‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 2)Chapitre 98 sur 175 · De Benedetti à Drouyn de Lhuys, 21 avril · texte numérisé non relu

De Benedetti à Drouyn de Lhuys, 21 avril

militairement pour défendre rintégrité du Danemark et pour nous opposer à la cession du Sleswig, parce que nous avons cru qu'aucun grand intérêt français ne nous en faisait un devoir. La Prusse et l'Autriche, prenant les armes pour régler entre elles la part des territoires détachés de la monarchie danoise, la situation resterait la même pour nous. Nous ne verrions aucun motif de sortir de la neutralité et de nous immiscer dans le débat, tant que la guerre ne soulèverait pas des questions nouvelles. Si elle venait à s'étendre, nous aurions certainement à examiner ce que nous conseilleraientles intérêts de la France, et nous serions naturellement amenés à nous décider d'après les nécessités de notre politique, en tenant compte des avantages que nous aurions en perspective. Nous pouvons donc attendre l'issue des négociations dans l'attitude que nous avons observée jusqu'ici. Le cabinet de Berlin connaît, d'ailleurs, les dispositions dont nous sommes animés envers lui, et nous avons la confiance qu'à cet égard il n'a pas à se plaindre du gouvernement de l'Empereur. »

Cette réponse, autant et peut-être plus que les précédentes, était grosse de menaçantes surprises, de sous-entendus équivoques. Cependant, elle contenait une affirmation nette : a Nous resterons neutres tant que la guerre n'aura pour objet que la distribution des territoires détachés de la monarchie danoise. » Toutefois, il n'y avait là qu'un engagement verbal. Bismarck désirait quelque chose de plus solide.

Goltz revint interroger, et, cette fois, il demanda en termes formels une garantie écrite de la neutralité promise, suivant la maxime de Frédéric : obtenir des autres un écrit sans en donner soimême. Drouyn de Lhuys ne donna pas d'écrit. 11 fit observer que cette stipulation serait contraire à ce qu'il avait déjà déclaré, « car si la question pendante, entre la Prusse et l'Autriche, venait à franchir le cercle où elle s'agite aujourd'hui, nos intérêts pourraient se trouver engagés et nous ne saurions alors nous astreindre à demeurer neutres. D'ailleurs, si nous contractions cette obligation envers la Prusse, nous ne pourrions refuser à l'Autriche une garantie semblable, sans sortir des bornes de la neutralité. Or, un tel engagement bilatéral, incompatible avec les nécessités que peut imposer à la France la marche des événements, ne serait pas assurément davantage dans les vues du cabinet de Berlin. »

« Goltz, dit Drouyn de Lhuys, parut frappé de la justesse de ces observations. » Oui, frappé, mais plus encore tourmenté. Pourquoi cette obstination à ne pas s'engager? à demeurer dans l'insaisissable, si l'on ne nourrissait pas d'arrièrepensée hostile? Que veut donc TEmpereur? Et Goltz, aidé de iNigra, ne réussissait pas à le pénétrer.

D'un coup d'œil de son génie pratique, Bismarck devina que, puisque Napoléon III refu-'

sait de s'expliquer, il avait un moyen de lui dérober son secret, c'était d'interroger l'Italie. Elle subordonnait son alliance au bon vouloir de l'Empereur : si elle l'accordait, c'est que l'Empereur y consentait. Dès lors, la neutralité de la France restait assurée bien qu'elle ne fût point promise par écrit ; la France irait toujours où serait l'Italie. Bismarck avait cette vue nette, dont il ne se départit plus, dès août 1865. Le 1' août, il insiste sur les ouvertures déjà faites à Florence. Il écrit à Usedom : « Il s'agit de savoir si nous pouvons compter sur un concours décidé et rapide de l'Italie, ou bien si ce concours doit se faire attendre et dépendre d'influences étrangères. Si nous ne pouvons pas compter avec sécurité sur sa coopération, il y a lieu de se demander si nous ne ferions pas mieux de modérer nos demandes à l'Autriche et de nous contenter des avantages que nous pouvons obtenir par des voies pacifiques. Nous pourrions alors chercher à éviter la rupture. Nos résolutions dépendent de savoir ce qu'il y a à attendre de l'Italie, si nous en venons à la guerre. »

Cavour n'eût pas hésité un instant : certain des sentiments d'inépuisable dévouement, si souvent éprouvés, de Napoléon III, il eût signé, sans attendre une réponse dont il n'eût pas douté. La Marmora n'avait pas de ces audaces. Cependant Usedom le pressait de toutes les manières : <( J'ai les meilleures nouvelles de Berlin; l'accord avec l'Autriche est impossible, la rupture est proche, la guerre immanquable si vous promettez votre

concours. » Il ajoutait en se frottant les mains : (( Cher général, la conquête de la Vénétie est dans vos mains. » Nonobstant, le cher général attendait, avant de se décider, les informations de Nigra, qui se faisaient désirer, l'Empereur ni Drouyn de Lhuys ne se trouvant à Paris.

Notre ministre lui répétait que si, en effet, la guerre venait à éclater entre la Prusse et l'Autriche, il serait impossible que l'Italie n'y prît part; aucun gouvernement ne saurait s'y opposer. Mais cela ne lui suffisait pas*. Enfin Drouyn de Lhuys, après avoir vu l'Empereur (13 août), conféra avec Nigra : « J'approuve la réserve du cabinet de Florence ; il ferait bien d'y persister ; sa situation est excellente ; qu'il sache attendre. — Cependant, interrompit Nigra, si le gouvernement italien ne pouvait pas ou, dans son inérêt, ne croyait pas pouvoir se tenir dans cette réserve, s'il croyait devoir entrer dans une phase d'action, je pense bien que la France ne s'y opposerait pas? — Certainement non, répondit Drouyn de Lhuys, le cabinet de Florence est juge de ses intérêts et il a pleine liberté d'action, mais l'Italie ferait la guerre à ses risques et périls. — Mais, ajouta Nigra, si, par malheur, les événements de la guerre conduisaient l'Autriche au Tessin, à la Stura, aux Alpes? — Alors, répondit Drouyn de Lhuys, se réaliserait un de ces cas dans lesquels la France se réserve de sauvegarder ses intérêts, car c'est un intérêt sérieux de

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