‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 2)Chapitre 95 sur 175 · juin · texte numérisé non relu

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EMBARRAS D'UNE CONQUETE FAITE EX COMMUN. il'.J

droit constitutionnel eût été obtenue, la majorité était décidée à ne pas désarmer, et la discussion ne cessa d'avoir un caractère de passion allant parfois jusqu'à l'insulte. Bismarck ayant dit du rapport de Yirchow contre les crédits maritimes qu'il n'était qu'une apologie d'Anaibal Fischer, commissaire fédéral chargé en 1850 de vendre la flotte allemande aux enchères, le rapporteur répondit par un démenti. Bismarck lui envoya des témoins. «Si je le tue, disait-il, je rendrai un grand service au Roi et si je succombe, au contraire, ma mort sera comme celle de Kotzebue, elle fermera pour longtemps le gouffre des révolutions. » L'affaire n'eut pas de suites parce que le bureau, investi par le règlement de la mission de décider si les discours contenaient une injure, jugea que tel n'était pas le cas de celui de VirchoAv et lui enjoignit de ne pas répondre au défi.

Cependant l'opposition éprouva quelque embarras à refuser les crédits pour couvrir les dépenses de l'expédition victorieuse. Quelques audacieux commençaient à penser que la politique d'annexion de Bismarck, maintenant évidente, était après tout favorable à la grandeur de la Prusse, et que, le conflit constitutionnel réservé, il serait peut-être bien de ne plus la contrarier, voire même de l'aider. Cette disposi-

tion venait de se manifester dans une brochure retentissante de Treitschke. « Le droit appelle positivement le duc d'Augustenbourg à être investi de la voix du Holstein à la Diète. Ferait-il entrer le Sleswig dans la Confédération? A lui, appartient exclusivement le pouvoir d'en décider. Dès lors, il faut recourir à des mesures révolutionnaires, dans le bon sens du mot. Il faut que le Sleswig-Holstein soit le vassal de la Prusse ou ahsorhè par elle. Mais l'établissement de liens de vassalité ne serait pas moins révolutionnaire que l'annexion. La tâche à entreprendre dans les Duchés n'est pas simple : Il faut assimiler le Holstein et le Sleswig ; dans le Nord du Sleswig, il convient de germaniser, d'éteindre les sympathies danoises et de préparer l'entrée dans le Zollverein... Quiconque veut éviter aux pays récemment rattachés à l'Allemagne une période de malaise et de désordre, doit donc faire des vœux pour leur annexion à la Prusse. — Qu'elle poursuive l'annexion pure et simple ou des arrangements impliquant la vassalité, la Prusse ne l'emportera que si elle est décidée à employer les moyens extrêmes. Nous ne sommes point les amis de M. de Bismarcl^, mais, en politique, ainsi que le disait Cavour, il n'y a rien de plus insensé que la rancune. On ne peut contester au Président du Conseil d'avoir effacé les traces des humiliations de 1(S50. En outre, nous avons un ennemi plus odieux que la réaction, c'est le particularisme. Que la politique prussienne triomphe dans les Duchés, rien depuis la fondation du

Zollverein n'aura été plus utile àTavenir de l'Allemagiie. »

Le rapporteur Twesten fut obligé de faire sa part à ce sentiment qui, visiblement, se formait peu à peu dans l'esprit prussien. « La Prusse, dit-il, a montré qu'elle a sa propre volonté, qu'elle ne se guide pas d'après les inspirations des puissances, et qu'elle ne craint pas leur intervention. Après une longue politique de faiblesse, nous avons enfin obtenu un succès, et l'histoire ne manquera pas de l'enregistrer. Malgré le mauvais vouloir de certaines Puissances, malgré les protestations excessivement violentes de l'Angleterre, nous avons obtenu un grand avantage militaire et politique. La Prusse a gagné en considération parmi les nations de l'Europe. »

La conclusion de ce beau panégyrique eût été de voter les dépenses de la ; guerre qui avait procuré à la Prusse tant de gloire. Néanmoins Twesten et la Chambre les refusèrent, protestèrent derechef contre l'irrégularité constitutionnelle et déclarèrent les ministres responsables des. sommes puisées dans les réserves du Trésor. — Il s'agissait, avait dit le Rapporteur, d'une bagatelle de 20 à 30 millions déçus. Or, le ministère n'avait point encore obtenu décharge pour les centaines de millions dépensés depuis cinq ou six ans : l'intérêt de l'État n'exigeait donc pas qu'on l'exonérât d'aussi peu.

Un député, du parti de la Croix, VVagener, avait proposé d'exprimer l'espoir que le gouvernement acquerrait les Duchés, en indemnisant

les princes qui justifieraient de quelques droits. — La friponnerie d'Augustenbourg était à ce point devenue un dogme allemand que ïwesten, tout en reconnaissant que les Duchés devraient rendre à l'Allemagne les services si longtemps obtenus par le Danemark, soutint qu'on n'arriverait à ce résultat, disputé par l'Autriche, qu'avec le concours des États des Duchés et du prince d'Augustenbourg dont les droits étaient incontestables ; et Forateur se plaignit vivement des mesures diverses par lesquelles on avait rebuté le Prétendant et les populations qui lui étaient dévouées.

Bismarck, mis en demeure de s'expliquer sur ses intentions, ouvrit à moitié la porte de son arrière-boutique : « Je considère en effet comme plus avantageux pour les Duchés de devenir membres de la grande communauté prussienne que de former un nouveau petit Etat avec des charges auxquelles il serait presque impossible de suffire. » Cependant il s'en tenait provisoirement aux conditions de Février, « sauf à élever ses prétentions si leur refus amène des complications ».

Le chef de l'extrême gauche, Jacobi, proposa le rejet total du budget : — « Si le ministère n'a pas encore été mis en jugement pour cause de violation de la Constitution et de parjure, il le doit uniquement à cette circonstance que les lois prussiennes existantes ne règlent point la procédure criminelle à suivre en pareil cas : le rejet total du budget serait une démonstration stérile, s'il n'était pas suivi dans tout le pays du

refus de l'impôt. Notre mission est donc de donner l'exemple. Si nous voyons là un devoir de conscience, nous ne devons pas nous préoccuper de la probabilité plus ou moins grande d'un succès plus ou moins prochain, nous ne devons pas nous laisser guider par les considérations de prudence ou d'opportunité; le peuple prussien ne supporterait pas l'arbitraire et l'anarchie du système adopté par nos ministres si on lui montrait le chemin par lequel il pourrait s'y soustraire : montrons-le-lui. Marchons vers un acte décisif et nous aurons le peuple derrière nous. ))

Le rapporteur Twesten, appuyé par VValdeck et Genest, combattit cette thèse : « La tactique, suivie jusqu'à présent de repousser imperturbablement les dépenses nouvelles et illégitimes, tandis qu'on sanctionnait les dépenses légitimes, serait à la longue beaucoup plus efficace et plus sûre qu'un rejet total. L'Angleterre n'avait dû sa liberté qu'à des luttes parlementaires très longues. Plus une conquête coûte de labeur, plus elle profite à une nation. L'Assemblée doit ne pas se départir de l'opposition régulière dont elle a fait son programme et s'attacher surtout à faire l'éducation politique du peuple et à préserver son moral de toute atteinte; cela vaut mieux que de se jeter dans les aventures. » — Ce langage du bon sens fut entendu, et le budget, sauf les dépenses de la réorganisation militaire, fut voté (12 et 13 juin 1856), à la majorité de 212 voix.

On ne pouvait songer à s'engager à fond de train dans une action diplomatique et militaire de nature à compromettre l'existence de la nation si Ton était tous les jours mordu au talon par une assemblée indomptable. La plupart des ministres et surtout Roon, sous l'impression des débats irritants auxquels sa personne avait été mêlée, conseillaient la dissolution et des réélections au suffrage universel. Bismarck ne fut pas de cet avis. « Ce serait, dit-il, le premier pas dans la voie conduisant au coup d'État contre la Constitution. » Et il ne voulait pas s'y engager. Le Roi, d'ailleurs, se refuserait actuellement à l'expédient du suffrage universel. « Vous agissez, dit-il à Roon, comme un régiment qui, impatienté d'être immobile sous la mitraille, voudrait s'élancer en avant, quoique le moment n'en soit pas venu. Persistons dans le système de temporisation. » Il fut décidé que la Chambre serait ajournée, non dissoute et de nouveau convoquée l'année prochaine : elle fournirait sa dernière session législative, et même dans l'hypothèse où l'on serait une fois encore obligé à couper court à ses travaux, elle ne serait soumise à de nouvelles élections qu'en 1866.

Un message hautain prononça donc la clôture de la session (17 juin 1865).

Débarrassé de ses parlementaires, Bismarck eut le loisir de s'occuper exclusivement de FAutriche.

La situation intérieure de cette puissance était loin d'être satisfaisante. Schmerling déployait, dans la pratique de son système parlementaire libéral, tour à tour la grâce et la raideur, la bienveillance et la colère, la force et la faiblesse, Fardeur et la patience, toutes les qualités d'une intelligence remarquable; néanmoins il ne réussissait pas. Les Hongrois mécontents s'agitaient, les Slaves se tenaient à l'écart, les Allemands murmuraient, les fmances étaient en désarroi, un désaccord constant sur la politique extérieure existait entre les ministres , ou plutôt entre Schmerling et François-Joseph. Mensdorff, moins nerveux et plus calme que Rechberg, d'un esprit juste et droit, d'une délicate élévation de sentiments, était un ministre sur le type d'Antonelli, avant tout dévoué à son maître, jusqu'au sacrifice de soi-même, donnant de bons conseils et prenant la responsabilité des mauvais quand on ne l'avait pas écouté : sous lui plus encore que sous Rechberg, François-Joseph fut le seul maître de sa politique extérieure, et c'est avec lui que Schmerling se heurtait à tout instant. Le ministre voulait tout sacrifier à l'entente avec la Diète, les États moyens et l'opinion publique

allemande; François-Joseph, bien aise d'être d'accord avec la Diète et les États moyens, se préoccupait peu de l'opinion publique et beaucoup de ne pas briser irrévocablement avec la Prusse.

Il ne pouvait sortir de l'impasse où il s'était laissé engager sinon par un de ces coups d'audace qu'ont seuls les hommes de génie. S'il eût été tel, ou s'il avait encore été assisté par un Schwarzenberg, il se serait convaincu de l'impossibilité de conserver à la fois sa domination en Vénétie et sa prépondérance en Allemagne. Sans s'arrêteraux objections, aux inconvénients, et surtout aux considérations d'amour-propre militaire, il eût opté entre les deux ambitions. Tenait-il avant tout à conserver sa possession italienne, il eût abandonné les Duchés à la Prusse moyennant une indemnité dont son trésor vide se serait bien trouvé, et lui eût non moins résolument livré l'Allemagne jusqu'au Mein, au prix d'une alliance offensive et défensive, non contre l'Italie qui, réduite à ses propres forces, n'était plus à redouter, mais contre la France au cas où elle eût recommencé un 1859. Préférait-il sa prépondérance en Allemagne, il eût vendu la Vénétie à l'Italie à un bon prix, il eût repris toutes les concessions de Rechberg à Bismarck, épousé ouvertement et à tous risques la cause d'Augustenbourg, rallié derrière lui les États moyens du Sud et du Nord, tenté de contracter avec Napoléon III une alliance offensive et défensive contre la Prusse à laquelle ce souverain ne se serait pas

refusé au lendemain d'une cession de la Vénétie dont il eût été Tintermédiaire. Et l'Autriche serait redevenue la suzeraine de rAllemagne comme elle l'avait été à Olmiitz ; la lutte séculaire se serait terminée en sa faveur, et la nouvelle couronne d'Allemagne serait tombée sur sa tète, non sur celle du roi Guillaume.

11 n'adopta aucune de ces politiques viriles ; il entra dans celle des moyens termes, des demimesures, ne sachant ce qu'il voulait, résistant, puis se rendant à merci, ne contentant pas la Prusse, blessant la Diète, n'osant être ni pour ni contre Augustenbourg, revendiquant le droit de conquête, puis se rangeant sous l'égide du principe des nationalités : lent, incertain, contradictoire, aveugle, et cela en présence d'un adversaire décidé, résolu, clairvoyant, sachant nettement ce qu'il voulait et où il allait, ne concédant rien à personne que ce qui était indispensable pour cacher ou faciliter ses opérations offensives. Hommes d'État de l'avenir, si vous voulez apprendre comment on périt, méditez sur l'imprévoyante diplomatie autrichienne dans toute cette affaire des Duchés.

Bismarck, sans se préoccuper du rejet des conditions de Février, s'installa dans la propriété commune comme s'il en était le seul maître ; il augmenta démesurément les forces prussiennes

et organisa ouvertement l'annexion. Il promettait la remise des sommes considérables incombant aux Duchés pour frais de guerre, s'ils se réunissaient à la Prusse ; il menaçait de leur recouvrement impitoyable au cas contraire. Il leur donnait à choisir entre la misère avec une dette énorme et un prince ruiné ou la prospérité et la richesse avec le roi de Prusse comme bienfaiteur et souverain.

Chaque jour il empiète par un coup de charrue sur le voisin et recule la limite de son droit. Il déclare Kiel propriété prussienne, y transfère les établissements maritimes de Dantzig, sans même avertir son copropriétaire. Mensdorff proteste, puis il abandonne la ville aux Prussiens pourvu qu'on ajoute : « à titre provisoire ».

De toutes parts on réclamait que les habitants des Duchés fussent appelés à manifester leur volonté. Il y avait pour cela deux moyens : l'un excellent, le plébiscite tel qu'on venait de le pratiquer en Grèce et en Roumanie; l'autre moins exact mais cependant suffisant encore, une assemblée ad hoc telle qu'on l'avait convoquée aux îles Ioniennes. Bismarck redoutait le plébiscite autant que l'assemblée ad hoc, sachant que toute consultation sincère profiterait à Augustenbourg, qui, installé dans les Duchés, en maître occulte mais reconnu, était plus puissant que lui et même le bravait. — Qu'êtes-vous venu faire dans les Duchés? disait le prince à Bismarck, nous ne vous avons pas appelé ; sans la Prusse mes affaires marcheraient beaucoup mieux. — Bismarck rusa:

il concéda la réunion des Etats, mais à la condition que, conformément à la loi de 1851 , ils se réuniraient à part et uniquement pour délibérer sur la convenance d'appeler une assemblée commune dont le mandat serait de juger de concert avec les deux grandes puissances, les conditions selon lesquelles les Duchés seraient définitivement constitués. Plusieurs sièges des deux Diètes se trouvant vacants, il y aurait lieu de les compléter préalablement, par des élections partielles, et par ces formalités préliminaires la réunion des Diètes serait retardée jusqu'en septembre. Bismarck demandait en outre qu'il fût entendu, dès à présent, que les Diètes seraient saisies du règlement des frais de guerre: il tenait à éclairer les populations, avant qu'elles nommassent une assemblée nationale unique, sur les charges que la constitution du pays sous Augustenbourg ferait peser sur elles. L'Autriche jugeait cette procédure défectueuse : elle eût voulu la dissolution immédiate des deux Diètes particulières, et la convocation d'une Diète commune. Néanmoins cette fois encore, comme à l'égard de Kiel, elle finit par céder, elle ne tint bon que sur les frais de guerre.

Plus elle accordait, plus Bismarck exigeait. Les élections ne seraient libres selon lui, que si Augustenbourg déguerpissait des Duchés. Il obtint même du Roi une lettre personnelle ayant le caractère d'une sommation. Augustenbourg, grisé par sa popularité, n'en tint aucun compte. — Tl n'y a plus qu'à le chasser par la force, dit Bis-

marck à Mensdorff. — Cette fois il demandait trop. Une telle démarche eût obligé l'Autriche à sortir de son apparente impartialité, car si elle consentait à ne pas appuyer trop ouvertement Augustenbourg, elle n'entendait pas se prononcer contre lui. Mensdorff répondit par une négative ferme : l'expulsion serait le signal d'un soulèvement général; d'ailleurs le prince avait le droit de séjourner dans son pays.

La Diète vint appuyer cette résistance. Sur la proposition de la Bavière et de la Saxe elle demanda que des élections libres fussent assurées aux Duchés et décida que la confédération prendrait à sa charge les frais de guerre, sous le poids desquels Bismarck menaçait d'écraser les Duchés; enfin, elle adressa sommation aux gouvernements de Prusse et d'Autriche de dire quelles démarches ils ont faites ou comptent faire pour amener une solution définitive des questions encore pendantes des Duchés de l'Elbe (27 juillet).

Bismarck était trop lancé pour s'arrêter. A l'Autriche il notifia que sur son refus d'assistance, il procéderait seul à l'expulsion du prétendant rebelle. Pour en finir avec la Diète et son candidat, il publia l'avis des syndics de la couronne : « Le prince héréditaire d'Augustenbourg est dépourvu de tout droit sur l'ensemble ou la partie des Duchés, tant parce que son père a fait acte de renonciation et approuvé d'avance les mesures à prendre relativement à l'ordre de succession que parce que la succession par ordre de primo-

géniture ne saurait être démontrée pour la maison d'Augustenbourg. — Le grand-duc d'Oldenbourg n'a que des droits éventuels à la possession de la part des Goltorp. — La succession de Christian ÏX est à reconnaître comme seule légale pour l'ensemble des Duchés d'après la loi sur la succession au trône du 31 juillet 1863, laquelle a été légalement publiée et mise en vigueur dans le Sleswig-Holstein. En vertu du traité de Vienne les droits incontestables de Christian avaient été transférés au roi de Prusse (5 août 1865).

On s'esl fort récrié contre cet avis des syndics : il est cependant aussi honnête que juridique; honnête par la condamnation de la malhonnêteté d'Augustenbourg; juridique, dès que se plaçant en dehors du principe des nationalités, on admettait le droit princier d'acquérir et de transmettre. Il ne serait pas même équitable de reprocher à Bismarck de ne l'avoir pas produit et soutenu à la conférence de Londres, l'Autriche avec laquelle il n'était pas encore en mesure de rompre l'en avait empêché. Du reste, cet avis des syndics de la couronne n'était que le commentaire du traité de Vienne. Quelle valeur auraitil si, en effet, Augustenbourg était le seul souverain légitime des Duchés et Christian un détenteur sans droit?

On paraissait acculé à ce point extrême où il n'y avait plus en perspective qu'une reculade, déshonorante pour celui qui l'opérerait, ou la guerre.

Quand le Roi arriva à Carlsbad (21 juin 1865), où Guillaume devait passer quelques semaines avant de se rendre àGastein, Gramontétantarrivé de Vienne pour lui présenter ses hommages, Bismarck pria notre ambassadeur de venir le visiter et lui dit :

« Depuis l'année dernière les rapports de la Prusse et de l'Autriche se sont considérablement refroidis; je ne vois rien dans la situation de nature à les rendre meilleurs. Je crois que le cabinet de Vienne n'attache pas une grande importance à la convocation de l'Assemblée des Duchés et préfère, faute de mieux, continuer le système provisoire du condominium. Cependant cet état de choses est une source de conflits perpétuels qui ne peuvent que s'aggraver avec le temps. Le cabinet de Berlin est irrévocablement décidé à faire dans les Duchés des choses que l'Autriche ne pourra permettre ni tolérer; il compte ne s'arrêter ni devant des protestations ni devant aucune résistance. L'accord des deux puissances ne peut donc subsister qu'à la condition que l'Autriche cède sur tous les points, car pour la Prusse elle est résolue à ne céder sur aucun, et

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comme il est peu probable que l'Autriche consente, sans y être forcée, à ce degré de condescendance, il est naturel de prévoir qu'à un moment donné les alliés d'aujourd'hui deviendront des adversaires. Je suis tellement convaincu de cette probabilité, que j'ai déjà pris des mesures à cet effet : l'armée prusienne est prête et pleine de bonne volonté, ses approvisionnements complets elles voies et moyens tout préparés, savoir une encaisse déjà suffisante pour commencer, et un crédit déjà stipulé avec qui de droit pour continuer sans embarras. Je ne désire pas cette guerre, parce qu'on ne peut jamais préférer la guerre à la paix, mais je ne puis cependant me dissimuler qu'elle aurait pour résultat de mettre le gouvernement du Roi bien plus à l'aise en lui donnant ses coudées franches dans une question qu'il est décidé coûte que coûte à trancher dans le sens de ses intérêts pohtiques. L'alliance de TiVutriche n'a été pour la Prusse qu'une gêne et un embarras depuis le premier jour de la campagne; elle devient aujourd'hui un obstacle que tout Prussien se sent impatient d'écarter. Seule, la Prusse eût déjà depuis longtemps fait accepter à l'Allemagne la solution qu'elle serait en droit d'exiger et cette opinion publique qu'il regarde comme factice ne s'est imposée au gouvernement que sous l'égide autrichienne. »

Gramont profita d'une interruption momentanée pour rappeler qu'il écoutait en auditeur désintéressé, et qu'il ne se chargeait pas de raconter à Vienne ce qu'on lui disait à Carlsbad :

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<( Nous n'avons dans cette question des Duchés qu'un intérêt indirect et moral que nous avons déjà fait valoir dans la sphère de notre compétence. Plus d'une fois nous avons recommandé aux puissances allemandes le respect delà nationalité danoise. » 11 s'étonnait qu'un appel si désintéressé n'eût encore provoqué de sa part que des réponses évasives. Il ne croyait pas devoir laisser ignorer que le cabinet de Vienne lui avait fait entrevoir que s'il ne prenait pas l'initiative d'une proposition, du. moins il ne la combattrait pas, pourvu qu'elle se produisît dans des conditions acceptables. Il avait aussi quelques raisons de croire que le duc d'Augustenbourg consentirait, le cas échéant, à acheter, au prix d'une rétrocession au Danemark delà zone danoise du Schles\vig,la sanction de son autorité par les puissances occidentales. Ce n'était pas sans surprise donc qu'il avait relevé dernièrement, dans un discours du président du Conseil, des paroles témoignant de dispositions contraires.

(^ Votre observation, répondit Bismarck, vient fort à propos pour démontrer la justesse de mon raisonnement. Les paroles que j'ai prononcées à la Chambre m'ont été, en elfet, arrachées par la nécessité de compter avec cette opinion publique, qui, bien que factice, puise dans l'appui de l'Autriche une force assez considérable pour exiger des ménagements. Or, c'était précisément cette fausse situation dont j'ai hâte de me dégager, fût-ce au prix d'un conflit, si je ne puis recouvrer autrement la liberté de mes mouvements. Qu'im-

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porte à la Prusse la zoae danoise du Slesvvig septentrional? A part la position de Duppel qu'il faut avoir pour des raisons stratégiques, la Prusse n'a aucun intérêt à séparer du Danemark les communes essentiellement danoises, et des que ses rapports avec l'Autriche seraient arrivés à un degré de tension qui dispense des ménagements et rend la liberté des mouvements, le gouvernement du Roi n'hésiterait pas à prendre l'initiative de cette rétrocession. »

Et, comme Gramont exprimait quelques doutes sur la prochaine échéance de cette éventualité, en s'appuyant sur les relations intimes des deux souverains, Bismarck ajouta que Téventualité était à ses yeux sinon très prochaine, du moins très probable et que les entrevues personnelles et amicales ne feraient pas dévier d'une ligne la politique du cabinet de Berlin. « Grâce au ciel, dit-il, le roi actuel n'est pas comme son prédécesseur disposé à accepter devant l'empereur d'Autriche la position d'un électeur de Brandebourg. C'est un vrai roi de Prusse, servi par de vrais Prussiens; la cour de Berlin, les ministres, la nation entière n'ont qu'un même sentiment sur les destinées nécessaires de la Prusse et tous veulent les réaliser ou périr à l'œuvre. Ce ne sont pas des amitiés personnelles qui arrêteraient de semblables résolutions. L'Autriche sait ce que nous voulons : si elle tient à rester notre alliée, elle doit nous faire place ^ »

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