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curs émigrés et qu'il employa des sommes assez considérables à acheter le concours de journaux étrangers et espagnols.
Les Unionistes se montrèrent plus accessibles. Ils aA^aient hésité à lier partie avec lui tant que vécut O'Donnell, qui eût préféré le fils d'Isabelle, Alphonse, avec une régence; O'Donnell disparu, leurs chefs, le maréchal Serrano et l'amiral Topete, firent du duc de Montpensier leur candidat à la royauté révolutionnaire. Ils essayèrent de gagner Prim à leur candidat et lui envoyèrent des émissaires. Ils lui firent représenter que s'il se joignait à eux, la révolution serait consommée en un jour au cri de : A bas Isabelle! immédiatement suivi de : Vive le roi Philippe! Et celte révolution espagnole n'eût été que le recommencement de celle de 1688 en Angleterre, par Guillaume d'Orange contre son beau-père, et de celle de 1830 en France par Louis-Philippe contre son neveu. Si la seconde avait mal fini, la première avait réussi ; peut-être en serait-il de même en Espagne. Prim ne consentit pas encore à promettre son concours ; il voulait garder sa liberté et demeurer maître de profiter de l'imprévu des événements. Qui sait si, sous un titre quelconque, lui-même ne serait pas le sauveur que l'Espagne attendait? Cependant, si les Unionistes avaient besoin de son concours, lui aussi ne pouvait pas se passer du leur; d'autre part il ne pouvait pas non plus s'aliéner les républicains, en prenant parti ouvertem.ent pour un candidat monarchiste quel-
conque; il se tira d'embarras vis-à-^^is des uns et (les autres par une équivoque emphatique et il leur dit: « Ne préjugeons rien, laissons la question ouverte; ne nous occupons que de démolir. Le peuple nous départagera ensuite. » Et chacun préférant l'équivoque à l'abandon de ses prétentions, le programme adopté par les trois partis coalisés fut : A bas les Bourbons ! Souveraineté nationale! Cortès constituantes.
La Reine épouvantée se rejeta vers Narvaez. Ce ministre entre à pleins bords dans la réaction cléricale absolutiste. Il légifère par décrets : défense à la presse de commenter les actes du gouvernement; remise au clergé de l'Instruction publique; nomination, sous une pression énergique, d'une Cliambre servile dans laquelle il n'y avait que trois députés d'opposition, dont Canovas. Maître absolu du gouvernement, il exerce à la Cour, dans l'armée, aux Cortès, une autorité sans rivale, brise tous les obstacles, comprime toutes les tentatives de révolte et prouve, par son succès, qu'il n'y a de perdus que les gouvernements qui ne savent ni tout à fait concéder, ni tout à fait réprimer. En vain, Prim, infatigable en son espérance, ne se déconcerte pas. Il fait appel aux révolutionnaires cosmopolites, noue des trames en Italie avec les Garibaldiens, et, sous la tolérance tacite de la police italienne, organise à Pistoia un comité de recrutement. La main de fer de Narvaez rend ses efforts inutiles. Prim est vaincu; mais la Destinée vient à son aide. Le 23 avril 1868,
Narvaez meurt d'une pneumonie, à soixante-dix ans, dans toute la vigueur de sa volonté et de son inlelligence. Sa dernière parole fut : Eslo se acabo. (Tout est fini.) On raconta que son confesseur lui ayant dit : « Pardonnez-vous à vos ennemis? » il répondit : « Je n'en ai plus, mon Père. — Comment? — Oui, je les ai fait tous fusiller. »
Son successeur fut Gonzalez Bravo. L'homme avait de la valeur, un grand courage, un remarquable talent d'orateur, de la clairvoyance. 11 ne se faisait aucune illusion sur les fautes de la royauté, mais il se rendait compte aussi de ses périls et jugeait qu'aucune amélioration n'était possible en l'état actuel, tant que le respect de l'ordre légal ne serait pas rétabli et que le salut matériel de la dynastie ne serait pas assuré. C'est la tache à laquelle il se consacra. Par malheur, pour lutter contre des prominciamientos militaires, il eût fallu être un soldat et il ne sut pas se faire pardonner de ne l'être pas : il indis- |)Ose l'armée en créant deux places de capitaine général, en remplacement de celle laissée vacante par la mort de Narvaez, au profit du marquis de Novalisches (Pavia) et du marquis de la Habana (Coucha), et il exaspère la marine en mettant à sa tête un civil, Martin Belda, odieux aux officiers de la flotte. La conséquence de ces mesures fut de faire passer dix-huit officiers généraux à la révolution. A la Cour même le (Cabinet ne trouvait qu'un appui précaire. La Heine lui avait imposé, au ministère des Colo-
nies, son amant Marfori, que son incapacité n'avait pas permis d'y maintenir et qu'elle avait alors nommé Intendant de la Liste civile, se débarrassant ainsi du même coup d'un censeur importun, le comte Puilon Rostro. La situation n'était pas meilleure aux Cortès : l'animosité régnait là où l'action de Narvaez avait établi l'accord, et le nouveau ministre fut obligé de les suspendre.
Il fut amené à des décisions plus graves. Le général Serrano étant revenu à Madrid un peu malgré lui avec sa femme malade, désireuse d'être soignée par son médecin ordinaire, les généraux unionistes le décidèrent à organiser un pronunnamïento plus sérieux que, tous les précédents : Dulce partirait clandestinement de la capitale à la tête de deux escadrons de cavalerie, Serrano, avec quelques compagnies d'infanterie, irait à la Granja pendant la nuit, surprendre la Reine dans son sommeil, lui arracher une abdication, proclamer un gouvernement provisoire et convoquer des Cortès constituantes. En même temps, des troupes appartenant à la garnison de Grenade se seraient prononcées, des guérillas se seraient formées en Catalogne, le tout organisé avec le concours actif et pécuniaire de Montpensier. Le gouvernement fut informé par des rapports de police, c'est-à-dire par des preuves qui n'étaient pas de celles qu'on peut produire en justice. Un premier parti était de laisser le complot arriver à un commencement d'exécution, et alors le réprimer
avec une vigueur qui eût rendu à l'autorité royale son prestige et rétabli Tordre pour longtemps. D'autres pensèrent qu'il suffirait d'écarter de Madrid, par un ordre ministériel, les officiers suspects. Gonzalez Bravo aima mieux prévenir que réprimer.
Dans la nuit du 7 juillet, Serrano, Yicalvaristes, Dulce,Zavalla, Bedoya et Cordoba sont arrêtés, envoyés aux Canaries, a Le gouvernement, dit le Journal Officiel, ne veut pas faire couler le sang; il espère que ces mesures énergiques suffiront à faire avorter l'insurrection. » Montpensier fut frappé à son tour par un décret cfexil : la Reine disait avoir confiance en sa loyauté et en sa fidélité, mais « des agitateurs abusent de son nom et, pour éviter qu'il soit compromis, je l'invite à sortir d'Espagne pour n'y revenir que lorsqu'il le pourra sans être une cause de difficultés pour le gouvernement ».
Les généraux traversent les rues et les places de Madrid sans que le peuple essaie de les délivrer; le lendemain, à une course de taureaux à laquelle Gonzalez Bravo assistait avec plusieurs collègues, aucune manifestation. Une revue des troupes de la garnison est passée au Prado au milieu d'une parfaite tranquillité, et le 17 juillet le duc et la duchesse de Montpensier s'embarquent à Cadix devant la même indifférence apparente. La Reine invita Mercier, notre ambassadeur, à se rendre à la Granja et le reçut en présence du Roi. (( Je désire, lui dit-elle, que vous puissiez vous rendre exactement compte
de ce qui se passe et en instruire votre gouvernement, et surtout que vous vous chargiez de remercier particulièrement l'Empereur pour tout ce qu'il fait pour nous. Dites-lui combien nous y sommes sensibles. Nous savons que nous ne pouvons rien faire pour lui en ce moment, mais si jamais l'occasion se présente nous saurons lui prouver que nous sommes reconnaissants. Et que pensez-vous, ajouta-t-elle, du duc de Montpensier? — A en juger par ce qu'on raconte, sa conduite serait tellement coupable et tellementbête, qu'il m'estbien difficile d'y croire. — C'est vrai, répondit la Reine, et cependant nous ne pouvons en douter. Comment se fait-il que ma sœur ne m'ait pas encore écrit un seul mot, et comment^ depuis qu'il sait tout ce qui se dit, Montpensier n'a-t-il rien fait pour le contredire? — Bravo, dit alors le Roi, a été très habile en le mettant dans la nécessité ou de protester, ou de se compromettre. Avant tout il faut que les situations soient claires. Nous ne voulons faire que ce qui est nécessaire pour notre sécurité et laisser la porte ouverte à tous les repentirs. Nous sommes d'ailleurs persuadés que plusieurs généraux n'ont agi que par entraînement, et que d'autres sont moins engagés qu'on ne le suppose. Si le duc de Montpensier est aussi dans ce cas, rien ne lui est plus facile que de nous en convaincre; nous serions très heureux de le reconnaître. » La Reine retint à dîner Mercier. Elle ne se montrait pas aussi attristée qu'on l'eût cru ; elle paraissait au con-
traire avoir l'esprit parfaitement libre et même enjoué, gracieuse pour tout le monde, et en particulier pour Gonzalez Bravo. Persuadée qu'elle n'avait plus rien à craindre, elle partit pour Loqueitio, près Saint-Sébastien.
Le duc de Montpensier avait été autorisé à choisir le lieu de son exil. Arrivé devant Lisbonne, il demanda au gouvernement portugais l'autorisation de descendre à terre. Les Portugais répondirent qu'il n'y avait aucune raison de lui refuser Thospitalité, et les Espagnols ne firent aucune observation. A peine débarqué il lança une protestation insolente qui contenait des accusations et non des explications comme les attendait Isabelle. Elle se terminait ainsi : « La mesure dictée par le gouvernement de Votre Majesté est une violation flagrante des lois fondamentales de l'État, aussi bien que des principes les plus immuables de justice, contre laquelle nous protestons énergiquement sans invoquer ni distinction de rang, ni lien de parenté... Nous venons seulement au nom de nos droits d'Espagnol en appeler, devant Votre Majesté, de l'acte de violence qui n^us éloigne de notre chère Espagne; en lui adressant ces protestations, nous espérons que la réparation sera aussi publique et aussi solennelle que l'injure (3 août 1868). »
L'amiral ïopete, aidé par le général Izquierdo, qu'on avait oublié comme lui dans le coup de filet du 7 juillet, recommence aussitôt à préparer la Révolution. Il ne cherche pas à agir à Madrid dont le gouvernement paraît être le maître : c'est aux extrémités du pays, par l'escadre, qu'on engagera l'action. Il détache un bateau à vapeur de son escadre vers les Canaries, pour ramener les généraux relégués qui, dès leur arrivée, prendront la tête du mouvement (8 septembre). Mais Prim ne veut pas être devancé : la révolution portera son nom et sera son œuvre.
Il avait obtenu à grand'peine, de l'Empereur, par l'intermédiaire de La Valette, d'aller à Vichy soigner une grave maladie de foie. Il y arrivait à peine, qu'informé de ce que va faire Topete, il interrompt sa cure et part pour Londres. A la gare il rencontra, dit-on, La Valette, a Comment ! dit celui-ci, vous quittez Vichy, dont les eaux vous étaient si nécessaires, après quatre jours de cure ! Cela ne peut signifier que ceci : la révolution va éclater. Soit! qu'elle éclate! L'Empereur ne s'y oppose pas; il exige seulement qu'on ne proclame pas roi le duc de Montpensier*. » Grâce à la complicité d'un agent
1. Ce récit a été fait par Muniz et par Zorilla. Il se peut que La Valette ait ainsi parlé, sans donner à son langage
chargé de le surveiller, Prim échappe, à Londres, aux investigations de la police ; il refuse de s'embarquer sur un navire frété par Montpensier, prend passage, déguisé en domestique, sur un paquebot de la Malle des Indes, débarque à Gibraltar (17 septembre), gagne le vaisseau amiral Saragozza. Topete, désappointé de le voir, ne veut pas agir avant le retour des généraux relégués. Prim, au contraire veut agir sur l'heure : sans cela il ne serait plus le premier. Après une nuit de discussion il triomphe de la résistance de l'amiral, et le 18 au matin, toute l'escadre s'avance majestueusement jusqu'au port de Cadix, se place en ordre de bataille à une certaine distance; Topete harangue les troupes; Prim décrète l'insurrection, en prend le commandement, est reconnu par les officiers, et vingt et un coups de canon annoncent que dona Isabella a cessé d'être reine d'Espagne.
Le lendemain Cadix était soulevé. Vers la nuit, les généraux, revenus des Canaries, débarquent; Serrano prend la tête du mouvement et Prim passe au second rang comme il l'avait prévu. Serrano était un bon soldat, un politique avisé, ayant la connaissance des hommes et une pénétration éprouvée à discerner les bonnes chances et à les seconder avec un esprit de finesse et de combinaison. On était disposé à se mettre là où on le voyait aller, parce qu'on considérait qu'il était un présage de sucune précision diplomatique. Mais il traduisit mal la pensée de l'Empereur. Notre récit va le démontrer.
ces. Habituellement criiiic placidité un peu indolente, il en sortait parfois sous l'empire d'une première impression par des vivacités intempérantes, dont il revenait vite. 11 avait joui des faveurs d'Isabelle qui l'appelait son homto^ et il ne l'oublia jamais tout à fait, même lorsqu'il lui fut devenu très hostile. « Je la méprise et je l'aime, disait-il. {^La déprécia perola quiero.) » Elle de son côté ne devait pas lui garder une inexorable rancune. L'ayant reçu beaucoup plus tard dans son palais de Castille, son premier mot de bienvenue fut : a Qu'astu fait depuis que je ne t'ai vu? moi, je me suis bien amusée. » C'était aussi pour nous un ami. Il se montrait reconnaissant à Napoléon III de l'accueil qu'il en avait constamment reçu à Biarritz et à Paris, et il considérait la France comme l'alliée nécessaire de l'Espagne, parce que c'est avec elle seule que celle-ci pourrait réaliser les buts de son ambition légitime : l'Union ibérique, la restitution de Gibraltar et le maintien des possessions africaines.
Le pronunciamiento de Cadix s'étendit à toute l'Espagne. Séville se prononça avec sa garnison, puis Cordoue. Serrano, à la tête des troupes, se dirige sur Madrid, Prim s'embarque pour longer les côtes et y allumer la révolte.