CHAPITRE III
Le nouveau roi était beau, élégant, de grand air, de mœurs honnêtes et douces, d'intelligence médiocre, d'opinions entières sous des formes charmantes, mari accompli, père tendre, ami dévoué, se laissant guider par ses sentiments, n'ayant foi que dans quelques axiomes d'une politique surannée. Né dans les Duchés à Sleswig, lié avec les chefs de l'ordre équestre, il était suspect aux Danois, auxquels déplaisaient ses penchants aristocratiques et qui connaissaient ses prédilections allemandes. Ils avaient été très froissés de son refus, qui n'avait fléchi que devant Tordre formel du roi, de mettre sur la tête d'un prince danois la couronne de Grèce tombée de la tête d'un prince allemand. Sa femme, la princesse Louise, charmante, intelligente, habile, exerçait un grand pouvoir sur son esprit et lui avait communiqué la haine contre la France, qu'elle avait puisée à la cour de son
père, le Landgrave Guillaume, dont l'érection du royaume de Westphalie nous avait fait un ennemi irréconciliable. L'hostilité de Christian contre la personne de Napoléon Hl, déjà adoucie par sa visite à Paris en 1858, le fut encore par l'accueil tout de bonne grâce fait à son fils, le roi de Grèce. Mais la France n'avait rien gagné dans ses sympathies : elles allaient vers l'Allemagne où il avait vécu, où ses frères servaient^ où ses sœurs étaient mariées, vers la Russie qui lui avait cédé ses droits sur le Holstein et chez qui il recherchait une alliance matrimoniale pour sa seconde fîUe, vers l'Angleterre depuis qu'elle possédait son enfant de prédilection. Il avait été russe pendant la guerre de Crimée, autrichien pendant la guerre d'Italie; il était prêt à devenir prussien ou anglais dans un conflit de la France avec la Prusse ou l'Angleterre.
Il eut congédié Hall, refusé de sanctionner la Constitution et entamé des négociations avec l'Allemagne, dont il aurait facilité le succès par maintes concessions, s'il eût encore été en possession du pouvoir absolu de la loi royale. Le jour même de son avènement, Hall lui avait dit : « Votre Majesté a deux routes ouvertes devant elle: 1° la sanction de la Constitution, et alors elle aura tout le pays avec elle ; 2" le refus ou, ce qui semblerait le même, l'ajournement, lui obtiendra des avantages extérieurs, mais ces avantages dureront-ils? je n'ose le dire et je ne puis répondre de rien. Xous garderons le pouvoir jusqu'au moment où Votre Majesté aura pris une
décision, en la priant de ne pas trop prolonger la vive attente du pays. » La municipalité de Copenhague et toutes les autres demandèrent non moins vivementla sanction. « Il faut, disaiton partout, que le Prince montre s'il est Danois ou Allemand. » Un refus eût donc amené une de ces démonstrations populaires qui emportent les dynasties, surtout lorsqu'elles n'ont pas encore de racines. Tous les hommes d'État que consulta Christian, même ceux qui avaient voté contre la Constitution, lui conseillèrent de la sanctionner. Au dernier moment, il envoya auprès du ministre anglais Paget, le conjurant, au nom des liens de famille qu'il représentait, de lui dire s'il devait donner ou refuser sa signature. « Signez )>, répondit Paget. — Sous cette pression universelle, il sanctionna la Constitution.
Tandis qu'il délibérait, deux nouvelles graves lui arrivèrent. Napoléon IIÏ, acharné à son malheureux projet de Congrès quoique personne n'en voulût, fait télégraphier^ : « Dites au roi Christian que la meilleure manière d'inaugurer ses rapports avec l'Empereur serait d'accepter sans retard et sans hésitation l'invitation de Sa Majesté. Devant l'Allemagne, le Danemark perd sa cause; devant l'Europe, il peut la gagner. » Hall répondit : « Le roi adhère au Congrès, la réponse sera envoyée dans deux jours. »
L'autre nouvelle était une proclamation du prince Frédéric d'Augustenbourg aux habitants