l'expression d'aspirations libérales qu'il indique, je ferai ce que je n'ai pas encore fait depuis que je suis entré dans cette Assemblée, je voterai pour l'Adresse. Mon vote aura une double signification : — A votre égard. Messieurs de la majorité, ce sera un vote de réciprocité. Vous avez, l'an dernier, choisi un membre de la minorité comme rapporteur d'une loi imporlante; cette année, vous avez également pris dans cette même minorité un de vos secréaires; vous avez donné un exemple de tolérance, de conciliation et de vrai libéralisme. Je tiens à vous prouver que je n'ai point été insensible à un tel procédé. Je serai heureux chaque fois que mes convictions et l'honneur me permettront de marcher avec vous. (Très bien! très bien!) — A l'égard du Gouvernement, mon vote, vous le comprenez sans peine après mes critiques, ne peut pas être un vote de satisfaction entière. Je n'ai pas une autorité suffisante pour dire que c'est un vote d'encouragement; je me bornerai à dire que c'est un vote d'espérance. Cette espérance se réalisera-t-eile?
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Beaucoup en doutent. Messieurs, je ne partage pas cette impression. L'Empereur dans son discours nous a dit qu'il maintiendrait les bases de la Constitution, mais qu'il était prêt à accueillir toutes les réformes que l'expérience démontrerait justes et que l'opinion publique accepterait. Or, l'expérience démontre qu'au xix^ siècle une nation ne peut vivre sans liberté, et l'opinion non seulement accepte, mais demande l'extension des franchises publiques. — L'Empereur a ajouté qu'il voulait susciter en France l'esprit d'initiative individuelle et d'association. Or, la loi est impuissante à cela; elle ne peut que détruire les entraves ; la liberté seule peut susciter l'initiative individuelle et l'esprit d'association. Il est démontré que, môme dans les affaires privées, l'initiative individuelle et l'esprit d'association sont d'autant plus développés que les libertés purement politiques le sont davantage. — L'Empereur a encore dit : « Fermons le temple de la guerre! » Cette parole a été accueillie dans toute l'Europe avec bénédiction. iMais comment en méconnaîtrait-on Tinfluence sur f,otre politique intérieure? La paix est la sœur aînée de la liberté. — En 1862, l'Empereur a écrit à M. Thouvenel : « Nous allons en Italie pour concilier la religion et la liberté. » On ne conciliera pas, en Italie, la religion et la liberté, tant qu'on n'aura pas préalablement en France uni l'Empire et la liberté. Où la paix existe, la liberté ne peut tarder à arriver. En 1863, l'Empereur, dans un discours célèbre aux ex-
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posants, nous a présenté comme modèle la liberté sans restrictions dont jouit le peuple anglais. Il est impossible qu'il emploie tonte sa force à nous empêcher d'atteindre l'idéal que lui-même nous a montré. — Pour motiver mon espérance, j'invoque plus que des paroles, j'invoque des actes. L'Empereur est le premier Souverain qui ait déclaré sa Constitution perpétuellement modifiable; et il ne s'est pas contenté de l'écrire, il a agi en conséquence, et déjà il ne reste presque plus rien de la Constitution primitive. L'Empereur est le premier aussi qui n'ait jamais hésité à accorder satisfaction à toute expression vive d'un sentiment public. Puis-je oublier qu'il est allé en Italie avec le dessein d'établir une fédération et qu'il y a laissé l'Unité? Puis-je oublier qu'après avoir débuté en protectionniste il a fait le traité de commerce? Puis-je oublier que, tandis que son premier ministre de l'Instruction publique semblait avoir pour mission de comprimer l'instruction populaire, son ministre actuel, M. Duruy, en a porté l'amour jusqu'au superflu! [Hilarité et mouvements divers.) Puis-je oublier qu'après avoir méconnu au Mexique et en Italie le principe de non-intervention, aujourd'hui il le revendique plus encore que l'Angleterre? Puis-je oublier qu'après avoir fait soutenir que la loi contre les coalitions était parfaite, qu'une loi sur les associations ouvrières était inutile, qu'une enquête sur la banque serait dangereuse, il nous a fait présenter une loi qui autorise les coalitions, il nous a promis une loi
qui favorise les associations ouvrières, et iLa ordonné une enquête sur la banque?
(( Enfin, Messieurs, si l'Empereur n'est pas entraîné par ses paroles, par ses actes antérieurs, est-il possible qu'il reste plus longtemps insensible à ce que lui conseille sa propre tradition? Ah! je comprends très bien que les contempteurs de Napoléon l^^' prétendent que l'Acte additionnel n'était que la ruse d'un tyran aux abois; que les conversations de Sainte- Hélène ne sont que les hypocrisies d'un vaincu qui, après avoir échoué dans le présent, essaye de séduire et de tromper l'Histoire. Mais ceux qui sont les héritiers de son nom ne peuvent pas penser ainsi. Pour eux, TAcle additionnel doit être la pensée organique du grand homme, tout ce qui a précédé n'étant considéré que comme une concession faite aux nécessités passagères de la guerre. Or, l'Acte additionnel contient toutes les garanties que nous réclamons, et, comme l'a dit l'honorable M. Thiers, c'est la meilleure Constitution que la France ait obtenue dans la longue série de ses révolutions. [M, Thiers : C'est vrai!) — Je veux donc espérer. Si je me trompe, Messieurs; si la défiance qui perd l'emporte sur la confiance qui sauve; si nous avons encore le douloureux spectacle d'une nation qui s'impatiente, puis qui s irrite, en présence d'un Gouvernement qui reste inerte, puis qui s'obstine; si de nouveau nous devons opter entre la force qui comprime et la force qui renverse; si ces mauvais jours doivent revenir
OÙ les amis de lajustice, ne trouvant plus de place tenable entre les extrêmes, sont obligés de se retirer de la lutte ou de s'abandonner à un courant dont ils ne sont plus les maîtres; si nous devons voir encore notre pays passer de la fatigue des mouvements trop lents à la rapidité trompeuse des mouvements déréglés; si nous devons encore être ballottés du trop au trop peu, de l'action à la réaction, du désordre à l'arbitraire; si cette déception nous est réservée, mon âme en sera déchirée. Mais, même alors, je ne regretterai pas la tentative que je poursuis avec obstination depuis 1861 ; je ne regretterai pas — dussé-je pendant un temps être considéré par les uns comme un politique naïf, par les autres comme un ambitieux vulgaire — je ne regretterai pas d'avoir employé toutes les forces de ma volonté à provoquer la conclusion paisible d'une alliance durable entre la démocratie et la liberté par la main d'un pouvoir fort et national. » [lYè^ bien! très bien! applaudissements. L'orateur reçoit les félicitations de ses collègues'. La séance est suspendue pendant dix minutes.)
Thiers m'aborda et me dit : « Vous venez de rendre un grand service à votre pays. Qui sait? Vous les entraînerez peut-être; alors je serai
1,. Séance du 27 mars 186î;.
avec vous. » La Gauche ne m'interrompit pas uae fois et m'écouta religieusement ; Jules Favre exprima tout haut des pensées obligeantes pour Torateur, si ce n'est pour sa doctrine. A la réception des Tuileries, l'Empereur dit à Talhouet qui lui parlait d'autre chose : « Vous venez d'entendre uq beau discours, celui de M. Ollivier. » Il fut encore plus laudatif avec Darimon . — u Comment s'expliquer, dit Emile de Girardin, l'intérêt qui s'attachait à ce discours, l'impatience avec laquelle ce discours était attendu, l'attention avec laquelle ce discours a été écouté sur tous les bancs du Corps législatif, et l'impression prolongée qu'il y a produite? Si le talent de l'orateur suffisait pour l'expliquer, comment s'expliquerait-on que le même intérêt et la même impatience ne s'attachent pas aux discours que doivent prononcer MM. Berryer, Favre, Picard, Simon et Thiers? Ce n'est donc pas uniquement par le talent qu'il faut expliquer l'importance croissante depuis huit ans de M. Emile Ollivier, importance à laquelle, en cherchant bien dans nos souvenirs, nous ne saurions comparer que celle qui fît deux fois de M. de Lamartine l'arbitre de la situation politique : la première fois après le 29 octobre 1840, et la seconde après le 24 février 1848. En 1840 et en 1848, la Presse sans aucun calcul, sans aucune préméditation, sans aucune complaisance, par la seule logique des principes aux prises avec les faits, se trouva alors derrière M. de Lamartine, le défendant intrépidement.
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comme elle se trouve pareillement aujourd'hui, sans complaisance, sans préméditation et sans calcul, derrière M. Emile Ollivier, qu'elle est à peu près seule à soutenircontre tous les journaux ligués qui, depuis dix mois, le battent en brèche soir et matin à Paris et dans les départements, à Bruxelles et à Francfort, avec un ensemble d'efforts et une variété de moyens attestant une science n'ayant d'égale que la perfidie ^ »
Thiers s'attacha à démontrer que la liberté n'était pas impossible en France. Dans une argumentation nourrie de faits et des plus éloquentes il établit que la France ne manquait pas des éléments nécessaires pour être libre, et que s'il était possible que l'édifice de sa Constitution ne s'achevât pas, ce ne seraient pas les matériaux qui auraient manqué, ce serait l'architecte. Il fut plaisant en relevant le mot ingénieux que le discours du Trône avait appliqué à nos théories : « Qu'entendons-nous, à l'Académie, par le mot ingénieux? Nous entendons ce qui est spirituel sans doute; mais ce qui, pour éviter le commun, tombe dans le recherché. Je me demande ce qu'il y a d'ingénieux dans les théories que nous soutenons. Faut-il, par exemple, avoir l'esprit ingénieux pour ne pas aimer à être incarcéré