‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 2)Chapitre 81 sur 175 · I. Voir sur ce talisman VEmpire libéral, t. II, chap. i · texte numérisé non relu

I. Voir sur ce talisman VEmpire libéral, t. II, chap. i

La session continua pendant labsence de l'Empereur. L'Impératrice, qui suivait très attentivement les travaux parlementaires, eut ridée d'inviter successivement les membres des diverses commissions afin de s'entretenir avec eux de leurs travaux. Elle y gagna : on la croyait futile, on fut surpris du sérieux de sa conversation.

Comme je venais d'être nommé membre d'une commission sur les Sociélés commerciales, Rouher m'aborda et me dit : « Vous êtes parmi les commissaires de la Chambre; pour vous éviter l'embarras d'un refus, avant qu'on vous envoie une invitation, j'ai voulu savoir si vous l'accepteriez. — Les culottes courtes etl'uniforme sont-ils de rigueur? — Je m'en informerai. » J'avais à peine quitté Rouher que le marquis de Pierres, écuyer de Tlmpératrice, m'adresse la même demande; je lui fais la même réponse. « Une faut, me dit-il, ni culottes courtes, ni uniforme. — Dans ce cas, on peut m'inviter, j'accepterai. »

Le 6 mai, je me rendis aux Tuileries. Le dîner avait un caractère tout à fait intime. En dehors de la maison, les convives étaient le sénateur Laity, le conseiller d'État Langlais, Ravaisson le philosophe, les députés Darimon, Du Mirai, Quesné. L'Impératrice entra et vint à

moi. Je m'inclinai. Après un petit moment d'embarras : (( Il y a eu séance aujourd'hui. — Oui, Madame, mais je n'engage pas Votre Majesté à la lire, car elle n'a guère été intéressante. » — Alors Du Mirai dit, comme pour me présenter indireciement : « Oui, celte discussion n'a guère été intéressante, quoique M. Ollivier y ait pris part. — Oh! je connais M. Ollivier », fit l'Impératrice. On passa dans la salle à manger; l'Impératrice plaça à ses côtés Laity et Langlais, en face d'elle le général Rolin et sa lectrice M^^^ Bouvet, dont je fus le voisin, ayant à ma droite Ravaisson. La conversation ne devint pas générale, et je m'occupai plus, je l'avoue, de ma belle et aimable voisine que du philosophe.

Revenus au salon, après quelques propos échangés successivement avec ses invités, l'Impératrice s'approcha de moi et me dit : « Veuillez vous asseoir », et s'assit en même temps : « Je désirais beaucoup vous connaître et causer avec vous des choses qui nous intéressent. — Moimême j'avais ce désir et je saisis avec empressement l'occasion de remercier Votre Majesté des paroles bienveillantes que plusieurs fois elle m'a fait transmettre, et de lui donner l'assurance que je serai heureux chaque fois que, dans la limite de mes principes, je pourrai faire quelque chose qui lui soit agréable. »

Alors, à propos d'une grève des cochers, elle se mit à me parler des coalitions en personne qui connaissait le fort et le faible de la question, et certainement dans une mesure plus juste que

ne l'avaient fait les orateurs du Corps législatif. « J'ai toujours aimé l'économie politique, me dit elle; à seize ans, j'étais fouriériste. »

Des coalitions je fis tourner la conversation sur la liberté de la presse. Là encore je la trouvai très instruite : elle me parla du régime de la presse en France et en Angleterre en parfaite connaissance, m'expliquant fort bien pourquoi, à son avis, le régime anglais ne saurait être, sans danger, introduit chez nous : une de ses raisons était la nécessité d'une certaine dictature pour établir les libertés économiques, auxquelles les corps délibérants s'opposeraient. Sans trop insister, je répondis à chacun de ses arguments, a Je suis tellement convaincu, lui dis-je, de l'impossibilité de ne pas accorder tôt ou tard la liberté de la presse, que je prie Votre Majesté de retenir ma prédiction : ce sera un jour son avis. » Elle me regarda sans rien répondre, avec une certaine surprise.

Nous nous entretînmes aussi de l'opposition. « Elle est nécessaire et utile, me dit-elle, pourvu qu'elle soit loyale. » Elle faisait allusion aux attaques de Thiers. Je pris la balle au bond et je représentai vivement toutes les maladresses qu'on avait commises envers l'illustre homme d'Etat, à l'égard duquel on avait passé sans transition des compliments aux grossièretés. Et je lui affirmai qu'on la trompait en le présentant comme le fauteur d'une restauration orléaniste. « D'ailleurs, le parti orléaniste n'est, comme on l'a dit, qu'un état-major d'hommes d'esprit

384 I/KMPIRE LIBERAL.

sans soldais; en dehors de l'Empire, il n'y a de vivants et de redoutables que les républicains. » Elle n'en parut pas convaincue.

La conversation durait déjà depuis plus d'une heure. Sentant qu'elle touchait à sa fin, je dis : « Puisque Votre Majesté a la bonté de m'écouter avec bienveillance, qu'elle me permette un mot personnel. Je poursuis une œuvre difficile, en essayant de convertir une démocratie révolutionnaire en démocratie constitutionnelle. Je trouve devanl moi, comme obstacle, le bruit répandu que le mobile de ma conduite est de devenir ministre. Cela m'affaiblit, et pour ne pas donner créance à ce bruit, il importe que je continue à rester à l'écart de toutes les cérémonies et réunions officielles, car je tiens à ce qu'on me considère comme un honnête homme.

— Il suffit, dit-elle, d'avoir causé un instant avec vous pour n'en pas douter. — Mais je ne puis pas causer avec tout le monde et j'ai pour maxime de respecter les petits préjugés de mon parti afin de me donner le droit de braver les grands.

— C'est très bien », dit-elle.

Elle se tourna vers sa dame d'honneur, faisant signe à chacun de se rapprocher; elle prit une broderie et très gaiement engagea une causerie générale mondaine, à laquelle je ne me mêlai point, admirant seulement l'agrément de verve avec lequel elle se prêtait aux sujets les plus dissemblables. Un instant, elle conta une petite anecdote dans laquelle un Marseillais se trouvait en scène. « Prenez garde, lui dis-je en riant.

j'en suis un. — Je le sais », me répondit-elle d'un geste aimable.

Plus que de sa beauté où tant de noblesse rehaussait tant de grâce, je fus émerveillé de son aptitude à tout comprendre et à tout discuter, de son intelligence prime-sautière, de sa parole vive, animée de saillies originales et parfois de chaude éloquence; et j'emportai la conviction qu'une telle nature ne pouvait se tromper qu'à la Corneille, en haut.

Le prince Napoléon me conta quelques jours plus tard qu'elle avait dit : « Il m'a parlé sans aucun embarras, comme on le fait avec une personne en laquelle on sent de la sympalhie et à qui l'on veut plaire; je lui sais gré d'avoir été ainsi. » Et le prince ajouta : « Maintenant que vous êtes devenu possible, Rouher est votre ennemi. »

Page 1