‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 3)Chapitre 103 sur 165 · Séance du 5 février · texte numérisé non relu

Séance du 5 février

à la discLissioQ du budget; et, en attendant, l'administration du préfet de la Seine fut immédiatement soumise à un examen approfondi. L'œuvre de la transformation et de l'assainissement de Paris est aujourd'hui l'objet de l'admiration universelle. On comprend ce qu'il y a eu de prévoyance, d'intelligence des véritables intérêts de la ville dans la création de ces voies magnifiques qui ont porté l'air, le soleil, la vie, dans des quartiers infects, ou préparé sur des terrains incultes des demeures salubres aux habitants futurs d'une cité en continuel accroissement. On se rend compte de la nécessité qu'il y avait à établir ce système unique d'égouts, d'amener ces eaux pures, d'édifier ces écoles, ces hôpitaux et tout cet ensemble si bien combiné d'améliorations grandes ou petites qui ont fait de Paris la plus belle ville du monde. Mais ces choses ne pouvaient s'opérer sans déranger des habitudes, froisser des intérêts, apporter sur un point une richesse dont un autre était privé, édifier des fortunes et en diminuer, jeter un trouble dans la circulation et une certaine insécurité dans la vie générale, produire, en même temps qu'un accroissement de ressources, une augmentation du prix de la vie. Et le mécontentement qu'inspirait alors cette perturbation n'étaitpas ressenti seulement par la population opposée au gouvernement, il l'était non moins parmi ses amis, parmi lesministres et encore plus parmi les provinciaux qui se plaignaient de supporter le poids d'embellissements dont ils ne jouissaient pas.

L'Opposition se garda bien de négliger ce nouveau moyen de dénigrements : vilipender le préfet de la Seine et ce qu'on appelait la grande oeuvre devint un des lieux communs de sa polémique*. Si cette œuvre eût été la conception purement personnelle d'Haussmann, elle eût été plusieurs fois arrêtée par tant d'attaques. Mais la volonté violente du préfet s'appuyait à la douce ténacité de l'Empereur, et ces deux forces défièrent toutes les réclamations, toutes les intrigues. On arguait de l'immensité delà dépense, qui, en effet, s'est élevée à deux milliards. Le difticile avait été de se procurer une telle somme, surtout parce qu'on était résolu à ne pas imposer aux contribuables la charge de centimes additionnels? Persigny, en un de ses jours de lucidité, avait inventé le moyen-. C'était de ne plus employer l'excédent des ressources annuelles à payer des travaux restreints, mais de les consacrer à faire face aux intérêts d'emprunts qui permettraient des entreprises plus considérables, et dont l'effet certain serait d'accroître les excédents de revenus, excédents qui serviraient encore à pourvoir aux intérêts de nouveaux emprunts, et, par conséquent, à de nouveaux travaux, et ainsi de suite jusqu'à l'achèvement complet de la transformation.

Si Haussmann n'avait pas eu l'initiative de l'idée, il eut le mérite de l'appliquer avec un mélange de brutalité, de finesse, d'indomptable

1. Voir Empire libéral, tomfi IV, p. 74 et tome V, p. 41. •2. Id., tome HI, p. 85.

vigueur féconde en expédients, et il y déploya un véritable génie administratif. D'accord avec FEmpereur, il divisa les travaux à accomplir en trois réseaux : l'' ouverture du boulevard de Sébastopol, dégagement des abords de l'Hôtel de Ville, de la Tour Saint-Jacques, de la place du Châtelet; prolongement de la rue de Rivoli jusqu'à la rue Saint-Antoine et la place de la Bastille ; 2^ prolongement du boulevard de Sébastopol à travers la Cité et le quartier Latin jusqu'au carrefour de l'Observatoire; du boulevard Malesherbes, du boulevard du Prince-Eugène, des nouvelles avenues rayonnant autour de la place de l'Étoile; S"* faubourg Saint-Germain, rue de Rennes et abords de l'Opéra, rue Lafayette et rue Réaumur. Cette division en trois réseaux n'était nullement basée sur l'utilité plus ou moins grande des voies publiques qu'ils comprennent; ni sur l'échelonnement de leur exécution en trois périodes successives. C'était un classement d'ordre administratif, destiné à distinguer les opérations soutenues par le concours financier de l'État, de celles dont la dépense paraissait devoir être couverte par les excédents de revenus de la Ville. Les deux derniers réseaux n'ont donc pas été la conséquence d'un entraînement; ils ont été décidés en même temps que le premier, par suite d'un plan général conçu par l'Empereur lui-même et dont chaque partie formait le complément nécessaire de l'autre. L'exécution du second fut commencée bien avant l'achèvement du premier, et le troisième, dont quelques par-

lies étaient déjà faites alors, a été poursuivi parallèlement au second.

Dans l'exécution du l^'et du2'' réseau, Haussinann ne donna aucune prise sur lui, car il les fit en régie, à l'aide de moyens d'une incontestable légalité. Les emprunts et les subventions avaient été votés par le Corps législatif et l'augmentation de revenus, procurée par l'adjonction de 400000 contribuables, était le résultat d'une loi. C'est également une loi qui avait autorisé à s'assurer des moyens de trésorerie par la création d'une caisse des Travaux publics, distincte de la Caisse municipale, dotée de vingt millions et des produits des terrains à vendre, et autorisée à émettre des bons municipaux semblables aux bons du Trésor jusqu'à concurrence de cent millions ^

Des augmentations de dépenses imprévues, dues à diverses causes et notamment aux prix de jour en jour plus élevés accordés par le jury d'expropriation aux propriétaires et aux locataires, les charges imposées par l'annexion de la banlieue et par l'accroissement de la population produisirent des mécomptes qui dérangèrent les calculs Haussmann. 11 ne put achever le premier et le second réseau avec les emprunts et subventions jugés suffisants et dut y appliquer les excédents de revenus destinés aux dépenses du troisième réseau que, dès lors, on ne put plus solder. On était donc contraint de s'arrêter

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