De Graniont à Drouyn de Lhuy?, 25 jnin
Bismarck ne se contentait pas d'annoncer la guerre, il la préparait aussi. Il n'avait pas à s'occuper de l'armée, objet des sollicitudes du Roi, de Roon et de Moltke; de temps en temps Moltke et certains officiers dont le Roi était accompagné, disparaissaient de Carlsbad : ils allaient étudier le terrain en Bohême, rectifier les cartes, relever les routes et les cours d'eau. Bismarck s'occupait de rechercher les alliances. Il était sûr de la Russie. Que Gortchacow se permît de ces boutades de principes qu'il afîectionnait, cela ne tirait pas à conséquence. 11 ne désespérait pas de capter la Bavière en lui proposant de s'arrondir en dehors des sphères de l'ambition prussienne; il croyait se l'attacher, connaissant sa sensibilité à la flatterie chauvine, par quelques compliments opportuns sur son importance publique et sur son rôle futur dans les arrangements de l'Allemagne. Dans ces derniers temps les sentiments anti-prussiens de Pfordten, le ministre bavarois, avaient une tendance visible à disparaître et Bismarck se flattait qu'il ne serait pas malaisé d'en triompher tout à fait et d'en obtenir au moins la neutralité.
Il fît des ouvertures à l'Italie. Il savait le chef du cabinet italien, La Marmora, admirateur de la Prusse, et d'autant plus impatient d'obtenir la Vénétie, que par la Convention du 15 septembre il paraissait avoir abandonné Rome. Usedom , ministre de Prusse à Florence, fut chargé de le pressentir sur l'attitude de l'Italie dans le cas probable d'une guerre entre l'Autriche et la
Prusse. Usedom trouva La Marmora plein de défiances, craignant qu'on ne se servît de l'Italie que pour mieux amener l'xAutriche à composition, très décidé à ne contracter aucun engagement avant de connaître les intentions du puissant et tout dévoué ami de l'Italie.
Bismarck essayait non moins que La Marmora de pénétrer la pensée de Napoléon III. Son esprit, à ce sujet, était agité de doutes inquiétants. Goltz était fort bien en cour, mais Mettornich n'y était pas mal. Les dispositions de Vienne envers l'Italie devenaient plus conciliantes : on y parlait d'amnistie 'pour les émigrés vénitiens, de traité de commerce, même de reconnaissance officielle du nouveau royaume. Supposant les autres aussi prompts que lui aux soubresauts utiles, Bismarck se préoccupait de l'éventualité d'un rapprochement subit à ses dépens entre la France et l'Autriche. Il n'entretenait notre ambassadeur qu'avec la pensée que ses paroles seraient rapportées à Vienne, et l'ambassadeur autrichien qu'avec le soupçon qu'on les redirait à Paris.
L'ambassadeur de France n'était plus Talleyrand, envoyé à Saint-Pétersbourg, c'était Benedetti. Depuis sa retraite, ce diploniate avait essaye d'obtenir par Rouher la dignité de sénateur; n'ayant pas réussi, il avait accepté l'ambassade de Prusse. Son début fut effrayant de candeur.
Il écrivit à Drouyn de Lhiiys : « Le langage de M. le Président du Conseil donne de plus en plus lieu de croire que les agents diplomatiques allemands accrédités à Berlin présumaient trop de sa témérité en persistant à lui prêter le dessein de faire des Duchés de l'Elbe une province de la monarchie prussienne (28 novembre). »
Bismarck s'était promis d'obtenir beaucoup d'informations de la part d'un diplomate aussi bien disposé ; mais en vain il le tournait et retournait : il n'en pouvait tirer aucun renseignement, non que Benedelti fût un dissimulateur émérite, mais parce qu'il ignorait en réahté la politique des Tuileries, n'ayant ni la confiance de Drouyn de Lhuys auquel il avait été imposé, ni les confidences de l'Empereur qui ne l'avait pas entretenu. Il en était réduit à battre l'eau, à paraître ne pas comprendre, à couper court aux insinuations, à se réfugier dans les généralités inoffensives. Goltz n'obtenait pas mieux de l'Empereur, ni de l'Impératrice, ni de Drouyn de Lhuys dont il observait les moindres mouvements, recueillait les moindres propos, sans s'engager cependant^ car Bismarck lui recommandait de rester sur ses gardes et « de ne jamais oublier que si l'alliance française peut être la ressource des cas désespérés, elle est contre la nature des choses, et que ni la France pour la Prusse, ni la Prusse pour la France ne peuvent être un allié à toute épreuve ^ ».