CHAPITRE YIH
Il semblait que le prince Napoléon n'eût, lui, qu'une préoccupation, celle de se rendre impossible. Au lieu de rester à Paris auprès de l'Impératrice en l'absence de l'Empereur, comme l'eût exigé sa qualité de vice-président du Conseil privé, il choisit ce moment pour aller prononcer un discours à Ajaccio, à l'inauguration du monument élevé à Napoléon P* et à ses frères (15 mai 1865). Le discours est beau, et il présente une synthèse saisissante dans sa sobriété de la vie du grand Empereur, certainement un peu arrangée ad usum Delphïnï, mais vraie dans ses traits essentiels. Le thème dominant était celui que je venais d'indiquer dans mon discours, que la pensée politique réelle et définitive de Napoléon \'% ajournée parles guerres auxquelles il avait été condamné pour la défense de la Révolution française dont il était la personnification extérieure, se trouve dans l'Acte additionnel de 1815. Les articles de cet acte « contiennent toutes les con-
quêtes de la liberté moderne; ils résument l'expérience et la pratique des peuples les plus libres. »
Ce discours libéral inquiéta cependant les libéraux. « J'aime la liberté sous toutes ses formes, y était-il dit, mais je préfère ce que j'appelle les libertés de tous, qui sont le suffrage universel loyalement appliqué, la liberté complète de la presse, le droit de réunion — elles me semblent plus conformes à Fesprit démon pays — oui, je préfère la liberté et une politique influencée par l'opinion publique, àdes ministres résultant souvent d'une coterie parlementaire, qui s'impose au souverain. »
On ne comprit pas cette aversioa contre les Parlements. Sans aucun doute, on doit les contenir rigoureusement dans leur sphère, les empêcher d'absorber le pouvoir exécutif et d'annihiler son action indépendante. Et il n'est rien de plus pitoyable que d'entendre des députés s'écrier : (( Nous sommes les représentants du suffrage universel, par conséquent nous sommes souverains, pouvant faire tout ce qui nous convient. » Un tel langage constitue une hérésie constitutionnelle. La souveraineté intégrale et toute-puissante n'existe que dans la nation, quand elle a divisé les pouvoirs réunis dans sa souveraineté, en les déléguant à des corps ou à des personnes distinctes; chaque délégation ne vaut que dans la sphère qui lui a été assignée. Au Parlement la nation ne délègue que la portion de la souveraineté qui consiste à contrôler et à voter des lois; dès qu'il va au delà et qu'il pré-
tend gouverner, il usurpe. Mais si Ton admet que le pouvoir exécutif n'est pas absolu et que ses résolutions doivent être influencées et jugées par Topinion des journaux et des réunions publiques, pourquoi exclure le contrôle et le jugement parlementaires? Le Parlement, formé par le pays, sous l'action d'une presse indépendante, ne constitue-t-il pas au moins la plus respectable des réunions publiques et n'est-il pas illogique de lui contester l'autorité qu'on accorde à des assemblées sans mandat?
Cependant, entremêlées aux tableaux historiques se trouvaient dans le discours un certain nombre de réflexions, les unes déplacées dans une bouche officielle, telles que celles sur le catholicisme douteux de Napoléon P'*, d'autres contraires à la politique du gouvernement, telles que celles sur l'obligation de secourir la Pologne, impliquant la condamnation de l'Empereur qui ne l'avait pas fait. L'attaque contre le pouvoir temporel du Pape défendu par notre diplomatie impériale était des plus violentes ^ ;
1. Napoléon était religieux d'une manière générale, mais il est difficile de rattacher ses convictions à une religion formulée. Avant qu'il ne fût maître de la Révolution, il partageait évidemment les idées philosophiques de tous les partisans du nouveau régime ; chef d'État, il ne suivit les prescriptions d'aucun culte et refusa même à Pie VII, pour le quel il avait une affectueuse vénération, de communier lors du sacre et du couronnement.
2. u Ne sentez-vous pas à ces luttes soulevées pour le pouvoir temporel qu'il s'agit aujourd'hui d'enlever celte dernière forteresse du moyen âge. Rome au mains du Pape, c'est le foyer de la réaction contre la France, contre l'Italie, contre
de dures paroles visaient les ministres '; et la phrase suivante frappait l'Empereur lui-même : « Napoléon P"* ne faisait jamais que ce qu'il voulait et il savait le faire complètement. »
Il était étonnant aussi qu'au milieu d'une telle exaltation de la liberté, il n'y eût pas un mot de justice, sinon de reconnaissance, pour tout ce qui avait été fait de considérable en faveur delà liberté civile et d'important au profit de la liberté politique.
Il était impossible de supporter en silence une telle manifestation .
L'Empereur arrivait d'Oran à Alger s,urV Algie, lorsqu'on lui remit ce discours. Il le lut attentivement, puis il dit à son secrétaire Franceschini- Pietri : « Il est toujours le même; il a manqué de mesure. Quelques phrases de moins et ce serait bien. » Cédant à ce terrible premier mouvement épistolaire auquel il ne résistait pas, aussi sévère avec la plume qu'il était doux en parole, il dicta tout d'une haleine à Pietri la lettre suivante :
notre société : singuliers catholiques que ceux qui vrillent faire dépendre l'avenir de la religion d'un pouvoir tempore maintenu à Home par la force ! »
1. « Les subalternes empressés à mettre le gouvernen.ent à l'abri de la moindre attaque, mais qui, dans leur faux dévouement et leurs exagérations intéressées, ne cherchent qu*un moyen de dissimuler au public et au souverain leur insuffisance et leurs fautes. »
« Monsieur et très cher cousin, je ne puis m'empêcher de vous témoigner la pénible impression que me cause la lecture de votre discours d'Ajaccio. En vous laissant pendant mon absence auprès de l'Impératrice et de mon fils comme vice-président du Conseil privé, j'ai voulu vous donner une preuve de mon amitié, de ma confiance, et j'espérais que votre présence, votre conduite, vos discours témoigneraient de l'union qui règne dans notre famille. — Le programme politique que vous placez sous l'égide de l'Empereur ne peut servir qu'aux ennemis de mon gouvernement. A des appréciations que je ne saurais admettre vous ajoutez des sentiments de haine et de rancune qui ne sont plus de notre époque. Pour savoir appliquer aux temps actuels les idées de l'Empereur, il faut avoir passé par les rudes épreuves et la responsabilité du pouvoir. El, d'ailleurs, pouvons-nous réellement, pygmées que nous sommes, apprécier à sa juste valeur la grande figure de Napoléon? Comme devant une statue colossale nous sommes impuissants à en saisir à la fois l'ensemble; nous ae voyons jamais que le côté qui frappe nos regards : de là l'insuffisance de la reproduction et les divergences des opinions. — Mais ce qui est clair aux yeux de tout le monde, c'est que, pour empêcher l'anarchie des esprits, cette ennemie redoutable de la vraie liberté, l'Empereur avait établi dans sa famille d'abord, dans son gouvernement ensuite, cette discipline sévère qui n'admettait qu'une volonté et qu'une
action. Je ne saurais désormais m'écarter de la même règle de conduite. »
La lettre écrite, l'Empereur dit à Pietri: « Comment la terminer? je ne puis cependant pas lui exprimer des sentiments affectueux. — Votre Majesté, répondit le secrétaire, écrit une lettre officielle; il n'y a qu'à employer la formule d'usage en pareil cas. — Vous avez raison. » Et la fin de la lettre fut : « Sur ce, Monsieur et cher cousin, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. » (Du 26 mai 1865.)
Le discours du Prince avait produit à Paris une indignation violente dans le monde officiel. Cette émotion avait été accrue par un article contre la Chambre, de Guéroult, qu'on savait le porte-plume du Palais-Royal. Le marquis de Pierres, très échauffé, me demanda ce que je pensais. Je le calmai et l'engageai à conseiller de ma part à l'Impératrice de ne rien faire de son chef, d'attendre ce que déciderait l'Empereur, et de se garder de ïvd.p\^erV Opinion nationale, car il semblerait qu'on se vengeait sur le journaliste de ce qu'on n'osait pas contre le prince, ce qui eût été d'autant plus mal que Guéroult, esprit indépendant, caractère honorable, était incapable, malgré sa déférence affectueuse envers l'auteur du discours, de lui donner un assentiment qui n'eût pas été conforme à sa conviction.
L'impératrice garda son sang-froid. Le prince à son retour vint la voir. « Eh bieni Madame, allez-vous me faire mettre à Yincennes? — Je le ferais certainement si l'Empereur m'en eût
donné Tordre; mais j'attends sa décision. » La lettre de TEmpereur lui ayant été remise par le capitaine de Galliffet, elle l'envoya au prince et donna au ministre de l'Intérieur, La Valette, l'ordre de l'insérer au Journal officiel.
J'allai aussitôt au Palais-Royal : personne dans le salon d'attente. Le prince, plus abattu qu'irrité, et sans aucune animosité contre l'Impératrice, m'en parla même avec admiration; mais sa fureur éclata contre La Valette : c'était son ami, il aurait dû se retirer plutôt que de consentir à insérer la lettre impériale au Journal officiel; il ne lui pardonnerait pas cette trahison. Rouher ne fut pas épargné davantage. « Après celte répudiation des idées libérales, vous n'avez, me dit-il, qu'à vous rejeter dans l'opposition extrême! » Je lui donnai des conseils plus modérés : il devrait attendre l'Empereur et s'expliquer avec lui. Il n'eut pas cette patience, et il envova sa démission de membre du Conseil privé et de président de l'Exposition universelle de 1867. Donner sa démission était la seule manière dont il exerçait son activité politique : il ne prenait pas même le temps de revêtir une de ses dignités avant de l'user. — En outre, il congédia chambellan et dame d'honneur, et se retira dans sa terre de Prangins, faisant déclarer par ses amis qu'il ne reprendrait sa situation officielle que si on lui accordait des réparations, dont la principale serait le renvoi de La Valette.
Getlemalheureuseharangued'Ajaccio, inspirée par une pensée libérale, tourna contre la liberté :
l'Empereur s'ancra d'autant plus dans sa résolution d'immobilité qu'en s'avançant il eût paru obéir à l'ultimatum insolent de son cousin. L'effet de mon discours en fut très affaibli. Le prince avait mal tenu sa promesse de seconder mon entrepri se.