‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 2)Chapitre 94 sur 175 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Les professeurs et les politiques de la Diète,, grands pourfendeurs au profit d'Augustenbourg^ s'étaient imaginé béatement que, selon l'exemple désintéressé de Napoléon lïl en 1859, la Prusse et l'Autriche remettraient leur conquête entre les mains de l'Allemagne. Bismarck ne leur laissa pas cette illusion, et il notifia les conditions auxquelles il permettrait à Augustenbourg de s'installer dans les Duchés : à savoir de remettre entre^ les mains de la Prusse son armée, sa marine, ses forteresses, Kiel, Rendsbourg, tout l'essentiel de ce qui constitue un pouvoir souverain ; on lui abandonnerait le reste.

C'est ce qu'on a appelé les conditions de Février (22 février 1865). Il n'y avait aucune différence, sauf un nom d'apparat, entre une telle suzeraineté et l'annexion; le Sultan n'avait pas imposé aux hospodarsdes Principautés une sujétion pareille.

Mensdorff se refusa à prendre au sérieux ces exigences. Augustenbourg, tout en témoignant son désir de concéder beaucoup, déclara qu'on lui en demandait trop, et le 31 mars, la Diète, soutenue cette fois par Topinion révolutionnaire qui lui était ordinairement hostile, adressa à laPrusse, sur la proposition de la Bavière, une espèce de sommation de donner à l'affaire une solution conforme aux droits de la Confédération (6 avril 1865), c'est-à-dire de reconnaître Augustenbourg.

— « Comment le reconnaîtrais-je? dit Bismarck : il faudrait qu'il possédât des droits certains, et les siens sont loin de l'être. Ceux des Oldenbourg, derrière lesquels se dresse le fantôme de la Russie, me paraissent bien spécieux, et j'ai l'idée vague que la Prusse elle-même peut avoir des droits encore mieux établis. Je vais m'adresser aux syndics de la couronne afin qu'ils me renseignent. »

Le Roi, sans arrêter formellement Bismarck, trouvait qu'il allait bien vite en besogne ; il gardait encore quelque faiblesse pour Augustenbourg et désirait ne pas rompre avec François- Joseph. Bismarck craignit que cette disposition ne s'aggravât, si elle était alimentée par les résolutions de la Chambre sortie des élections récentes (8 octobre 1864) avec les mêmes passions de colère qui avaient nécessité sa dissolution.

Il tenta avec les chefs de l'opposition une entente qui aurait rendu au Roi la confiance. Eulenbourg et Roon se prêtèrent à le seconder, et un

instant on entrevit la possibilité d'un arrangement, au moins momentané. Il avait été convenu que si l'accord du Roi et des deux Chambres du Landtag, nécessaire pour la fixation légale du budget, ne pouvait s'obtenir, le dernier budget légalement établi resterait en vigueur jusqu'à ce que l'on se fût entendu sur un nouveau. L'inflexibilité du Roi, excité par son cabinet militaire, fît échouer cette combinaison et la lutte constitutionnelle recommença avec plus d'âpreté.

Rismarck abandonna au ministre des Finances et à Roon le soin inutile de défendre les dépenses militaires. Roon sortit alors de la modération dans laquelle il avait affecté de se tenir (23 mars 1865). — Un orateur de l'extrême gauche ayant répétéquel'entente entre la Chambre et le gouvernement était subordonnée au renvoi des Ministres, le général s'écria que lui et ses collègues ne tenaient point par ambition à leurs portefeuilles, qu'ils ne gardaient le fardeau des affaires que par dévouement pour le Roi, lequel choisissait librement ses conseillers : « Si le Roi avait confiance dans la majorité, il nous aurait déjà renvoyés; s 'il nous garde, c'est qu'il a confiance en nous. On nous conseille de dissoudre la Chambre, le gouvernement sait que sous l'empire de la loi actuelle, l'organisation

que possède le parti de la majorité lui assure d'avance la victoire. On verra si les lois ne fournissent aucun moyen de briser cette organisation. Le gouvernement devra-t-il s'enquérir d'une recette qui donnerait aux élections un caractère répondant davantage aux intérêts du pays? Non, Messieurs, il ne l'a point voulu, il ne le veut pas. Le gouvernement a considéré comme un devoir d'en appeler encore une fois à votre conscience, pour arriver à un rapprochement. Vous répondez à ses avances par votre rapport... vous tentez une expérience dangereuse. Vous voulez voir jusqu'où ira la condescendance, tandis que vous élevez tous les jours des prétentions plus exorbitantes... Vous jouez le tout pour le tout. Le gouvernement veut demeurer fidèle à la Constitution. 11 n'a jamais manifesté la pensée de ne pas se soumettre à ses règles positives, conformément aux volontés de Sa Majesté; il est fermement résolu à rétablir l'état de choses constitutionnel. Vous devez y prêter les mains, et ne point former des demandes qui conduiraient au résultat contraire. Si vous repoussez nos ouvertures, alors, assurément, le débat changera d'aspect, et la question de droit devient une question d'existence. »

Ce discours, souvent interrompu par les murmures, produisit une sensation extraordinaire, et provoqua de très vives répliques de Virchow et Simson : a la Chambre ne se laisserait pas intimider par la menace d'une rupture violente; — les ministres ne parlaient plus comme des

hommes de gouvernement, mais comme des factieux et des sectaires.

Peu après, Roon produisit une émotion d'une autre nature. En réponse à Gneist qui avait parlé du peu de probabilité d'une guerre prochaine avec la France, il dit : « Les réflexions politiques de l'honorable préopinant, touchant la probabilité d'une guerre à l'ouest, ne pèsent, à mon avis, d'aucun poids dans une question d'organisation qui a principalement trait à l'avenir. Je crois, avec M. Gneist, que le sage monarque qui règne sur la France ne songe pas à nous faire la guerre demain, ou après-demain et les jours suivants, mais, il nous la fera certainement quand ses intérêts le lui commanderont, et qui sait quand ce moment arrivera? »

Cette fois la réclamation vint de Drouyn de Lhuys : (( Nous savons que le ministre ne croit pas au danger qu'il signale. C'est là un expédient de tribune, mais il est convenable de ne pas faire intervenir le nom de la France dans des querelles de ménage, dont nous ne nous mêlons pas (24 mars). » Bismarck excusa son collègue : « Ses paroles étaient inoffensives; en signalant une éventualité extrême, il avait voulu uniquement renforcer son argumentation ; de pareils incidents se sont souvent produits dans les assemblées délibérantes de tous les pays sans que personne se soit mépris sur le sens véritable qu'il convenait d'y attacher. Allant au-devant de nos désirs, il avait engagé son collègue à s'expliquer, s'il en avait encore l'occasion, d'une façon plus gêné-

raie, et sans faire intervenir aucun des gouvernements amis de la Prusse *.

La discussion ne se pacifia pas quand Bismarck crut devoir s'expliquer lui-même sur les dépenses de la marine à propos de Kiel et sur les dépenses de la guerre danoise (2 481777 tha- 1ers, 84 306 633 francs) systématiquement repoussées par l'opposition comme tous ceux qui ne paraissaient pas avoir un caractère indiscutable d'urgence. Sous les rudesses de ses sarcasmes il y avait des avances sous-entendues que des esprits moins passionnés eussent comprises : « Si nous pouvions aujourd'hui vous expliquer quelles sont les probabilités que nous avons de mener à bonne fin notre politique dans les Duchés, quelles sont les voies qui doivent, dans notre pensée, nous conduire à ce résultat, s'il nous était possible de vous donner ces explications avec autant de clarté que je puis le faire vis-à-vis de Sa Majesté le Roi, je crois que la vivacité de votre opposition contre notre politique s'amollirait un peu^ » Il rassura même sur ce qu'on racontait de la rétrocession de la partie Nord des Duchés : « C'est un pur mensonge que j'aie jamais dit que Flensbourg fût une ville danoise; je regarde Flensbourg comme une ville allemande, et fùt-elle même une ville danoise^ je ne la rendrais pas^ »

Avant que la concession essentielle sur le

Page 1